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Chapitre 13

Pendant que la famille si singulièrement formée se livrait aux douceurs de la réconciliation, Malissof s’en retournait chez lui, seul, dans la nuit fraîche et étoilée. Au détour de l’avenue, il se retourna pour regarder la maison ; les fenêtres du salon, vivement éclairées, faisaient une rangée de trous lumineux sur la façade, et plus loin, dans le pavillon détaché, abrité par les arbres noirs du grand jardin, une lumière allait et venait… on préparait la chambre nuptiale. Malissof s’abreuva de cette amertume tant que la faible lueur brilla à travers les buissons du petit bois, puis il poussa un soupir et se laissa aller dans le fond de la calèche.

Rentré chez lui, il congédia tous ses gens, prit une lumière et s’en alla dans le boudoir de sa mère, dont il ferma la porte.

La lueur de la bougie dansait au plafond noirci ; les ombres des objets se projetaient longues, démesurées, sur les vieux lambris, sur le vieux papier poussiéreux et triste ; Malissof s’assit au piano ; la première note qu’il effleura du doigt lui entra dans le cerveau comme un coup de poignard ; il se leva, ferma l’instrument et ouvrit la fenêtre. La grosse branche de tilleul, faisant ressort, le frappa au visage ; il recula d’un pas, triste au fond de l’âme, et joignit les mains devant cette fenêtre béante, ouverte sur la nuit noire, où les arbres lui cachaient les étoiles, où tout était ténèbres et deuil.

— Est-ce là, se dit-il, la récompense d’une bonne action ? Dois-je souffrir comme un damné pour m’être montré honnête homme ? Ne se moquent-ils pas de moi là-bas, pendant que je suis seul ici, et malheureux ?… Si je pouvais oublier ! s’écria-t-il en pressant ses mains jointes sur son front brûlant.

Une idée lui vint, il sonna ; les gens endormis ne répondaient pas ; il traversa la maison d’un pas irrité et réveilla le sommelier.

— Du vin, lui dit-il en le secouant rudement. Du vin de Champagne, des liqueurs, du porto – tous les vins que nous avons à la cave. Apporte-moi des bouteilles et des verres.

Le vieux sommelier le regardait avec étonnement

— Du vin, maître, dit-il, à cette heure de la nuit, vous qui ne buvez pas ?

— Fais ce que je t’ordonne ! répliqua durement Malissof.

Le vieillard secoua tristement sa tête grise et descendit à la cave.

Malissof était retourné dans le boudoir ; debout devant la fenêtre, il plongeait ses regards désespérés dans la nuit noire ; le bruit des verres s’entrechoquant sur le plateau le fit retourner.

— Où faut-il les mettre, monsieur ? dit le sommelier. Excusez-moi, je n’étais pas entré ici depuis la mort de votre digne mère… C’est sur cette table ronde qu’on a mis les images pendant ses derniers moments…

— Emporte tout cela dans la salle à manger, dit Malissof redevenu maître de lui.

Il prit la lumière et montra le chemin à son vieux serviteur, qui se retira après avoir tout arrangé pour la commodité de son maître.

Resté seul là aussi, Malissof ouvrit la fenêtre : il étouffait partout ; prenant un couteau, il fit sauter le goulot d’une bouteille de Champagne et versa la mousse pétillante dans un verre.

— À la santé des nouveaux mariés ! s’écria-t-il d’un air moqueur.

À peine ses lèvres avaient-elles effleuré le bord du verre qu’il s’arrêta ; sa main redescendit lentement vers la table ; il regarda autour de lui, frissonna, saisit la bouteille et le verre, et les lança dans le jardin par la fenêtre ouverte.

— Soyons homme, se dit-il, et sachons supporter la souffrance.

Il prit la bougie, et passa dans son cabinet. Des livres de tout genre gisaient épars sur le bureau ; il en prit un, – c’était un livre d’histoire, – le feuilleta, et le reposa en hésitant ; un traité de physique se trouva sous sa main ; il l’ouvrit, prit une feuille de papier, s’assit devant le bureau et se mit à poser des chiffres.

Il travailla ainsi deux heures, puis la fatigue se fit sentir. Il se leva, s’étira longuement et se rendit dans sa chambre à coucher. Un petit portrait de sa mère était suspendu à la muraille ; il le baisa pieusement et le regarda longtemps d’un air satisfait.

— Je puis embrasser ma mère sans rougir, se dit-il, je suis sauvé !

Il se coucha et dormit du sommeil qui suit les grandes fatigues.

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