‹ Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.Chapitre 8 sur 28 · IV

IV

Rentrés en ville vers trois heures du matin, les deux amis continuèrent à se faire part de leurs impressions.

Couchés dans une grande chambre à deux lits comme d'anciens camarades, après avoir soufflé leurs bougies, enveloppés de larges draps fleurant la bonne lessive de province, ils prolongèrent dans l'obscurité leur intime causerie à l'horizontale.

Georges Paulet ne pouvait parvenir à fermer l'oeil, et ne tarissait pas sur les trésors de jeunesse, d'élégance, d'esprit et de beauté de la petite fée de Saint-Christophe.

--A propos, explique-moi donc pourquoi sa mère l'appelle Thérèse et son père Mésange?

--Un surnom qu'elle mérite bien et qu'on lui a donné quand elle avait cinq ou six ans, à cause de sa gentillesse et de sa vivacité.... Elle ne tenait jamais en place, pas plus que le petit oiseau bleu cendré de nos jardins fruitiers.

--C'est curieux!... Et depuis la femme est restée vive comme l'enfant?

A une autre question, sans doute plus longue et plus sérieuse, que le marin adressait à l'avocat, il resta sans réponse. Guérineau n'avait peut-être pas entendu, car bientôt un ronflement sonore et régulier de l'orateur fit comprendre à Georges qu'il pérorait dans le désert. Il dut forcément se résoudre à dévider en silence l'interminable écheveau d'or de ses rêves.

Le lendemain, dans la matinée, entre neuf et dix heures, un assez curieux personnage se présentait à Saint-Christophe, à la petite porte du moulin, une longue et large caisse de bois blanc sur son épaule.

C'était ce qu'on appelle un vieux loup de mer, un ancien gabier d'artimon, ayant suivi Georges Paulet dans tous ses voyages et lui étant dévoué comme un terre-neuve à son maître.

Fourniment bien astiqué, veste courte, petit chapeau de toile cirée en arrière, grand col bleu rabattu, large pantalon ballant au-dessus des chevilles, anneaux d'or fin aux oreilles, et une bonne grosse figure irrégulière, tellement rouge, cuite et boucanée par les soleils, de l'équateur, qu'on l'eût dite taillée à coups de serpe dans un bloc d'acajou.

Il demanda Mlle Julie, fille de chambre de Thérèse Desmarennes.

--Que diable peut bien me vouloir ce garçon-là? se demanda Julie, jeune paysanne alerte et affriolante comme une soubrette d'opéra comique.

--Que désirez-vous, mon brave, avec un si gros colis?

--Gros, mais pas lourd, répliqua le matelot. Mlle Thérèse est-elle à la maison?

--Pas encore revenue de sa course à cheval.

--Ah! tant mieux, fit Baptiste avec un large rire. (Baptiste était son nom.) Nous allons pouvoir tout arranger. Vite, sa chambre, s'il vous plaît!

Un peu surprise, mais voyant qu'il n'y avait pas à répliquer, Julie précéda le porteur dans le grand escalier, et le gabier ne fut pas long à déballer le contenu de sa caisse, mais avec des précautions infinies, comme une mère pour le trousseau de son enfant.

Il disposa lui-même, au fur et à mesure de l'exhibition, sur la cheminée, sur les tables, sur les étagères, jusque sur les fauteuils, tout un stock d'oiseaux rares de la Polynésie et de précieux coquillages de la mer des Indes que le soleil d'Orient met en couleur à des profondeurs insondables:

D'abord un oiseau-lyre, presque introuvable aujourd'hui dans les îles de corail du Pacifique; puis un argus aux plumes caudales d'un dessin et d'un ton merveilleux; des merles du Sénégal aux reflets métalliques; de grandes conques marines à bouche de nacre rose, où soufflaient autrefois les tritons de Virgile; de larges papillons de toutes les nuances: le noir et vert de l'île d'Amboine, pris à vol ralenti sur la fleur capiteuse des girofliers; le noir et or, indigène de Ceylan; le noir et gris perle, en somptueux demi-deuil, des Indes orientales; le grand azuré du Brésil; et, dans le nombre des menus souvenirs des pays étrangers, toute une collection d'éventails, rivalisant pour la variété des formes et la richesse des couleurs avec les oiseaux et les papillons.

Quand Baptiste eut disposé le tout à sa guise, se reculant un peu, la main gauche en visière sur les yeux, pour mieux juger de l'effet produit, il respira longuement comme un homme satisfait.

--Bien comme ça, dit-il; un petit aquarium comme on en voit peu.

--Muséum, voulez-vous dire. De la part de qui? fit la soubrette.

Le matelot mit un doigt sur sa bouche.

--C'est un secret, je n'en sais rien moi-même.

Et il disparut en remportant sa caisse vide, sans qu'on pût en tirer une parole de plus.

--Moyen singulier de faire une déclaration, se dit tout bas la fine guêpe d'antichambre.

Georges attendait son homme avec une impatience fiévreuse. Dès qu'il fut de retour:

--As-tu bien fait tout ce que je t'avais dit?

--Oui, mon commandant. L'oiseau n'était pas en cage. En son absence, j'ai tout arrimé comme à bord.

--C'est bien. Merci, Baptiste.

--Ah! mon pauvre ami, disait Guérineau à son camarade, comme te voilà féru en plein coeur! Pas de précipitation, je t'en prie. Ne gâtons rien.--Je t'aime assez, tu le sais bien, pour ne rien compromettre, et ne t'engager dans aucune démarche inconsidérée. Laisse-moi donc faire, je vais étudier sérieusement ta cause, la suivre comme une affaire du Palais qui serait mienne.

--Mais quand reviendrons-nous à Saint-Christophe? Les pieds me brûlent et ma tête s'en va.

--Quand reviendrons-nous? Dans trois ou quatre jours au plus tôt; mieux vaudrait à la fin de la semaine. Heureusement que Desmarennes ne nous a pas fait encore les honneurs de ses caves, et que nous n'avons pas visité les chais dont il se fait gloire à bon droit. Ce sera un prétexte plausible, et nous en profiterons pour rendre visite aux dames.

Le troisième jour (Georges n'eut pas la patience d'attendre le quatrième), Paulet et Guérineau revenaient à Saint-Christophe dans l'après-midi; mais, cette fois, ils avaient compté sans leurs hôtes, absents depuis le matin, pour faire une excursion aux ruines de Taillebourg, Desmarennes et sa femme en panier, Thérèse (ou Mésange) sur sa belle petite jument favorite, fine coquette à robe alezan doré, qu'elle nommait Topaze. Les deux autres bêtes de selle préférées était un vif arabe noir et lustré connu sous le nom de Mistral, et la Grise, une bonne et grosse normande qui ne fléchissait pas sous le poids de son maître, quand Desmarennes accompagnait sa fille.

--A quelle heure doit rentrer la famille? demanda l'avocat.

--Peut-être pas avant la nuit.

--Et le maître de chais, pouvons-nous lui parler?

--Justement, le voilà sur le seuil de sa porte basse.

--Allons faire notre visite aux chais, dit Guérineau.

Bien que vivement contrarié de voir la maison vide, Georges Paulet fit contre fortune bon coeur et se disposa à partager l'enthousiasme de son ami pour l'aménagement des caves et des chais de Guillaume Desmarennes, qu'ils visitèrent en détail, ayant pour introducteur le maître de chai lui-même.

Il leur fit les honneurs de son domaine avec la majesté d'un suisse de cathédrale. On commença par le chai principal, au ras du sol, et en pente, qui suivait dans toute sa longueur, en ligne parallèle, les bordures d'osier du jardin bas.

Les chais de Saintonge sont de vrais sanctuaires. On n'y voit pas d'abord en entrant. Une impression de fraîcheur et de ténèbres vous saisit à la fois, comme à l'entrée des vieilles cryptes romanes. On marche à tâtons comme un aveugle; puis votre oeil se familiarise avec un demi-jour crépusculaire aux tons roux, comme dans certains intérieurs de Van Ostade, élève de Rembrandt (ou digne de l'être). Bientôt toute une rangée de barriques en bon ordre émerge des pénombres. Les barriques pleines rendent un son mat, mais si d'un coup sec votre doigt coudé interroge une futaille vide, un son d'orgue pur et vibrant s'éveille et se répercute en multiples échos jusqu'au bout du long sanctuaire. Ce n'est pas une odeur d'encens, de myrrhe ou de benjoin qui vous prend les narines, comme sous les piliers d'une église, mais le subtil et tonique esprit de la vigne qui vous pénètre et vous réconforte. Peu à peu le jour se fait; on commence à voir clair; et, dans une pensée quasi-religieuse, on suppute l'âge et le nom de ces belles eaux-de-vie, gloire de nos aïeux, qui vieillissent en paix dans leur bon fût de chêne solidement cerclé; les unes presque blanches, d'autres jaune paille ou couleur d'ambre, de trente, quarante, et même soixante ans, sans aucun mélange adultère; provenant des vignes fameuses qui s'étalent au soleil sur les deux bords de la Charente, soit dans les régions calcaires et crayeuses de la rive gauche, reconnues comme les plus favorables (Gimeux, Mainxe, Segonzac), donnant la grande et la petite champagne; soit dans les terrains jurassiques et un peu argileux fournissant les premiers et les seconds bois (le Cluzeaux, Cigogne, Mérignac); puis les Borderies, provenant de vignes encadrées sans doute par une lisière de forêts du temps de nos ancêtres;--et jusqu'à des échantillons de crus inférieurs, tels que les eaux-de-vie de Surgères et d'Aigrefeuille, destinées à des amateurs moins gourmets ou moins fortunés.

Tout s'y rencontrait, avec certificat d'origine et extrait de naissance.

Maître Guérineau, quelque peu émerillonné par cette atmosphère spiritueuse, avouait en toute sincérité, les narines gonflées, que cet assortiment de futailles vénérables lui semblait moins funèbre que la double rangée historique des caveaux de Saint-Denis. Il cheminait avec lenteur et solennité dans un aimable recueillement, et quand les deux amis passèrent, des chais où vieillissaient les eaux-de-vie, dans ceux où fermentaient les vins de la dernière récolte, dans leurs barriques à bondes levées, le bruit ou plutôt le grouillement simultané de leur écume en bouillons sur trois ou quatre cents fûts en bon ordre qui chantaient à la fois, ce bruit, à première entente, pouvait se confondre avec le frémissement continu des hauts peupliers qui frôlaient au dehors la toiture de ces interminables galeries. Les deux bruits semblaient être un écho l'un de l'autre.

Jusqu'à six heures du soir, Georges Paulet, en victime résignée, eut le courage de suivre et d'écouter Me Guérineau, qui se grisait à la fois de sa parole éloquente et de l'esprit des vins.

Quand ils sortirent des chais comme d'une crypte crépusculaire, en remontant au grand jour, le marin ne put retenir un cri de délivrance et de joie.

Un bruit de roues se rapprochait, les maîtres de Saint-Christophe revenaient, Thérèse en avant, au grand trot de sa vive et coquette alezane. Devant la porte d'entrée, Topaze s'arrêta court, toute frémissante sur ses fines jambes de race, le frein blanc d'écume et des éclairs dans l'oeil. Georges fut souffleté au passage par le vent d'une longue jupe d'amazone. Courant au devant de l'écuyère, il lui tendit la main, qu'elle accepta, pour descendre comme un oiseau qui prend terre.

Il était pourpre d'émotion, Thérèse un peu rouge, mais sa rougeur, à elle, pouvait être mise sur le compte d'une course précipitée dont elle était encore toute haletante.

Il n'avait pas dit un mot; sa voix lui restait dans la gorge.

--Merci, fit-elle en parlant la première. Êtes-vous bon cavalier, monsieur?

--Bien que marin, je puis tenir en selle, répondit Georges, croyant à une fine pointe d'ironie.

--Eh bien! nous verrons, dit-elle.

Desmarennes voulut les retenir à dîner; mais, soit par diplomatie, soit par discrétion, tous deux refusèrent. Guérineau prétexta d'ailleurs que, le soir même, il attendait des confrères à sa table: parfait mensonge, mais qui lui semblait utile à ses vues.

--Eh bien! je n'insiste pas pour aujourd'hui, fit Desmarennes; mais après-demain, dans la matinée, mes affaires me laisseront libre. Venez tous deux de bonne heure. Pour mieux faire, je vous enverrai prendre en voiture; puis nous ferons à cheval une excursion jusqu'au bout des grandes prairies. M. Paulet pourra se rendre compte des nouveaux barrages établis sur la rivière, dans l'air vif du matin, et nous n'en déjeunerons que mieux. Qu'en dis-tu, Mésange?... Seras-tu de la partie?

--Mais volontiers, mon père.

[Illustration]