‹ Œuvres complètes, tome 3Chapitre 79 sur 93 · CHAPITRE LXXXIII.

CHAPITRE LXXXIII.

Dialogue.

Mistriss Brigitte apprit à Suzanne que mon oncle Tobie étoit amoureux de sa maîtresse, quinze jours au moins avant qu'il y eût pensé.--Suzanne en parla dès le lendemain à ma mère. D'après cela, je puis bien entamer l'histoire des amours de mon oncle Tobie, quinze jours avant leur existence.

--«J'ai à vous dire une nouvelle, monsieur Shandy, dit ma mère, qui vous surprendra beaucoup.»

Or, mon père étoit alors occupé à tenir son second lit de justice, et il réfléchissoit intérieurement sur les fatigues du mariage, quand ma mère rompit le silence.--

«Votre frère Tobie, dit ma mère, épouse mistriss Wadman.»--

«Le pauvre homme! dit mon père, il n'aura donc plus la liberté de se coucher en travers dans son lit!»

C'étoit un supplice cruel pour mon père, de ce que ma mère ne demandoit jamais l'explication des choses qu'elle ne comprenoit pas.

--Qu'elle soit ignorante, disoit mon père, c'est un malheur pour elle.--Mais elle peut faire une question.--

Ma mère n'en faisoit jamais.--Enfin elle est morte sans savoir si la terre tournoit ou ne tournoit pas; mon père le lui avoit expliqué plus de mille fois:--mais elle l'oublioit toujours.

Aussi la conversation alloit rarement plus loin entr'eux qu'une demande, une réponse et une réplique.--Ensuite ils reprenoient haleine pendant quelques minutes (comme dans l'affaire des culottes) et puis le dialogue.

«S'il se marie, dit ma mère, ce sera tant pis pour nous.»--

«Je n'en donnerois pas deux sous, dit mon père; il peut manger son bien de cette façon aussi-bien que d'une autre.»--

«J'en conviens, dit ma mère.» Là finit la demande, la réponse et la réplique dont je vous ai parlé.--

«Ce sera un passe-temps pour lui, dit mon père.»--

«Surtout, répondit ma mère, s'il peut avoir des enfans.»--

«Des enfans! s'écria mon père, le ciel ait pitié de moi!»

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