Chapitre 14
Il fallait bien revoir le jeune couple, cependant. Après quelques jours, Malissof se rendit chez madame Pajarof, porteur de bonnes nouvelles.
— Voici mon présent de noces, dit-il à la jeune femme en lui remettant une enveloppe.
C’était une lettre d’un haut fonctionnaire, ami de notre diplomate. Plusieurs places étaient vacantes, et Markof avait le choix entre deux ou trois positions également faites pour lui plaire.
— Je ne rougis pas d’accepter, dit-il en serrant la main de son bienfaiteur ; après la première obligation que je vous ai, les autres ne sont que peu de chose.
Eugénie souriait ; ses regards émus allaient de l’un à l’autre de ces deux hommes, dont l’un lui était aussi cher qu’un père, et dont l’autre était pour elle l’incarnation du bonheur et de l’amour.
Ils partirent pour Pétersbourg et s’y installèrent modestement. L’hiver venu, Anton Pétrovitch ne tarda pas à les y rejoindre. Madame Berlaguine, un peu rancunière, avait lésiné ; le jeune ménage n’était pas bien riche ; bien des conforts manquaient dans ce pauvre nid. Grâce à Malissof, un piano y fit son apparition ; des fleurs, des arbustes verts ornèrent les fenêtres ; une chaise longue vint s’offrir à Eugénie pour y reposer les fatigues de sa jeune maternité… Malissof passait là une ou deux bonnes soirées toutes les semaines ; il devait être parrain l’été suivant, et déjà les cadeaux de toute espèce destinés au filleul attendu s’entassaient dans les armoires, quand il reçut une lettre de madame Pajarof.
« Je vous sais assez de courage, lui disait-elle, pour envisager avec calme une éventualité pénible. On parle beaucoup ici de vos assiduités près de madame Markof. Pélagie, inconsolable de votre départ, a tourné à l’aigre ; elle raconte que vous comblez Eugénie d’attentions délicates ; que ce bébé, grâce à vous, sera riche avant de naître ; que vous faites bien, d’ailleurs, le premier de tous les devoirs étant de réparer noblement ses fautes… Je vous donne ces calomnies pour ce qu’elles valent, mais je ne crois pas qu’elles vous laissent indifférent ; vous trouverez, j’en suis persuadée, un moyen de les mettre à néant. »
La lecture de cette lettre plongea Malissof dans un profond chagrin. L’amour qu’il avait eu pour Eugénie s’était épuré en passant par le creuset du sacrifice ; certes, il l’aimait, mais peut-être plus comme sa fille que comme une jeune femme aimable. La maternité prochaine la rendait encore plus inviolable à ses yeux ; c’était une sorte d’égide faite pour arrêter les mauvaises pensées. Fallait-il donc renoncer à la joie de voir ce bonheur s’épanouir, œuvre de ses mains pieuses ; fallait-il s’en aller seul, à travers la vie, tandis qu’il s’était fait là une famille dévouée, qui l’adorait ?
Il hésita quelque temps, puis se rendit au bureau de Markof, afin de le trouver seul, et lui mit la lettre dans les mains.
Le jeune homme la lut, pâlissant de colère, et la froissa avec fureur sans mot dire. Malissof lui tendit la main, et Markof la serra fortement dans les siennes.
— Vous ne le croyez pas ? dit le diplomate à voix basse.
— Ah ! monsieur, répondit celui-ci, ne me faites pas injure !
Malissof lui tendit les bras, et Markof s’y précipita en le nommant : « Mon père ! »
— Je m’en vais, dit Malissof, quand ils eurent repris un peu de calme. Je ne serai pas parrain de votre fils ; mais il n’en sera pas moins mon héritier.
Markof voulait parler, son ami lui imposa silence.
— Je n’ai plus que cette joie, dit-il, ne me l’enlevez pas. Je viendrai vous voir ce soir pour la dernière fois. Je prétexterai un petit voyage, et quand je serai parti, vous expliquerez à Eugénie que je ne dois pas revenir… avant que je sois tout à fait vieux, ajouta-t-il avec un triste sourire.
Il se rendit en effet le même soir auprès de madame Markof. La soirée se passa comme à l’ordinaire ; la jeune femme, gaie et confiante, causait avec abandon. À l’heure de la séparation, Malissof se leva.
— Je pars pour un petit voyage, dit-il. Markof, me permettez-vous d’embrasser votre femme ?
Celui-ci prit Eugénie par la main et la conduisit à leur bienfaiteur. Anton Pétrovitch serra sur son cœur la tête brune de la jeune épouse, déposa sur son front un baiser dont l’amertume dut lui être comptée en paradis, serra la main de l’époux, et se retira. Quand il fut parti, Markof prit sa femme dans ses bras, à son tour, et c’est lui qui pleura.
Malissof partit le lendemain même. L’enfant, qui s’appelait Anton dès avant sa naissance, vint au monde… Une main étrangère le porta au baptême, mais à ses anniversaires c’était le véritable parrain, absent et triste ces jours-là, dans les cités lointaines de l’étranger, qui lui envoyait les plus riches présents et les lettres les plus affectueuses.
Mais le petit Anton ne devait pas connaître cet ami dévoué ; avant qu’il sût écrire son nom, Malissof s’était endormi du sommeil éternel et reposait sur les bords d’un beau lac, dans un cimetière étranger.
Pélagie est restée fille. Madame Pajarof n’a jamais cessé de lui reprocher la mort de Malissof.
— Sans votre langue infernale, lui dit-elle, ils seraient tous heureux et vivants à l’heure qu’il est.
Pélagie a raconté à tout le district et a fini par persuader que Malissof est mort d’amour pour elle, – faute de s’être compris. Le petit Anton est déjà grand, mais il prie soir et matin pour l’âme de son vrai parrain, Anton Pétrovitch Malissof.
Genève, 8 août 1876.
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1.Gâteau de fleur de farine, farci de poisson et d’œufs durs hachés.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.