V
Jouet de cet œil d'eau morne, Je n'y puis prendre, ô canot immobile! oh! bras trop courts! ni l'une ni l'autre fleur: ni la jaune qui m'importune, là; ni la bleue, amis, à l'eau couleur de cendre.
Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue! les roses des roseaux dès longtemps dévorées! Mon canot, toujours fixe; et sa chaîne tirée au fond de cet œil d'eau sans bords,--à quelle boue?
JEUNE MÉNAGE
La chambre est ouverte au ciel bleu turquin; Pas de place: des coffrets et des huches! Dehors le mur est plein d'aristoloches Où vibrent les gencives des lutins.
Que ce sont bien intrigues de génies, Cette dépense et ces désordres vains! C'est la fée africaine qui fournit La mûre, et les résilles dans les coins.
Plusieurs entrent, marraines mécontentes, En pans de lumière dans les buffets, Puis y restent! le ménage s'absente Peu sérieusement, et rien ne se fait.
Le marié, a le vent qui le floue Pendant son absence, ici, tout le temps. Même des esprits des eaux, malfaisants, Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.
La nuit, l'amie oh! la lune de miel Cueillera leur sourire et remplira De mille bandeaux de cuivre le ciel. Puis ils auront affaire au malin rat.
--S'il n'arrive pas un feu follet blême, Comme un coup de fusil, après des vêpres. --Ô spectres saints et blancs de Bethléem, Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre!
PATIENCE
_D'un été._
Aux branches claires des tilleuls Meurt un maladif hallali. Mais des chansons spirituelles Voltigent partout les groseilles. Que notre sang rie en nos veines, Voici s'enchevêtrer les vignes. Le ciel est joli comme un ange, Azur et Onde communient. Je sors! Si un rayon me blesse, Je succomberai sur la mousse.
Qu'on patiente et qu'on s'ennuie, C'est si simple!... Fi de ces peines. Je veux que l'été dramatique Me lie à son char de fortune. Que par toi beaucoup, ô Nature, --Ah moins nul et moins seul! je meure. Au lieu que les bergers, c'est drôle, Meurent à peu près par le monde.
Je veux bien que les Saisons m'usent. À Toi, Nature! je me rends, Et ma faim et toute ma soif; Et s'il te plaît, nourris, abreuve. Rien de rien ne m'illusionne: C'est rire aux parents qu'au soleil; Mais moi je ne veux rire à rien Et libre soit cette infortune.
ÉTERNITÉ
Elle est retrouvée, Quoi? L'éternité. C'est la mer allée Avec le soleil.
Âme sentinelle, Murmurons l'aveu De la nuit si nulle Et du jour en feu.
Des humains suffrages, Des communs élans, Donc tu te dégages: Tu voles selon...
Jamais l'espérance; Pas d'_orietur._ Science avec patience... Le supplice est sûr.
De votre ardeur seule, Braises de satin, Le devoir s'exhale Sans qu'on dise: enfin.
Elle est retrouvée. Quoi? L'éternité. C'est la mer allée Avec le soleil.
CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR
Oisive jeunesse À tout asservie, Par délicatesse J'ai perdu ma vie.
Ah que le temps vienne Où les cœurs s'éprennent!
Je me suis dit: Laisse, Et qu'on ne te voie. Et sans la promesse De plus hautes joies,
Que rien ne t'arrête, Auguste retraite.
Ô mille veuvages De la si pauvre âme Qui n'a que l'image De la Notre-Dame:
Est-ce que l'on prie La Vierge Marie?
J'ai tant fait patience Qu'à jamais j'oublie. Craintes et souffrances Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine Obscurcit mes veines.
Ainsi la prairie À l'oubli livrée; Grandie et fleurie D'encens et d'ivraies;
Au bourdon farouche De cent sales mouches.
Oisive jeunesse À tout asservie, Par délicatesse J'ai perdu ma vie.
Ah que le temps vienne Où les cœurs s'éprennent!
BRUXELLES
_Juillet, Boulevard du Régent._
Plates-bandes d'amarantes jusqu'à L'agréable palais de Jupiter. --Je sais que c'est Toi qui dans ces lierres Mêles ton Bleu presque de Sahara!
Puis, comme rose et sapin du soleil Et liane ont ici leurs jeux enclos, Gage de la petite veuve!... Quelles Troupes d'oiseaux, o ia io, ia io!...
--Calmes maisons, anciennes passions! Kiosque de la Folle par affection. Après les fesses des rosiers, balcon Ombreux et très bas de la Juliette.
--La Juliette, ça rappelle l'Henriette, Charmante station du chemin de fer, Au cœur d'un mont, comme au fond d'un verger Où mille diables bleus dansent dans l'air!
Banc vert où chante au paradis d'orage, Sur la guitare, la blanche Irlandaise. Puis, de la salle à manger guyanaise, Bavardage des enfants et des cages.
Fenêtre du duc qui fais que je pense Au poison des escargots et du buis Qui dort ici-bas au soleil. Et puis C'est trop beau! trop! Gardons notre silence.
· · ·
--Boulevard sans mouvement ni commerce, Muet, tout drame et toute comédie, Réunion des scènes infinies, Je te connais et t'admire en silence.
EST-ELLE AIMÉE
Est-elle aimée?... Aux premières heures bleues Se détruira-t-elle comme les fleurs feues...
Devant la splendide étendue où l'on sente Souffler la ville énormément florissante!
C'est trop beau! c'est trop beau! mais c'est nécessaire --Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire,
Et aussi puisque les derniers masques crurent Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure!
BONHEUR
Ô saisons, ô châteaux, Quelle âme est sans défauts?
Ô saisons, ô châteaux,
J'ai fait la magique étude Du bonheur, que nul n'élude.
Ô vive lui, chaque fois Que chante le coq gaulois.
Mais je n'aurai plus d'envie, Il s'est chargé de ma vie.
Ce charme! il prit âme et corps, Et dispersa tous efforts.
Que comprendre à ma parole? Il fait qu'elle fuie et vole!
Ô saisons, ô châteaux!
ÂGE D'OR
Quelqu'une des voix, --Est-elle angélique!-- Il s'agit de moi, Vertement s'explique:
Ces mille questions Qui se ramifient N'amènent, au fond, Qu'ivresse et folie.
( Reconnais ce tour Terque ( Si gai, si facile; quaterque ( C'est tout onde et flore: ( Et c'est ta famille!
Et puis une voix, --Est-elle angélique!-- Il s'agit de moi, Vertement s'explique;
Et chante à l'instant, En sœur des haleines; D'un ton allemand, Mais ardente et pleine:
Le monde est vicieux, Tu dis? tu t'étonnes? Vis! et laisse au feu L'obscure infortune...
( Ô joli château! ( Que ta vie est claire. Pluries ( De quel Âge es-tu, ( Nature princière ( De notre grand frère?
( Je chante aussi, moi! ( Multiples sœurs; voix Inde- ( Pas du tout publiques, sinenter ( De gloire pudique ( Environnez-moi.
FÊTES DE LA FAIM
Ma faim, Anne, Anne, Fuis sur ton âne.
Si j'ai du goût, ce n'est guère Que pour la terre et les pierres. Dinn! dinn! dinn! dinn! Mangeons l'air, Le roc, les charbons, le fer.
Mes faims, tournez. Paissez, faims, Le pré des sons! Attirez le gai venin Des liserons;
Mangez les cailloux qu'un pauvre brise, Les vieilles pierres d'églises, Les galets, fils des déluges, Pains couchés aux vallées grises!
Mes faims, c'est les bouts d'air noir, L'azur sonneur; --C'est l'estomac qui me tire, C'est le malheur.
Sur terre ont paru les feuilles: Je vais aux chairs de fruit blettes. Au sein du sillon je cueille La doucette et la violette.
Ma faim, Anne, Anne, Fuis sur ton âne.
MARINE
Les chars d'argent et de cuivre, Les proues d'acier et d'argent, Battent l'écume, Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande, Et les ornières immenses du reflux, Filent circulairement vers l'est, Vers les piliers de la forêt, Vers les fûts de la jetée, Dont l'angle est heurté par des tourbillons de lumière.
MOUVEMENT
Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve, Le gouffre à l'étambot, La célérité de la rampe, L'énorme passade du courant Mènent par les lumières inouies Et la nouveauté chimique Les voyageurs entourés des trombes du val Et du strom.
Ce sont les conquérants du monde Cherchant la fortune chimique personnelle; Le sport et le confort voyagent avec eux; Ils emmènent l'éducation Des races, des classes et des bêtes, sur ce vaisseau: Repos et vertige À la lumière diluvienne, Aux terribles soirs d'étude.
Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux, Des comptes agités à ce bord fuyard, On voit,--roulant comme une digue au delà de la route hydraulique motrice, Monstrueux, s'éclairant sans fin,--leur stock d'études; Eux chassés dans l'extase harmonique Et l'héroïsme de la découverte.
Aux accidents atmosphériques les plus surprenants, Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche, --Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne?-- Et chante et se poste.