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Chapitre 4

Un quart d’heure après il s’arrêtait devant le perron antique d’une maison de bois à l’ancienne mode. Un petit domestique s’avança sur le perron ; Malissof se fit annoncer et entra dans un salon aussi peu moderne que l’architecture de ce logis.

Mademoiselle Pélagie Siméonof était une grande blonde couverte de taches de rousseur. Sa femme de chambre l’avait consolée de ce désagrément par l’assurance réitérée que les plus beaux teints seuls y sont exposés ; c’est pour ainsi dire un brevet de finesse de peau. Avec le temps, Pélagie avait fini par le croire et même par le répéter – à l’extrême joie des mauvaises langues du district.

Sur un canapé bloqué, d’après la bonne vieille coutume, par une lourde table inamovible, siégeait une dame vêtue de noir, très simple dans sa mise et dans ses manières. À demi cachée derrière celle-ci, une jeune fille se dérobait modestement ; son visage, à demi-tourné vers la porte, se couvrit de rougeur à l’entrée de ce beau monsieur, puis elle baissa les yeux et ne les leva plus jusqu’au moment du départ.

Malissof, frappé de la grâce de ce jeune visage, faillit oublier de décliner ses noms et qualités ; mais Pélagie, qui ne manquait pas d’habitude du monde, les attendait d’un air si interrogateur que le diplomate rentra instantanément dans l’esprit de son rôle.

— Anton Pétrovitch Malissof, dit-il, votre voisin, mademoiselle, et votre serviteur.

— Enchantée, monsieur, enchantée de vous voir dans nos parages, répondit aussitôt Pélagie ; monsieur Malissof, ma voisine, madame Berlaguine, avec sa fille Eugénie.

La présentation ainsi faite, la conversation s’engagea. Madame Berlaguine était aussi simple que sa toilette : elle parlait juste assez pour ne pas affecter la taciturnité, – assez peu pour laisser son hôtesse dérouler l’interminable chapelet de ses aventures domestiques. Mademoiselle Eugénie ne disait rien du tout.

Au bout de dix minutes, madame Berlaguine se leva.

— Comment, comment, vous avez l’air de vouloir vous en aller ! s’écria Pélagie. Ne dînez-vous pas ici ?

— Je regrette de vous dire non : nous sommes attendues chez ma vieille amie, madame Pajarof. Venez-vous avec nous ?

— Nous sommes en froid, répondit mademoiselle Pélagie d’un air pincé qui contrastait d’une manière amusante avec ses bonnes grosses joues, faite pour la belle humeur.

— Ah ! fit madame Berlaguine, se rappelant peut-être que mademoiselle Siméonof était souvent en froid avec n’importe qui. C’est dommage.

Les dames échangèrent quelques politesses, puis mademoiselle Pélagie reconduisit ses visiteuses jusque sur le perron. Pendant qu’elles montaient en voiture, Malissof eut le temps d’étudier le salon.

Sur le piano s’étalaient quelques romances sentimentales, et l’inexorable Prière d’une Viergeque nul mortel ne peut éviter, fût-il plus beau qu’Apollon et plus courageux qu’Achille. Les Harmoniesde Lamartine, ouvertes à la page la plus éplorée, indiquaient aussi une disposition élégiaque… Malissof n’en vit pas plus long, car Pélagie rentrait.

— Vous parliez tout à l’heure de madame Pajarof, lui dit-il…

L’expression souriante de Pélagie disparut de son visage hâlé et fit place à celle de la dignité offensée.

— Madame Pajarof a été peu aimable envers moi, fit-elle de cet air pincé qui lui seyait si drôlement.

— Je viens ici, reprit le diplomate, comme la colombe de l’arche, porteur de propositions de paix.

Une aimable rougeur se répandit sur la figure jaunie de la demoiselle.

— Je n’en aurai que plus de plaisir à vous écouter, monsieur, dit-elle avec la plus grande urbanité.

— Refuserez-vous de faire le bonheur d’un couple bien épris ?… fit Malissof prenant, comme on dit, le taureau par les cornes.

— Ce n’est pas moi qui refuse ! s’écria Pélagie. C’est Anna Kapovna qui ne veut pas entendre raison. À quel propos irais-je lui faire cadeau de Dounia ? C’est une très bonne vachère, et de plus, elle brode les essuie-mains en perfection. Je ne vois pas pourquoi j’offrirais un pareil présent à madame Pajarof, qui n’a jamais cherché à me faire plaisir, qui m’a dit l’autre jour des choses si désagréables, que…

— C’est ce que je suis venu vous prier d’oublier, dit Malissof avec douceur.

— Eh bien ! reprit Pélagie, profitant de cet avantage, qu’elle me donne son forestier !

— Mais son forestier vaut de l’argent ! dit le diplomate.

— Est-ce que par hasard ma vachère ne vaut rien ? riposta l’irascible demoiselle. En vérité, monsieur, je m’étonne que vous soyez venu me tenir ce langage.

Ici, Malissof s’aperçut que tous les torts en cette affaire avaient pu ne pas venir de madame Pajarof, et dans son âme il lui fit amende honorable pour le jugement téméraire qu’il avait porté sur elle.

— Je crois, mademoiselle, dit-elle, que je me suis mal exprimé. Madame Pajarof n’a nullement l’intention de vous demander quelque chose de contraire à vos intérêts ; elle veut vous proposer un échange.

— Je ne veux pas de ses paysannes, répondit vivement Pélagie. Elles sont trop grandes dames pour nous : elles ont des habitudes de dépense qui ne me conviennent pas…

Pélagie était avare – tout au rebours de sa voisine – et condamnait sévèrement ce qu’elle appelait des « prodigalités ».

— N’y aurait-il pas moyen de trancher le différend ? fit insidieusement Malissof, revenant aux saines coutumes de la diplomatie.

Pélagie lui lança un coup d’œil interrogateur qui devint tendre tout à coup, baissa les yeux et prit son éventail sur la table.

— Je ne sais pas, monsieur, dit-elle, comment je dois comprendre vos paroles.

Une idée saugrenue traversa le cerveau d’Anton Pétrovitch. On n’est pas parfait ! Il prit un air aimable, se pencha sur le bras gauche de son fauteuil, – côté du cœur, – et murmura à demi-voix :

— Votre belle âme serait-elle donc insensible à la pitié ?

Pélagie se mit à s’éventer doucement.

— Comment l’entendez-vous ? dit-elle avec coquetterie.

— Ces jeunes gens s’aiment, continua Malissof ; savez-vous ce que c’est que l’amour, mademoiselle ?

Pélagie rougit, rebaissa les yeux et garda le silence. Le diplomate continua, glissant peu à peu dans un lyrisme sans bornes.

— Savez-vous que l’amour pénètre dans les asiles les plus humbles, que les bergers n’en sont pas plus exempts que les rois, – qu’il peut faire des héros, comme il peut faire des criminels ?

Pélagie, dont les traits, au mot de « héros », s’étaient animés d’une noble fierté, frissonna légèrement au mot de « criminels », et sa main, couverte aussi de taches de rousseur, continua de manœuvrer son éventail avec agilité.

— Songez, mademoiselle, reprit Malissof toujours penché à gauche, et faisant légèrement trembler sa voix, songez que ce pauvre forestier aime…

Ici, Anton Pétrovitch s’aperçut que le mot vachère était absolument antipoétique ; il donna le torticolis à son esprit, et trouva le mot « pastoure » aussi distingué que l’autre l’était peu.

— Il aime cette pastoure, continua-t-il, et que les ravages faits par la passion dans l’âme de ces hommes des – il n’osa dire « des bois », de peur d’attirer sur l’orang-outang les pensées vagabondes de mademoiselle Pélagie – des champs, dit-il, après une courte hésitation, sont aussi dangereux que ceux qu’elle produit dans le cœur des habitants des villes.

— Croyez-vous ? murmura la demoiselle.

Cette question donna à Malissof le temps de pousser un ouf intérieur dont sa longue période lui faisait éprouver le besoin.

— Si je le crois ! reprit-il avec entraînement. Mais vous, mademoiselle, vous que votre existence limpide – Pélagie poussa un soupir – et vos vertus charmantes – Pélagie baissa les yeux et sourit – mettent à l’abri des orages de la passion, n’avez-vous pas vu dans les gazettes mille exemples de ces funestes entraînements ?

— Vous croyez à l’amour alors ? fit bravement Pélagie, braquant sur l’orateur le regard azuré de deux yeux légèrement éraillés.

— Comme à moi-même ! s’écria Malissof avec l’héroïsme du désespoir. Voilà deux époux, ajoutat-il in petto,qui me devront plus qu’ils ne pourront jamais payer !

Pélagie continuait à s’éventer ; elle poussa un autre soupir.

— Eh bien, reprit notre héros, serez-vous inexorable ?

— Vous invoquez les plus nobles sentiments de l’humanité, répondit Pélagie, je suis obligée de baisser pavillon. Vous avez parlé de transaction, si je ne me trompe… Qu’est-ce que madame Pajarof m’offre en échange de Macha ?

— Vingt roubles, répondit Malissof, avec un aplomb imperturbable. Pélagie s’éventa pendant quelques secondes. – Que le diable t’emporte ! pensa le diplomate ; va-t-il falloir que je me lance encore une fois dans ce pathos ?

— Vingt roubles… argent ? fit Pélagie dont la voix aigrelette le tira de ses perplexités.

— Assignats ! s’écria le négociateur.

— Vous plaisantez, Anton Pétrovitch, on ne compte plus par assignats ; du moins, je n’ai jamais entendu compter de la sorte.

— Menteuse ! pensa Malissof, tu veux te rajeunir ? Dans ton enfance et même peut-être ta jeunesse tu n’as pas connu d’autre calcul.

— Permettez, reprit-il tout haut…

— Je veux cinquante roubles argent comptant et trois vaches laitières, proféra la demoiselle d’un ton rêche.

— Je ne suis pas autorisé à traiter sur de telles bases, dit Anton Pétrovitch en se levant ; je regrette, ajouta-t-il en posant la main sur son chapeau, d’avoir troublé votre quiétude par une visite inopportune…

— Il s’en va, pensa Pélagie, un si beau garçon ! Et il y a si peu de jeunes gens à marier dans le district !… Cédons ! se dit l’irascible propriétaire, pour la première et probablement la dernière fois de sa vie. – Anton Pétrovitch, fit-elle d’un accent câlin qui donnait à sa voix le ragoût particulier de conserves au vinaigre soudain plongées dans la crème douce, écoutez…

Malissof resta immobile, mais il se garda bien de poser son chapeau sur la table ; c’eût été donner un avantage à sa belle ennemie.

— Disons quarante roubles argent, continua Pélagie d’une voix à attendrir les pierres.

— Je ne suis pas autorisé, répéta Malissof.

— Trente-cinq, reprit la demoiselle, mais madame Pajarof me donnera deux vaches laitières…

— Impossible, mademoiselle, je suis désolé de vous avoir dérangée…

— Trente roubles et deux vaches, soupira Pélagie, en petite flûte, et j’y perds. Monsieur, je vous jure que j’y perds, car Macha est une excellente vachère ; elle connaît son métier comme pas une !

— Madame Pajarof, reprit l’ambassadeur, ne ratifiera pas mes conventions, je le crains, mais je vous offre trente roubles argent, et une seule vache ; c’est tout ce que je puis promettre.

— Soit, dit la vieille fille en souriant avec grâce, c’est donné, mais il n’est rien, monsieur, qu’on ne fît pour conserver de si agréables relations !

Malissof vainqueur s’inclina en souriant aussi avec la même grâce, ou même davantage.

— Soyons amis, continua-t-elle en lui tendant la main d’un geste plein de majesté théâtrale.

Malissof déposa un baiser diplomatique sur la main potelée de sa nouvelle amie, et les deux puissances rivales conclurent ainsi leur traité de paix.

Pélagie se montrait si fort à son aise, si enchantée de son nouveau voisin, que celui-ci jugea prudent de battre bientôt en retraite. Il eut quelque peine à obtenir sa liberté : on voulait le garder à dîner.

— Vous verrez mes jeunes sœurs, lui disait mademoiselle Siméonof, elles sont très aimables…

Mais cette délicieuse perspective ne put arrêter Malissof ; tout bouillant encore de l’ardeur du combat, il lui tardait de rendre compte de sa mission à madame Pajarof. Déclinant l’invitation, il parvint à s’échapper, mais non sans avoir promis de revenir.

— Dites à madame Pajarof que j’irai prendre le thé chez elle demain, fit Pélagie en reconduisant son hôte jusqu’au perron. J’espère vous y retrouver, et nous prendrons jour pour la noce.

Malissof, le long de la route, se prit à rire deux ou trois fois, moins du rôle qu’il avait joué que de sa mission en elle-même, et son humeur drolatique ne l’avait pas encore quitté lorsqu’il entra dans la cour. Madame Pajarof à sa fenêtre faisait des signes avec son mouchoir depuis le bout de l’allée ; il déploya aussi pavillon blanc, cueillit une branche de bouleau, et, porteur de ce pseudo-rameau d’olivier, il entra dans le salon.

— Trente roubles et une vache ! proféra-t-il d’un ton solennel ; si j’ai outrepassé mes pouvoirs, auguste souveraine, je payerai la différence, et ce ne sera pas cher, car je me suis bien amusé.

Une main timide joua sur le piano les premières notes de la marche nuptiale du Songe d’une nuit d’été,et tout le monde éclata de rire. Malissof se retourna et reconnut non sans plaisir le joli visage réservé qu’il avait rencontré une heure auparavant chez Pélagie.

Madame Berlaguine était en train de gronder sa fille de son idée malséante ; madame Pajarof s’interposa.

— Allons, lui dit-elle, ce n’est pas sa faute, à cette enfant, si elle a de l’esprit jusqu’au bout des doigts ! C’est plus fort qu’elle ! Viens ici, ma mignonne ; quand ta mère te grondera, cache-toi derrière mon fauteuil, et tire-moi par la manche, je te protégerai !

— Je regrette, voisine, que vous n’ayez pas d’enfants, repartit madame Berlaguine, je ne pourrai vous rendre la pareille !

Le général entrait pesamment : à la vue du rameau de paix que Malissof tenait encore à la main, il éclata de rire.

— Vous avez réussi ? dit-il, mettons-nous à table ; pendant le dîner, vous nous raconterez cela. Ça a dû être drôle.

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