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Chapitre 13 La ruelle d’Éliante.

Éliante, le duc Alcindor

Alcindor. – Incomparable Éliante, vous voyez devant vous le plus humble de vos sujets que le grand désir qu’il avait de déposer ses hommages sur les marches de votre trône a poussé jusqu’à la dure nécessité de se rendre importun.

Éliante. – Duc, je vous ferai observer que je suis couchée et non sur un trône, et je vous demanderai en même temps pardon de ne pas vous recevoir debout.

Alcindor. – Est-ce que le lit n’est pas le trône des jolies femmes ? Quant à ce qui est de ne pas me recevoir debout, j’espère que vous me permettrez de considérer cela comme une faveur.

Éliante. – Au fait, vous m’y faites penser, je vous défends, Alcindor, de regarder comme une faveur d’être admis dans ma ruelle ; vous êtes un homme si pointilleux, qu’il faut prendre ses précautions avec vous.

Alcindor. – Méchante, vous fûtes toujours pour moi de la vertu la plus ignoble, et cependant Dieu sait que j’ai toujours nourri à votre endroit la flamme la plus vive. Vous me faites sentir des choses…

Éliante. – Alcindor, quand vous parlerez de votre flamme, allumez un peu votre oeil et tâcher d’avoir un débit un peu moins glacial ; on dirait que vous avez peur d’être pris au mot.

Alcindor. – Vous dites là des choses affreuses ; Éliante, il en faudrait dix fois moins pour perdre un homme de réputation. Heureusement que de ce côté-là je suis à couvert. Je vous ferai voir…

Éliante. – On ne veut point voir.

Alcindor, prenant un livre sur la table.– Qu’est ceci ? encore une production nouvelle ? quelque rapsodie ? Messieurs les auteurs sont vraiment des animaux malfaisants. Est-ce que vous recevez de ces espèces-là ?

Éliante. – Mon Dieu ! non. J’ai deux poètes qui couchent à l’écurie et mangent à l’office. Ils me font remettre ce fatras par Fanchonnette, qu’ils appellent Iris et Vénus.

Alcindor, se rapprochant du lit. – Au vrai, la cornette de nuit vous va à ravir, et vous êtes charmante en peignoir.

Éliante. – Oh ! non, je suis laide à faire peur.

Alcindor. – Je vous demande un million de pardons de vous donner un démenti, mais cela est de la plus insigne fausseté. Dussé-je me couper la gorge avec vous, je ne me rétracterai pas.

Éliante. – Je dois avoir la figure toute renversée ; je n’ai pas fermé l’oeil.

Alcindor. – Vous avez une fraîcheur de dévote et de pensionnaire. Je vous trouve les yeux d’un lumineux particulier. Est-ce que vous étiez d’un petit souper chez la baronne ? On dit que tout y a été du dernier mieux. L’abbé surtout était impayable, à ce qu’on dit. Je me meurs de chagrin de ne pas m’être rendu à l’invitation de cette chère baronne, mais on ne peut pas être partout. Ce que je crève de chevaux est incroyable ; mon coureur est sur les dents, et je ne sais vraiment pas comment j’y résiste. Ah ! vous étiez de cette partie ? D’honneur ! je vais m’aller pendre ou me jeter à l’eau en sortant d’ici de ne l’avoir pas deviné.

Éliante. – La marquise y est venue avec un petit chien que je ne lui connaissais pas, un bichon de la plus belle race, je n’en ai jamais vu un pareil ! il s’appelle Franfreluche. Ô l’amour de chien ! Duc, quelle est donc la cause qui vous faisait tant désirer de me voir ?

Alcindor. – Je voulais vous voir ; n’est-ce pas un excellent motif ?

Éliante. – Si fait, très excellent. Mais n’aviez-vous point quelque chose de plus important à me dire ?

Alcindor. – Pardieu ! je désirais vous faire ma déclaration en règle et m’établir en qualité de soupirant en pied auprès de vos perfections.

Éliante. – Vous extravaguez, duc ; vous savez tout aussi bien que moi que vous n’êtes pas amoureux le moins du monde.

Alcindor. – Ah ! belle Éliante, figurez-vous que j’ai le coeur percé de part en part ; regardez plutôt derrière mon dos, vous verrez la pointe de la flèche.

Éliante. – Une physionomie intéressante au possible ; des soies longues comme cela, des marques de feu, des pattes torses. Oh ! mon Dieu ! je crois que je deviendrai folle, si je n’ai un bichon pareil ; mais il n’en existe pas !

Alcindor. – Je vous aime, là, sérieusement.

Éliante. – Une queue en trompette.

Alcindor. – Je vous adore !

Éliante. – Des oreilles frisées.

Alcindor. – Ô femme divine !

Éliante. – Ô charmant animal ! L’abbé dit qu’il parle hébreu. Mon Dieu ! que je suis malheureuse ! il danse si bien ! Je déteste cette marquise ; c’est une intrigante, et elle a de faux cheveux.

Alcindor. – Que faut-il faire pour vous consoler ? faut-il traverser la mer, sauter à pieds joints sur les tours Notre-Dame ? C’est facile, parlez.

Éliante. – Je ne veux que Fanfreluche ; je n’ai eu dans ma vie qu’un seul désir violent, et je ne puis le satisfaire. Je crois que j’en aurai des vapeurs ; ah les nerfs me font déjà un mal affreux. Duc, passez-moi les gouttes du général Lamothe. Tenez, ce flacon sur la table… je me sens faible.

Alcindor,*lui faisant sentir le flacon*. – L’admirable tour de gorge que vous avez là ! c’est du point de Malines ou de Bruxelles, si je ne me trompe.

Éliante. – Alcindor ! finissez ; vous m’agacez horriblement. Ah ! j’embrasserais de bon coeur le diable, mon mari lui-même, s’il paraissait ici avec Fanfreluche sous le bras !

Alcindor. – C’est fort ! Dans le même cas serais-je plus maltraité que le diable et votre mari ?

Éliante. – Non ; peut-être mieux. C’est mon dernier mot. Sonnez Fanchonnette, qu’elle vienne me lever et m’habiller.

Alcindor. – Je vous obéis, madame. Ma foi ! le sort en est jeté, je me fais voleur de chien.

Ô mes aïeux, pardonnez-moi ! Jupiter s’est bien changé en oie et en taureau ; c’était déroger encore plus. L’amour se plaît à réduire les plus hauts courages à ces dures extrémités. Adieu, madame, au revoir, je vais à la conquête de la toison d’or.

Éliante. – Adieu. Cupidon et Mercure vous soient en aide ! Ayez bien soin de ne revenir qu’avec Fanfreluche, ou je vous annonce que je vous recevrai en tigresse d’Hyrcanie, à belles dents et à belles griffes. Voilà Fanchonnette ; bonsoir, duc.

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