‹ Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.Chapitre 12 sur 28 · III

III

Mais revenons à Saint-Christophe, où depuis bientôt deux mois, en l'absence de sa femme et de sa fille, Guillaume Desmarennes se trouvait seul dans une maison vide qui lui semblait bien grande.

Racontons simplement ce qui s'était passé. On a beau dire: «Menteur comme un proverbe,» un désastre n'arrive jamais seul. Quand la série noire commence pour une famille, la pauvre famille est bientôt prise de vertige dans l'engrenage sinistre des fatalités, surtout à l'époque des grandes crises politiques, que suivent les crises financières.

1870 et 1871 furent de terribles années; dans le désarroi général des affaires, commerciales et industrielles, plusieurs banques sautèrent dans les principales villes du département.

Une banque qui saute fait sauter les autres... comme les moutons de Panurge. L'exemple est contagieux. Desmarennes y avait déposé une partie de sa fortune. Il en fut pour une perte sèche de trois cent mille francs.

D'autre part, la concurrence des blés d'Amérique et de Russie, les arrivages de New-York et d'Odessa, cotés à des prix inférieurs, réduisirent presque à rien la vente de ses farines.

Pour comble de calamités, à l'ancien oïdium de la vigne avait succédé un fléau bien autrement terrible. Le phylloxéra avait envahi presque tous les plants de la contrée. Les vignes offraient un spectacle navrant: sur les belles collines pierreuses, ensoleillées, où, les années précédentes, pampres, vrilles et sarments s'enchevêtraient à embarrasser le pied des chasseurs, on ne voyait que des orties et des ronces, autour d'un cep noir atrophié, comme s'il était brûlé par le feu du ciel.... Tout était mort sur pied.... Il n'y avait plus qu'à arracher. Les vignerons se chauffaient avec le bois de leurs vignes. Et il ne fallait pas songer à ensemencer autre chose sur des champs de cailloux. La vigne, heureuse autrefois, y trouvait assez d'humus pour croître et multiplier.... Mais blé, luzerne ou maïs, rien n'y serait venu.... Autant de propriétés perdues, pour longtemps du moins.

Accablé par ces trois désastres successifs, Desmarennes n'y tint pas. Bien qu'il fût solide de corps et qu'il passât à bon droit pour avoir une des fortes têtes du pays, le coup fut trop rude... et quand Baptiste envoya son télégramme à Royan, Desmarennes venait d'être frappé d'une première attaque de paralysie (une hémiplégie bien caractérisée). Il s'en était remis pourtant et commençait à recouvrer l'usage de sa jambe et de son bras droit, quand Thérèse et sa mère revinrent à Saint-Christophe.

Elles avaient pris toutes leurs précautions pour ne rien brusquer, et fait annoncer leur arrivée par avance, comme si elles revenaient d'elles-mêmes, sans avoir reçu le télégramme.

Quand elles entrèrent chez Desmarennes, elles le trouvèrent, non pas étendu, mais échoué dans son grand fauteuil à oreillers, l'oeil fixe et les deux pieds sur les chenets de sa haute cheminée, où la cendre rouge achevait de s'éteindre.

Après une première scène de larmes et d'embrassements:

--Père, étant malade, dit Thérèse, pourquoi n'avoir pas fait écrire? Nous serions revenues depuis longtemps.

--Je craignais de vous attrister là-bas par de mauvaises nouvelles. Il est toujours assez tôt pour les savoir.

Et il leur raconta une partie de ses grandes pertes financières, sans oser leur tout avouer, de crainte de leur porter un coup trop terrible d'abord, ou gardant peut-être encore à part lui quelques lueurs d'espoir jusque dans l'abîme.

Grâce à sa constitution robuste, revenu assez promptement de cette première attaque, il se levait, marchait, vaquait encore comme d'habitude à ses affaires, mais ce n'était plus le même homme. Quel changement en si peu de jours! Il n'était plus que l'ombre de lui-même. --Il avait l'oeil éteint, les orbites creux; ses belles joues fleuries, d'un rose vif autrefois, n'offraient plus qu'une graisse molle et jaunâtre; ses larges pantalons flottaient sur des jambes amaigries et vacillantes; son riche abdomen avait effacé sa rondeur; et, signe caractéristique de mauvais augure pour un paysan de Saintonge, la rôtie au vin blanc sucré du matin n'avait plus de saveur pour son palais et lui semblait fade comme de l'eau claire.

Chaque jour le pauvre homme se retirait de bonne heure dans son cabinet de travail et ne causait plus. Comme absorbé par une idée fixe, il se parlait tout bas à lui-même. Chez les êtres sanguins où l'afflux du sang au cerveau est rapide comme un coup de fouet, il n'y a pas loin du projet à l'exécution. Thérèse et sa mère redoutaient quelque chose.... Toutes deux étaient dans les transes.... Desmarennes n'avait plus foi dans son étoile, et bien souvent les pauvres femmes, sans ouvrir les lèvres, échangeaient un rapide regard qui traduisait leurs communes pensées:

--Surveille bien ton père, disait Mme Desmarennes.

--Ne le perds pas des yeux, disait Thérèse.

Quelques jours après le départ de Mme Desmarennes et de sa fille pour Saint-Christophe, toute la colonie voyageuse de Royan, Verdier, Laborde et Guérineau avaient quitté les bains de mer pour rentrer dans leur bonne petite ville et reprendre, à leurs foyers respectifs, le train habituel de leurs affaires.

Disons de suite, pour ne pas l'oublier, que Mme Verdier, la femme du notaire, avait, au retour, fait à Thérèse un tableau navrant du pauvre Henri Paulet, inconsolable de son brusque départ et rentrant seul et désespéré dans sa grande ville de Bordeaux, où il emportait en plein coeur l'image de Thérèse oublieuse. Thérèse était beaucoup trop sévère pour lui, pensait et disait Mme Verdier d'un air et d'un ton de reproche.

C'était une excellente petite femme que Mme Verdier, plutôt blonde que brune, sans caractère bien accusé, mais, bienveillante et potelée, adorant son mari et ne s'en cachant pas,--n'ayant pas eu d'enfants, mais aimant avec frénésie ceux des autres. Elle eût donné une partie de sa fortune pour faire des heureux. Il y a peut-être peu de femmes comme elle, mais il y en a, fort heureusement, et leur aspect vous console des types rêches qu'on rencontre trop fréquemment dans les ornières de la vie.

A l'encontre des égoïstes, dont le bonheur est fait du malheur d'autrui, elle était surtout heureuse du bonheur des autres.--Elle avait très sincèrement pris part à la douleur vraie d'Henri Paulet, et tout naturellement fait de son mieux pour le consoler, lui disant d'espérer quand même... que peut-être tout n'était pas définitivement perdu.... En attendant, elle l'avait autorisé à lui écrire, et avait promis de lui répondre.

Quant au docteur Laborde, il avait un peu rassuré Mme Desmarennes sur l'état alarmant du chef de la famille.

--Ne soyez pas trop inquiète, avait-il dit; il est promptement revenu d'une première attaque, ce qui nous offre un signe rassurant; une seconde n'est pas à craindre de si tôt, et vous savez qu'il n'y a que la troisième qui soit vraiment dangereuse. Une bonne hygiène, des ménagements, des précautions, pas d'émotions trop vives. On peut durer longtemps dans ces conditions-là.

Évidemment; mais le programme du docteur n'était pas facile à réaliser après les désastres financiers qui avaient si rudement frappé le pauvre homme. Le malade avait des hauts et des bas, comme on dit: tantôt des jours de profonde accalmie, tantôt des jours sombres où les pensées noires tournaient et retournaient dans sa grosse tête troublée, comme de mauvaises graines aux cribles de ses moulins.

Un matin d'orage, après une nuit d'insomnie, Desmarennes, sous prétexte de grande fatigue et de manque absolu d'appétit, ne descendit pas déjeuner.

Il resta dans sa chambre de travail, où il avait à répondre, disait-il, à de nombreuses lettres d'affaires en retard depuis longtemps.

Très inquiète, Thérèse veillait.

Desmarennes, se croyant bien seul, écrivait... sans doute ses dernières volontés.

Thérèse entra sans bruit et se tint toute droite derrière le fauteuil de son père qui d'abord ne l'avait pas aperçue.

Mais en levant la tête, comme par hasard, en réfléchissant à une phrase qui n'était pas claire, il vit dans une glace latérale l'image de sa fille, immobile et blanche comme une statue.

--Toi, ma fille! dit-il d'une voix altérée où passaient des larmes.... T'avais-je appelée?

--Non, mais je suis venue de moi-même, mon père.... J'avais à vous parler de choses graves.... Avec votre consentement, je me remarie.

--Et qui épouses-tu?

--Henri Paulet, le frère... de l'autre.

Elle n'osa prononcer le nom de Georges.

--Et l'autre, reprit froidement Desmarennes, tu l'as donc oublié?

--Vous êtes cruel, mon père.... Il n'est pas de ceux qu'on oublie... mais laissons en paix ceux qui dorment.... S'il pouvait m'entendre lui-même aujourd'hui, peut-être m'approuverait-il.

--Ah! fit Desmarennes tout surpris, qui avait peine à en croire ses oreilles.

--Il n'y aura qu'un prénom de changé, continua Thérèse... on m'appellera Mme Paulet, comme toujours.... Vous comprenez bien, mon père, que je ne puis rester éternellement veuve.... Autrefois j'ai fait un mariage d'amour; aujourd'hui je suis décidée à faire un mariage de raison.... Il vous faut une famille.... J'ai réfléchi mûrement... je ne suis plus une jeune fille, mais une femme sérieuse....

Une vraie lutte de générosité s'engageait entre Thérèse et son père, dont les derniers doutes semblaient encore longs à dissiper.

--Mais enfin, reprit-il, je ne veux pas que tu te sacrifies....

--Ce n'est pas un sacrifice, mon père.... J'agis en femme éclairée... et de ma pleine volonté.

--Alors tu l'aimes donc?

Elle hésita un instant devant le regard fixe de Desmarennes qui lui fouillait le coeur....

--Lui m'adore, répondit-elle enfin, et fera aveuglément tout ce qu'il me plaira de vouloir.

--Où donc l'as-tu si bien connu?

--A Royan-les-Bains, quelques jours après votre départ.... C'est un brave et digne coeur.... Il m'a déjà sauvé la vie dans ma folle équipée de cheval.... Et quant à vous, mon père, cette union assure une tranquillité parfaite à vos derniers jours.

Desmarennes, heureux et convaincu, ne résista plus... un pâle sourire éclaira son visage depuis longtemps assombri.

Il embrassa éperdument sa fille, la prit sur ses genoux comme à l'époque où elle était petite enfant, et, riant et pleurant à la fois, l'enveloppa de ses baisers et de ses larmes.

Elle répondit d'abord à son étreinte, puis se dégageant et se levant toute droite:

--Mon père, là, dans la chambre à côté, ma mère aussi a quelque chose à vous dire.

Et après avoir poussé son père, presque fou de joie, dans les bras de sa femme, elle referma vivement la porte et se mit à fouiller précipitamment dans le tas de journaux et de papiers qui encombraient la table.... Elle y trouva ce qu'elle cherchait... un revolver tout chargé. Elle ouvrit aussitôt la fenêtre et le jeta dans la rivière, profonde et noire en cet endroit, sous le grand rideau frémissant des trembles et des aulnes.

Comme elle redescendait au salon, elle trouva Mme Verdier qui l'attendait.

--Justement j'allais vous écrire, lui dit-elle. Vous arrivez à propos.... Mais qu'y a-t-il donc? Vous paraissez toute émue.

--Il y a vraiment de quoi l'être profondément, répondit-elle.... Voyez et lisez.

Et elle tendit à Thérèse une lettre d'Henri Paulet, reçue le matin même.

Cette lettre, succédant à plusieurs autres adressées à Mme Verdier, avait un caractère particulièrement funèbre.... Elle disait que, s'il ne recevait pas dans la semaine un mot de réponse lui donnant au moins quelques lueurs d'espoir, son parti était pris. Il était décidé.... Il allait entreprendre un très long voyage (sans fixer la contrée), mais le vrai sens de sa lettre était qu'il allait partir pour ces grands pays inconnus d'où personne ne revient.... Il n'y avait pas à s'y méprendre.

Cette pauvre Mme Verdier en était encore toute frémissante et se disposait, avec la persistance de son brave petit coeur, à plaider en dernier ressort la cause d'Henri Paulet, comme s'il se fût agi de son propre fils, quand Thérèse l'arrêta d'un geste et lui dit simplement:

--Chère madame Verdier, répondez-lui qu'il peut venir... qu'il est attendu... et faites-lui comprendre que désormais il lui est permis de tout espérer. Je serai sa femme.

Les préliminaires du mariage ne furent pas longs. Henri Paulet resta à Saint-Christophe un mois, à peine; puis toute la famille partit pour Bordeaux, où, le mois d'après, eut lieu la cérémonie, à trente lieues du grand parc où la première solennité s'était accomplie.

Ce soir-là, la nouvelle mariée se donna sans larmes, résolument, mais sans amour.

[Illustration]