‹ Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.Chapitre 7 sur 28 · III

III

Vers une heure du matin, tous les invités s'en allaient, qui en tilbury, qui en cabriolet, qui en panier, qui en break, qui en charrette anglaise.

Mme Desmarennes voulut faire atteler pour reconduire Georges Paulet et maître Guérineau, mais tous deux refusèrent d'être ramenés en voiture, préférant se rendre à pied, comme ils étaient venus, un splendide quartier de lune éclairant la route.

Quant à Desmarennes, comme d'habitude, à neuf heures précises, sans mot dire, il avait lâché tout son monde, devant être levé tous les jours avant quatre heures pour empêcher ses garçons de moulin de faire grasse matinée.

Donc les deux amis s'en revenaient à pied vers la ville, tout en devisant de leur soirée.

--Comment, dit Paulet, ne m'avais-tu pas prévenu que Desmarennes avait une si charmante fille?

--Pour t'en laisser la surprise. Tu ne m'en veux pas, j'espère?

--Certes, non; mais si tu m'en avais informé je me serais présenté autrement, en toilette moins négligée. Ah! mon ami, quelle merveilleuse petite créature! Elle m'a troublé le coeur et le cerveau, je reste encore sous le charme. J'en suis fou... je la veux.

--Pour ma part, je ne demande pas mieux, tu dois bien le penser. Il s'agit simplement de savoir si ton rêve est réalisable.

--Pourquoi pas?

--Pourquoi?... Pourquoi?... Voilà bien les aventureux.... Mais, à en juger par les nombreux prétendants éconduits, à ma connaissance, je te conseille de réfléchir.... Mlle Thérèse est fille unique et gouverne la maison... Sans avoir une fortune princière comparable à celles des plus gros négociants de Cognac, la fortune présente du père Guillaume est évaluée au moins à deux millions; d'autre part, et signe particulier tout à son honneur, Mlle Thérèse ne tient pas du tout à l'argent; elle appartiendra tout simplement à qui saura lui plaire, n'apporterait-il au contrat que sa jeunesse, son intelligence et son coeur.

--Et jusqu'à présent personne... dit vivement Paulet....

--N'a rempli les conditions du programme, répliqua Guérineau. Les nombreux prétendants se sont trop pressés. Ils ont vite montré la grosse corde de leur vulgaire ambition. Elle a très bien compris qu'on flairait sa dot de plusieurs points de l'arrondissement et même du département. Elle s'est méfiée, se tient sur ses gardes et a bien raison.

--Assurément, dit Georges. Certes, ce n'est pas moi qui la blâmerai.

--Voyons, fit sentencieusement l'avocat, sans vouloir entrer dans trop de détails, récapitulons un peu, dans le nombre des soupirants ou des aspirants, comme tu voudras les nommer, pour nous rendre compte de la situation.

D'abord trois ingénieurs, dont un hydrographe; l'autre, des constructions navales; le troisième, des ponts et chaussées, précisément un de ceux qui ont le plus travaillé à ce fameux épi d'enrochement établi à la pointe de Grave, contre l'assaut des marées. Celui-là du moins a pu se convaincre qu'il est plus facile d'endiguer l'Océan qu'une volonté de petite demoiselle.

--Pas de plaisanteries! fit gravement Georges Paulet.

--Je continue donc sans commentaires. Plus tard un jeune papillon de substitut, orné de lunettes bleues (sans doute pour tamiser le feu de son regard), s'est présenté correctement... pour être éconduit comme les autres, et, faisant volte-face, a demandé son changement au garde des sceaux.

Ajoutons à notre liste deux sous-préfets aux pantalons officiels à grandes lames d'argent;

Item, un conseiller de préfecture;

Item, un inspecteur des forêts, vêtu d'un vert sombre, comme un pivert de nos vieilles futaies.

Nous en avons vu de toutes les couleurs.

Ah! j'allais oublier un personnage des plus considérables, un préfet maritime de la région de l'Ouest, dont la juridiction s'étend depuis Nantes jusqu'aux frontières d'Espagne, où les eaux-de-vie de Hendaye essayent de nous faire une petite concurrence.

Mais je m'arrête dans ma nomenclature, car je n'en finirais pas. Eh bien! tous ces gens-là, venus chez Desmarennes à titre d'invités, se métamorphosaient tous en prétendants. Ils ont été bien reçus, choyés, fêtés, nourris comme des princes de toutes les primeurs, quelques-uns même couchés par les gros temps; puis, en fin de compte, ils sont partis à tour de rôle, battus et riant jaune, en étant pour leurs frais de voyage, de toilette et de bouche en coeur.

--Et comment, dit Paulet, a-t-on pu savoir que tous ces messieurs prétendaient....

--A la longue, tout se sait, tout se dit et même tout se paye, pour compléter le proverbe.

--Ah! mon ami, tu me navres! répondit tristement Georges. Dans ces conditions désastreuses, comment puis-je oser? Ma pauvre espérance est bien morte sur pied.

--Dame, répliqua l'avocat en baissant le ton, il faudrait lui plaire, à elle d'abord. Le père et la mère, naturellement, ne viennent qu'ensuite. Ils feront ce qu'elle voudra... Voyons.... Pas d'enfantillages.... Réfléchissons.... Ne soyons ni trop enthousiaste ni trop déconcerté.... Pour commencer, tu as très bien valsé, ce soir.... C'est déjà quelque chose.

--Tu crois?

--J'en suis sûr.... Une autre question.... Es-tu bon écuyer?

--Peut-être pas d'une suprême élégance, mais solide, j'en réponds. Aux colonies, l'occasion s'est souvent présentée de faire des reconnaissances en pays perdu, et j'ai enfourché à cru bien des bêtes difficiles.

--Tant mieux!... un bon point de plus à ton actif. Tu verras comme Mlle Thérèse est belle écuyère. Elle n'a pas comme tant d'autres de talents d'agrément. Elle ne sait ni pianoter, ni roucouler rêveusement la romance à la mode, mais pour conduire une barque ou maîtriser un cheval elle défierait n'importe qui. Et ces nobles exercices du corps ne gênent en rien la grâce des mouvements. Bien au contraire. Vive la batelière et vive l'amazone!... Elle me plaît à moi, qui suis un amateur platonique parfaitement désintéressé dans cette grave question. Quelques soupirants déconfits ont bien essayé de jaser un peu sur ses franches allures quasi garçonnières, mais elle s'en moque et a bien raison. C'est une petite vaillante qui n'en fera jamais qu'à sa tête. Heureusement que la tête est bonne.

[Illustration]