II
Au jour convenu, les invités de Guillaume Desmarennes, au lieu de se rendre à l'heure précise du dîner pour se mettre à table, vinrent à Saint-Christophe, suivant l'habitude du pays, vers le milieu de la journée.
Il n'était pas quatre heures à la montre de Guérineau, quand lui et son camarade, à un brusque détour de la route, aperçurent la rivière, entendirent le tic-tac du moulin et hâtèrent le pas en souriant d'aise à la fraîcheur de l'eau mêlée d'une bonne odeur de froment, tandis qu'une flottille de canards s'ébattait bruyamment dans les remous à l'ombre des peupliers frissonnants.
Debout sur le parapet de son premier pont, Desmarennes les reconnut du coin de l'oeil, mais ne bougea pas: il avait déjà ramené sur l'épaule un pan de son épervier, avec un des plombs entre ses dents, et guettait sur le fond clair des eaux une honnête friture de goujons. Dès qu'il jugea la prise raisonnable, il jeta l'épervier qui s'arrondit avec une précision merveilleuse en tombant, puis il ramena lentement sur le bord son lourd filet, tout grouillant de sa proie frétillante.
--Pardonnez-moi, messieurs, dit-il aux arrivants; je pêchais pour vous. Si vous le voulez bien, je vais vous présenter d'abord à la maîtresse de la maison, puis nous ferons un tour de promenade pour montrer Saint-Christophe à M. Paulet, que je remercie d'avoir accepté mon invitation.
Il avait très bel air, Georges Paulet, en petite tenue, la tunique flottante à poitrine ouverte et sa casquette marine à galons d'or, les joues amaigries par la fièvre des pays chauds et encore un peu bronzées par le feu des soleils étrangers.
Quand on entra, précédé de Guillaume Desmarennes, personne au grand salon.
--Où donc est Mme Desmarennes? demanda le père Guillaume à une fillette qui venait de traire ses vaches.
--Dans le fournil, avec mademoiselle.
--Allons au fournil! dit joyeusement Desmarennes.
En effet, la mère et la fille s'y trouvaient, toutes deux gravement occupées, mais à des travaux différents.
Mme Desmarennes, grande et belle brune, un peu forte, bien en deçà de la quarantaine, et Mlle Thérèse, mince fillette châtain clair de vingt ans à peine, svelte, fine et d'apparence nerveuse et volontaire.
Toutes deux, les manches retroussées bien au delà des coudes, laissaient voir sans hypocrisie leurs bras nus à petites veines bleues, et, affublées de grands tabliers tombant comme des chasubles, semblaient officier religieusement.
L'une, la mère, pétrissait en pleine pâte un gâteau fin comme ceux de Peau-d'Ane et tout un nuage de poudre blanche enfarinait les fossettes de ses joues.
L'autre, sa fille, armée d'une longue cuiller à manche, près d'une bassine de cuivre miroitant comme une sébile d'or, remplissait de jus de groseille et de framboise toute une rangée de pots de confiture, alignés comme des livres de bibliothèque, sur une planchette à hauteur d'appui, toute à son oeuvre avec un grand sérieux et des moustaches de framboises aux coins des lèvres.
Toutes deux, surprises en flagrant délit dans l'accomplissement de leur sacerdoce, éclatèrent d'un franc rire, et sans fausse honte, après une affable révérence aux visiteurs, Mme Desmarennes ajouta:
--Nous en avons encore au moins pour deux heures. Donc, à ce soir, messieurs, et bonne promenade.
Et les deux ménagères continuèrent gravement leur travail, en vraies fermières qu'elles étaient, comme deux fées de nos anciens contes.
Juste en face du principal corps de logis, haut de trois étages à six fenêtres, une immense prairie déroulait son ruban vert entre deux rangs de peupliers quasi parallèles, et qui s'en allaient si loin qu'ils semblaient se rejoindre.
Et, comme des points roux et blancs qui se mouvaient dans l'herbe, des boeufs et des juments libres, épars où bon leur semblait, y pâturaient à l'aise et à perte de vue.
Heureux de la surprise des visiteurs, immobiles et plantés droit devant sa prairie:
--Nous la verrons plus tard avec ses tranchées d'arrosement, fit Desmarennes; mais nous avons d'abord à inspecter les étables, les écuries, les chais, le parc, le jardin haut et le jardin bas. Par où, messieurs, préférez-vous commencer?
--Par les jardins, répondirent spontanément les deux amis, auxquels vinrent bientôt s'adjoindre le docteur Laborde et quelques parents et amis de la famille.
Dans le jardin haut, le jardin fruitier, Desmarennes leur fit voir avec orgueil de magnifiques pêchers en éventail à une belle exposition du midi; les grosses quenouilles de ses poiriers, qu'il ne taillait jamais à mort, sous prétexte de leur trop faire rendre; poires d'automne et poires d'hiver, beurrés gris, beurrés d'Arenberg et Saint-Germain; plus une avenue de rosiers en pleine floraison, ménagée pour Mlle Desmarennes.
Au jardin bas, le vrai potager des zones tempérées, il eut des explications techniques sur le carré des asperges, le coin des artichauts, le département des navets et des rutabagas, et sur la fraîche terre molle et un peu noirâtre où se prélassaient les fraisiers et les cantaloups à côtes brodées;--on apercevait dans cette région de longues tuiles retournées, pour isoler les fruits mûrissants d'un contact parfois trop humide.
En bordure, dans la partie la plus basse et la plus ombreuse du jardin, on avait réservé pour Mlle Desmarennes, sous un couvert de vieux frênes, une allée dite l'avenue des Pervenches, où tous les ans nichaient des rossignols.
Dans toutes les parties de son exploitation, le père gardait une pensée pour sa fille.
On parcourut ensuite le grand parc avec ses nappes d'eau vive jouxtant la rivière et se terminant à un coquet pavillon où, les matins de chasse, on faisait en hâte un déjeuner de garçons.
Georges paraissait prendre un très vif intérêt à toutes les explications détaillées que Desmarennes donnait à son auditoire, tantôt stationnaire, tantôt en petite marche; il paraissait heureux d'écouter. Tout lui semblait neuf, tout lui semblait charmant. Quand on a longtemps navigué, lorsqu'on est resté des jours et des mois loin des côtes, simplement entre mer et ciel, et qu'on revoit son pays, surtout dans ces recoins frais et perdus de la Saintonge, on a le coeur envahi par une sensation de bien-être paisible indéfinissable, dont ne se douteront jamais ceux qui n'ont pas quitté des yeux l'honnête aiguille de leur clocher.
Le sourd mugissement des boeufs, la claire fanfare des coqs, le hennissement fier d'un cheval qui passe en reconnaissant dans la prée la mère de son poulain; des émanations confuses de troëne et d'églantier, mêlées au frais parfum des menthes qui vous embaument quand par mégarde on les écrase en marchant, tout contribuait à maintenir Georges Paulet dans une disposition d'esprit des plus heureuses, lorsqu'on rentra pour le dîner.
En ménagères bien apprises qui savent le prix du temps, Mme Desmarennes et sa fille avaient passé leur robe de soirée quelques minutes avant sept heures, et tout le personnel féminin se trouvait sous les armes dans le salon d'attente à la rentrée des promeneurs.
Entre temps, Mr Eugène Guérineau avait discrètement glissé dans l'oreille de son camarade l'indication suivante:
--Dans cette bienheureuse maison tout hospitalière, quand on dîne, on ne parle jamais de politique, la politique étant ce qui nous divise le plus; jamais de religion, les questions religieuses étant ce qui nous rapproche le moins.
Quand on annonça: «Madame est servie», la maîtresse de la maison prit le bras de l'avocat, Georges Paulet offrit le sien à Mlle Thérèse, et les deux amis se trouvèrent presque en face l'un de l'autre, à une table où il n'y avait guère qu'une vingtaine de couverts pour les parents et amis de la famille.
Comme tous les convives avaient bel appétit et se disposaient à faire honneur au dîner, le bruit des cuillers sur les assiettes ne fut pas interrompu dans son premier roulement; mais, le potage enlevé et les petits verres de vin blanc versés, les langues commencèrent à se délier.
--Reconnaissez-vous ce vin-là, docteur? fit Desmarennes de sa bonne voix joyeuse.
Le docteur prit une seconde gorgée et fronça le sourcil rêveusement.
--Dame! vous m'embarrassez quelque peu.... Limpide comme l'ambre jaune et mousseux comme l'ai: pourtant ce n'est pas du champagne.
--Mieux que du Champagne et de notre pays encore... entre Saint-Palais-sur-Mer et Saujon... le plant de Médis, belle vigne qui se prélasse aux vents salins de la Gironde. Qu'en dites-vous?
A table, l'avocat fut spirituel et pas trop verbeux, le docteur, rasé de frais et cravaté de blanc sous menton bleu, ne prononça qu'une seule fois le mot _idiosyncrasie_, et le rentra vite; les gros propriétaires et bouilleurs de cru parlèrent entre eux et à mi-voix des mercuriales, du prix des vins, de la qualité des dernières eaux-de-vie; mais toute la table fut prise d'un accès de franche hilarité quand, à propos d'un récent procès, maître Guérineau dit à brûle-pourpoint à Desmarennes:
--Savez-vous que, si tous mes clients n'abusaient pas plus que vous de mes paroles, la profession d'avocat serait des plus heureuses et des moins fatigantes? Au tribunal, vous m'imposez silence; vous me prenez comme défenseur pour ne rien dire, tandis que tant d'autres prétendent que leur avocat n'en dit jamais assez.
--Pardon! vous oubliez un point capital, répondit courtoisement Desmarennes: vos excellents conseils et votre science approfondie du Code, civil et forestier, m'éclairent dans les questions les plus ardues, et me donnent toujours l'aplomb nécessaire au gain de notre cause; et d'ailleurs, vous ne manquez pas d'autres belles occasions où vous parlez d'or à l'oreille du tribunal.
Maître Guérineau n'avait qu'à s'incliner.
Mlle Desmarennes, assise à gauche de Georges Paulet, s'aperçut vite qu'elle avait près d'elle un garçon très bien élevé, discret, d'une réserve rare et de la plus exquise urbanité, écoutant toujours avec déférence et évitant de se mettre en relief.
Dans le gros tumulte industriel et commercial de notre époque, où la fièvre des affaires nous emporte convulsivement, on parle, on correspond à la hâte, presque brutalement, en style écourté de télégramme ou de téléphone; à peine a-t-on le temps de réfléchir, encore moins d'écrire ou de causer.
De nos jours, il semble que la vraie politesse française, exilée du continent, se soit réfugiée à bord des navires. Aussi nos officiers de marine sont-ils particulièrement appréciés par les femmes dignes du vrai nom de femmes. Elles comprennent ce qu'il faut d'intelligence, de discrétion, de courage et de sang-froid pour commander à des hommes souvent rudes, isolés du reste du monde, aigris par une longue absence, et groupés sur un petit espace mobile, comme le pont d'un vaisseau qui flotte entre mer et ciel, deux solitudes. Là, assurément, il est plus difficile de se faire obéir que dans une cour de caserne ou sous les arceaux d'un couvent. Peu de gestes, pas de phrases, tout dans l'attitude et dans l'oeil, comme chez un dompteur pour maîtriser ses fauves.
Sous une apparence presque chétive et un peu grêle au premier abord, Georges Paulet cachait une énergie peu commune, qui se révélait aux heures graves du commandement.
Mlle Desmarennes, fille unique un peu gâtée, petite personne mince, élégante, autoritaire, comprit qu'elle avait affaire à plus fort qu'elle, à un être supérieur comme intelligence, comme volonté, ce qui fut loin de lui déplaire; un imperceptible sourire effleura ses lèvres, et sans vouloir paraître trop curieuse elle adressa cependant au jeune homme quelques questions brèves, auxquelles il sut parfaitement répondre, en paraissant toujours oublieux de lui-même et surtout se préoccupant d'elle.
Ceux qui reviennent des pays lointains, ne serait-ce qu'en souvenir des régions parcourues, ont presque tous dans leur langage quelque chose de pittoresque et d'inattendu qui ne ressemble guère aux paroles banales qu'on échange communément dans les salons; et d'ailleurs leur vie d'aventure répand sur eux un charme qui tient du rêve. Georges Paulet parla de l'Océanie, du Cap, du Sénégal, d'où il avait rapporté ces mauvaises fièvres dont il avait encore quelques accès intermittents, et il sembla à Mlle Desmarennes que personne jusqu'à présent ne lui avait parlé de cette voix magique. C'était comme un monde nouveau qui s'ouvrait pour elle.
Elle était en robe d'un bleu pâle, au corsage à peine échancré, et ses fins cheveux châtain clair encadraient une oreille diaphane adorablement chantournée. Une perle était enchâssée dans son petit lobe rose.
Comme très heureux contraste, la mère, habillée de faille grise, avait d'opulents cheveux noirs relevés en torsades sur un cou vraiment superbe, laissant librement voir les belles courbes de ses lignes et ses chaudes carnations brunes.
En oubliant les âges, on eût dit que la mère était la soeur aînée de sa fille.
Desmarennes, par intervalles, ne pouvait se défendre de les contempler toutes deux, comme à la dérobée, dans la secrète joie de son coeur.
Georges Paulet, tout en causant avec Mlle Thérèse (plus elle interrogeait, mieux il répondait), Georges se penchait involontairement pour la bien voir, non avec des yeux de froid observateur sceptique, cherchant à vous analyser, mais simplement avec les yeux d'un admirateur sincère, à la fois respectueux et charmé, des yeux qui semblaient clairement dire: «Bien que j'aie couru le globe, tout en battant l'estrade par les nombreux sentiers de la vie, c'est la première fois que je rencontre sur ma route une jeune femme à laquelle personne n'a jamais ressemblé.»
Quand on se leva de table pour revenir au grand salon, ce fut en souriant que Mlle Thérèse prit le bras de Georges, en le remerciant du regard. Cette fois, le marin oublia d'allumer une cigarette, et laissant la majorité des fumeurs s'éparpiller où bon leur semblait, soit sur la vérandah, soit à la salle de billard, il resta résolument avec le groupe, ou, pour mieux dire, avec la corbeille fleurie des femmes, heureuses de leurs toilettes riantes, en compagnie du notaire et de Mme Verdier, du docteur Laborde et de sa fille, et de quelques autres ne tenant pas absolument à s'envelopper de fumée.
On put organiser une petite sauterie. Mme Verdier, pour ne pas trop fatiguer ce soir-là l'ancienne institutrice de la maison, se mit obligeamment au piano. On dansa deux quadrilles où Verdier figura en homme du monde bien appris, et, aux premiers accords d'une valse à la mode:
--Allons, dit gaiement l'avocat à Georges Paulet en lui touchant l'épaule, montre-nous que sur le parquet glissant d'un salon tu gardes ton pied marin comme sur le pont d'un navire.
Georges ne se le fit pas dire deux fois. Il invita Mlle Thérèse, et tous deux, d'un pas bien rythmé, sans raideur et sans pose, se mirent à tourner, se laissant aller au mouvement berceur d'une valse rêveuse, mais bien cadencée, comme deux êtres charmants, créés l'un pour l'autre, et qui se reconnaissent en se voyant pour la première fois.
Comme il était plus grand qu'elle, il dominait de tous ses yeux son adorable tête de jeune fille, et parfois, dans un mouvement de valse plus rapide, les cheveux châtain clair, lui frôlant la poitrine, activaient les battements de son coeur;--tandis qu'elle, vive, souple, heureuse, aérienne, obéissant au bras de son danseur, valsait en baissant les paupières:--leurs grands cils voilaient la fièvre de son regard.