‹ Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.Chapitre 11 sur 28 · II

II

C'était par une chaude journée de juillet, exceptionnellement calme.

Par la haute fenêtre, ouverte sur un ciel d'un bleu profond, les effluves résineux des pins se mariaient au parfum de girofle des oeillets sauvages.

Et tandis que la mer invisible continuait sur les plages le bruit cadencé de sa basse continue, les notes égrenées d'un piano lointain laissaient monter par intervalles un vague souvenir de berceuse à l'oreille du convalescent.

--Puisque le docteur vous permet aujourd'hui de causer un peu, dit Thérèse, permettrez-vous à une curieuse, indiscrète peut-être, de vous demander quelque chose?

Il inclina la tête en signe d'assentiment.

--Quand vous vous êtes jeté si bravement à la tête de mon cheval, me connaissiez-vous déjà?

--J'ignorais qui vous étiez et je ne sais pas encore votre nom.... Puis-je enfin le savoir?

Elle ne répondit pas directement et continua d'interroger.

--Et vous ne m'aviez jamais vue avant ce jour-là?

--Oh! si... une fois... une seule....

--Où donc? et à quelle époque?

--A Bordeaux, il y a quelques jours... au quai d'embarquement, quand vous y êtes passée pour prendre le vapeur de Royan.... Et, depuis ce jour-là, je n'ai eu qu'une pensée, vous revoir.... Dès le lendemain, je suis parti pour vous rejoindre, espérant bien vous rencontrer tôt ou tard sur les plages, mais vous restiez invisible, cachée à tous les yeux. Je suis allé partout, à Saint-Georges, à Pontaillac, à la pointe de Grave, mais en vain.... Ce n'est que le jour où vous avez failli vous briser sur les roches que j'ai pu vous revoir et vous sacrifier ma vie.... Car, vous n'en doutez pas, je vous suivais si vous aviez roulé dans l'abîme....

Et un sourire d'une joie profonde éclaira son visage.

--Ah! fit Thérèse toute surprise, mais d'une voix très calme cependant.

--Et maintenant, reprit-il, puis-je enfin savoir votre nom?

Il avait osé prendre une de ses mains dans les siennes... il ajouta:

--Puis-je savoir si votre main est libre?

Il attendait sa réponse avec une anxiété fiévreuse.... Elle hésita quelques secondes; mais, comprenant qu'il était impossible de garder le silence plus longtemps, elle répondit d'une voix lente et grave:

--Vous avez sauvé votre belle-soeur.... Mme Georges Paulet... la femme de votre frère... sa veuve aujourd'hui.... Elle vous en gardera une éternelle gratitude....

Cette révélation inattendue fit au pauvre malade une impression profonde... une vive rougeur empourpra ses joues, envahies presque aussitôt d'une pâleur mortelle. Il resta longtemps sans pouvoir prononcer une parole... sa main avait abandonné celle de Thérèse.

Cette fatale réponse l'accablait....

--Ah! pourquoi m'a-t-on fait revenir à la vie? murmura-t-il enfin, comme se parlant tout bas à lui-même.... Mieux eût valu mourir et ne jamais rien savoir.

L'arrivée de Mmes Verdier et Desmarennes vint à propos faire diversion à la scène douloureuse, et bientôt la conversation habituelle à voix basse reprit son allure générale autour du malade qui, dans sa prostration, semblait sommeiller, étranger désormais à tous les bruits du monde.

Le docteur, comme de coutume, revint dans la soirée, et fronça le sourcil en interrogeant le pouls de son malade. Il constata de la fièvre, une vive agitation cérébrale, et recommanda expressément de le faire moins causer le lendemain; même pas du tout, si faire se pouvait.

--Pour une première fois, il aura beaucoup trop parlé, pensa-t-il.

Quoi qu'il en fût, les jours suivants, le calme parut se rétablir graduellement, et grâce à de sages ordonnances, régulièrement exécutées, la convalescence marcha vite, la jeunesse reprit ses droits, et dans la quinzaine Henri Paulet put faire à pied sa première promenade.

Ces premiers jours où il renaissait à la lumière et à la vie, au bord de cette grande mer variant d'aspect à chaque heure, tantôt verte et blanche sous l'écume des lames, tantôt bleue comme un saphir et aplanie comme un lac, ces premiers jours furent pour Henri Paulet une longue série d'enchantements.

Bien qu'il n'eût que trop clairement compris, aux paroles graves de sa belle-soeur, que tout espoir d'un amour partagé lui était absolument interdit, il n'en restait pas moins sous l'impression d'une joie profonde, dont il ne se rendait pas compte et qu'il ne cherchait pas à analyser.

Il pouvait au moins voir Thérèse presque à chaque heure du jour; il marchait près d'elle, lui parlait, s'enivrait de sa voix et de son regard, vivait dans l'air qu'elle respirait, et sentait parfois son petit bras nerveux et volontaire s'appuyer résolument sur le sien aux passages difficiles creusés dans le roc ou dans les sables.

Il tressaillait de tout son être au frôlement de sa robe, ou quand sa chevelure dénouée le frappait en plein visage dans un brusque soubresaut des rafales marines.

Fils d'une blonde Norvégienne de Drontheim, morte en lui donnant la vie, ce fin garçon, aux longs cheveux ambrés et à l'oeil vert de mer, réalisait sous le ciel du Midi un des types les plus purs des races primitives du pays des neiges. Sa mère lui avait, assurément, légué quelque chose de sa grâce native et de sa fière beauté sauvage. Son profil presque droit, intelligent et grave, révélait à la fois énergie et douceur. Près de Thérèse, il cheminait à pas recueillis, comme dans un immense et lumineux décor de féerie. On eût dit qu'il marchait dans un paradis terrestre.

A la place de Thérèse, il eût fallu être aveugle et sourde pour ne pas s'apercevoir à chaque instant de cette muette et folle adoration, de cette passion toute juvénile, si discrètement voilée dans son intensité.

Bien des femmes voisines de la trentaine, dans le charme souverain de leur beauté mûrissante, éprouvent une étrange douceur câline à se laisser franchement idolâtrer par un tout jeune homme aux impressions neuves, dont le premier amour s'éveille comme un orage de printemps, dans un ciel de lumière et de parfums. Il n'en était pas ainsi de Thérèse; c'était même bien différent pour elle. Non choquée assurément, mais toute surprise de cette brusque éclosion d'amour, elle en eut d'abord un frémissement douloureux, comme une espèce de commisération maternelle, à l'égard d'un enfant malade, inconscient et irresponsable; mais elle n'en fut pas émue plus que de raison pour son propre compte, et resta absolument étrangère à toute pensée d'amour. Dans son pauvre coeur, encore tout meurtri de son deuil, une image inoubliable vivait enchâssée profondément; aucune autre ne pouvait y pénétrer. Il n'y avait pas deux ans qu'elle était veuve.

Que de fois, dans le silence et l'obscurité des nuits, n'avait-elle pas eu de chères et douloureuses apparitions, qui, de leurs sources profondes, faisaient jaillir des torrents de larmes!

Même longtemps après son réveil, elle croyait encore à la réalité de ses visions trompeuses, et parfois refermait les paupières en essayant de renouer ses rêves.

Quand le jour brumeux du matin éclairait, vaguement autour d'elle les rideaux, les tapis et les meubles, tristement accoudée sur l'oreiller, elle avait peine à croire qu'elle était définitivement seule, ouvrait tout grands ses yeux fixes et tendait l'oreille, se demandant si Georges ne reviendrait pas rouvrir sa porte et répéter ce cher petit nom de Mésange qui remuait si délicieusement toutes les fibres de son coeur....

--Qui sait? se disait-elle; il aura été mal enterré peut-être... et précipitamment. Nous avons eu l'extrait mortuaire, c'est vrai... mais on n'a pas rapporté le corps.... Je n'ai pas vu de mes yeux, touché de mes deux mains ses plaies glorieuses dans une horrible certitude.... Quand il est tombé sur le champ de combat, qui donc l'a ramassé?... On ne sait. Nous n'avons eu aucun détail précis à cet égard. Le doute est permis. Baptiste l'a vu tomber, assure-t-il; mais, frappé presque aussitôt lui-même, il n'a pu voir qui l'avait relevé.... Et que s'est-il passé depuis?... Une erreur est possible, dans le pêle-mêle et le grand désordre qui suit une retraite après les batailles....

La pauvre femme revenait souvent à ces pensées tristes et mornes, qui troublaient à la fois sa tête et son coeur, tandis qu'elle cheminait près de son jeune beau-frère, Henri Paulet, que berçaient encore toutes les illusions de son âge.

Certes, pour ce brave enfant qui s'était spontanément dévoué pour elle, elle ressentait une gratitude infinie. Bien que simple femme, elle était de force à lui rendre la pareille si l'occasion s'en présentait.... En temps de guerre et d'épidémie, sous la tente du soldat ou sur un lit d'hôpital, elle l'eût soigné avec l'abnégation absolue d'une vraie soeur de charité, mais il ne fallait pas lui demander autre chose.... Aucune pensée d'amour ne pouvait trouver place dans un coeur qui ne lui appartenait plus; où veillait, sans jamais s'éteindre, un religieux et fervent souvenir.

Au cours de ces longues promenades quotidiennes, elle, la femme reconnaissante, et son jeune beau-frère, ébloui de sa beauté, cheminaient dans la vie, côte à côte, pour ainsi dire, mais se trouvaient fatalement sur deux lignes parallèles, pouvant aller jusqu'au bout du monde sans jamais se rencontrer.

Ces excursions de famille, où se trouvaient souvent réunies Mmes Desmarennes, Laborde et Verdier, étaient toutes naturelles en villégiature de mer; aux yeux du monde le plus strict et le plus scrupuleux, il n'y avait absolument rien à dire. Il n'en est pas moins vrai qu'on en jasait déjà depuis quelques jours. Les commentaires allaient leur train de Pontaillac à Saint-Georges. Les gens les mieux informés prétendaient que le jeune Henri (et à ce nom ils fredonnaient un air de chasse de l'Opéra-Comique), le jeune Henri devait bientôt consoler la belle veuve, en essuyant ses dernières larmes; tandis que les robes noires étaient mises au crochet de l'oubli, les toilettes bleues et roses allaient donner du travail aux couturières de la contrée.

Un simple télégramme de quelques mots vint brutalement couper court à tous ces bruits, et briser pour le pauvre amoureux le fil d'or des enchantements.

Le télégramme était ainsi conçu:

«Saint-Christophe.--M. Desmarennes très mal.... Vous demande.

«Signé: BAPTISTE.»

On fit en hâte malles et paquets, et le soir même Mme Desmarennes et sa fille prenaient le chemin de fer par la ligne de Pons.

Elles étaient déjà casées dans leur compartiment, et le sifflet de la locomotive avait donné le premier avertissement du départ, lorsque Henri Paulet, debout sur le marchepied du wagon, demanda à Thérèse d'une voix émue:

--Me sera-t-il permis de venir à Saint-Christophe prendre des nouvelles de M. Desmarennes, et de vous revoir bientôt?

--Assurément, répondit Thérèse. Vous êtes de la famille.... Notre maison sera toujours la vôtre.

Mais ces quelques mots furent prononcés lentement, d'un ton grave et solennel qui disait absolument le contraire des paroles et ne laissait aucune place à l'espérance.

[Illustration]