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Chapitre 5

Le récit de Malissof eut un succès prodigieux ; madame Berlaguine elle-même, en dépit de tout son sérieux, ne peut s’empêcher de faire chorus avec les autres.
Au moment où l’on s’amusait le plus, car la gaieté s’était répandue dans l’air et avait même gagné la cuisine et les communs, la tête de Méduse apparut sous la forme d’un drochki de campagne, très bas sur ressorts, fort poussiéreux, mais encore digne de figurer chez un propriétaire. Ledit drochki, attelé de deux chevaux poussifs, était surmonté de Pélagie Siméonof en personne, vêtue, pour la circonstance, d’une robe de nankin jaune, qui était loin de rehausser l’éclat problématique de son teint.

— Je n’ai pas pu y tenir ! dit-elle en entrant à la société ébahie, j’étais toute seule, mes sœurs sont allées à droite et à gauche après le dîner ; j’ai pensé que tout le monde s’amusait ici, pendant que je m’ennuyais solitaire, et je suis venue vous rejoindre.

Son œil bleu faïence lança un long regard de soumission et de tendresse dans la direction du diplomate, qui reçut le coup sans sourciller.

— Vous avez bien fait, ma chère, dit tranquillement madame Pajarof, à qui la rancune était absolument inconnue, pour l’excellente raison qu’elle ne gardait jamais rien sur le cœur. Celui qui lui avait déplu ou qui l’avait blessée était sûr de recevoir à bout portant une bordée de vérités plus ou moins déplaisantes ; après quoi, la bonne dame reprenait sa sérénité et pardonnait généreusement l’offense.

On prit jour pour la noce des amoureux, dont la destinée avait failli troubler le repos de ce coin de terre, et l’on choisit le dimanche suivant. Madame Pajarof annonça son intention de prêter sa maison aux nouveaux époux pour y donner leur repas et leur bal de noces.

— On les mariera comme des seigneurs, dit-elle ; j’invite tout le voisinage, et l’on dansera.

Mademoiselle Berlaguine fit un petit mouvement joyeux, aussitôt réprimé, que madame Pajarof eut le temps de saisir.

— Cela t’amuse, mignonne ? dit-elle ; tu as raison, va ! Mieux vaut cent fois danser à la noce des autres qu’à la sienne propre.

— Ah ! soupira Pélagie, vous en parlez bien à votre aise !

On se mit à rire.

— Pourtant, fit madame Berlaguine, en s’adressant à la maîtresse du logis, je ne vous conseille pas, Anna Karpovna, de dégoûter les demoiselles du mariage ; avant de mourir, nous autres mères, nous avons besoin de voir nos filles établies.

— Eh ! s’écria la vieille dame, laissez-les s’établir toutes seules ! Quelle nécessité voyez-vous à leur fourrer sous la dent un promis tout mâché, choisi d’après vos goûts, qui ne sont pas les leurs ? Ma parole d’honneur, quand je vois les mères se choisir un gendre, je suis parfois tentée de penser qu’elles le prennent pour elles. N’est-ce pas, général, continua-t-elle en s’adressant à son mari, toujours enseveli dans son fauteuil à oreillettes, n’est-ce pas que les demoiselles qui choisissent toutes seules ne font pas toujours une si mauvaise affaire ?

Le général se souleva avec effort, sourit et vint baiser la main blanche et ridée, mais toujours fraîche, de sa bonne vieille femme.

Quarante-deux ans auparavant, ils s’étaient gentiment enlevés l’un l’autre au grand désespoir de leurs familles respectives, qui avaient arrangé pour chacun d’eux un mariage beaucoup plus brillant.

— Nul sur la terre, dit-il de sa voix basse asthmatique, ne peut se vanter d’avoir été plus heureux que nous.

Madame Pajarof jeta un regard triomphant sur l’assemblée. Madame Berlaguine n’était pas contente. Quant à la jeune fille, il était impossible de pénétrer ses pensées ; son joli visage n’exprimait que le calme, ses yeux restaient baissés ; seule une ombre de rougeur plus vive sur sa joue témoignait qu’elle entendait la conversation.

— Choisir ! murmura Pélagie, ce n’est pas toujours facile… et la vie est pleine de pièges… Je n’ai jamais eu le courage de me décider.

— Eh bien, voisine, lui jeta madame Pajarof, dépêchez-vous, sans quoi…

Par bonheur, on servit des glaces, ce qui rejeta la conversation dans un courant moins dangereux. Quand on se sépara, enchantés les uns des autres, ce fut en se donnant rendez-vous pour le dimanche suivant, qui devait conjoindre les heureux époux.

En retournant à son domaine, éloigné d’une dizaine de verstes, madame Berlaguine ne manqua pas de chapitrer sa fille.

— Tu n’es pas assez sérieuse, lui dit-elle. A-t-on jamais vu une petite fille se mettre au piano sans y être invitée, et se mêler d’avoir de l’esprit quand personne ne lui en demande ? L’esprit, vois-tu, c’est bon pour les femmes mariées ; les demoiselles doivent se garder par-dessus tout d’en montrer. Les hommes n’aiment pas les femmes qui ont de l’esprit.

Mademoiselle Eugénie baissa la tête et garda le silence.

— Tu n’es pas laide, continua la mère – elle était folle de la beauté de sa fille et le lui cachait soigneusement ; – tu n’es pas bête, tu peux faire un beau mariage ; mais si tu veux en arriver là, il faut que tu sois comme tous les autres.

— Maman, fit timidement mademoiselle Eugénie, si je suis pareille aux autres, pourquoi un prétendu me choisira-t-il de préférence ?

Oh ! ces enfants terribles ! Quand ils sont bêtes les mères les maudissent ; quand ils ont de l’esprit, elles ne savent que répondre. C’est à cette enseigne que se trouvait logée madame Berlaguine plus d’une fois par jour. Aussi, depuis bien longtemps, elle avait pris le parti de ne pas entendre les questions embarrassantes.

— Ce M. Malissof est très bien, continua la maman ; il a de la fortune, une belle position. C’est un parti convenable. Tâchez d’être aimable. Je serais enchantée de l’avoir pour gendre. Avez-vous compris ?

Elle disait vousà sa fille dans les circonstances solennelles.

— Oui, maman, répondit Eugénie, j’ai compris.

Elle n’ajouta rien touchant son intention d’obéir.

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