II
POÈMES EN PROSE
APRÈS LE DÉLUGE
Aussitôt que l'idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes, et dit sa prière à l'arc-en-ciel, à travers la toile de l'araignée.
Oh! les pierres précieuses qui se cachaient,--les fleurs qui regardaient déjà.
Dans la grande rue sale, les étals se dressèrent, et l'on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.
Le sang coula, chez Barbe-Bleue,--aux abattoirs, dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.
Les castors bâtirent. Les «mazagrans» fumèrent dans les estaminets.
Dans la grande maison de vitres encore ruisselante, les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.
Une porte claqua; et, sur la place du hameau, l'enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l'éclatante giboulée.
Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.
Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym,--et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le printemps.
Sourds, étang;--écume, roule sur le pont et passe par-dessus les bois;--draps noirs et orgues, éclairs et tonnerre, montez et roulez;--eaux et tristesses, montez et relevez les déluges.
Car depuis qu'ils se sont dissipés,--oh, les pierres précieuses s'enfouissant, et les fleurs ouvertes!--c'est un ennui! Et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.
SCÈNES
L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses idylles:
Des boulevards de tréteaux.
Un long pilier en bois d'un bout à l'autre d'un champ rocailleux où la foule barbare évolue sous les arbres dépouillés.
Dans les corridors de gaze noire, suivant le pas des promeneurs aux lanternes et aux feuilles,
Des oiseaux comédiens s'abattent sur un ponton de maçonnerie mu par l'archipel couvert des embarcations des spectateurs.
Des scènes lyriques, accompagnées de flûte et de tambour, s'inclinent dans des réduits ménagés sur les plafonds autour des salons de clubs modernes ou des salles de l'Orient ancien.
La féerie manœuvre au sommet d'un amphithéâtre couronné de taillis,--ou s'agite et module pour les Béotiens, dans l'ombre des futaies mouvantes, sur l'arête des cultures.
L'opéra-comique se divise sur notre scène à l'arête d'intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux.
BARBARE
Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,
Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques; (elles n'existent pas)
Remis des vieilles fanfares d'héroïsme,--qui nous attaquent encore le cœur et la tête,--loin des anciens assassins,
--Oh! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques; (elles n'existent pas)--
Douceurs!
Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre.-- Douceurs!--Ces feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous.--Ô monde!
(Loin de vieilles retraites et des vieilles flammes qu'on entend, qu'on sent.)
Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et chocs des glaçons aux astres.
Ô douceurs, ô monde, ô musique! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes,--ô douceurs! --et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques...--Le pavillon...
GÉNIE
Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été--lui qui a purifié les boissons et les aliments--lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations.--Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.
Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité: machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre: ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui,--lui qui nous aime pour sa vie infinie...
Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa promesse sonne: «Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré!»
Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères des femmes et des gaietés des hommes et de tout ce Péché: car c'est fait, lui étant, et étant aimé.
Ô ses souffles, ses têtes, ses courses: la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action.
Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers!
Son corps! le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle!
Sa vue, sa vue! tous les agenouillages anciens et les peines _relevées_ à sa suite.
Son jour! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
Son pas! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
Ô Lui et nous! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
Ô monde! et le chant clair des malheurs nouveaux!
Il nous a connus tous et nous a tous aimés: sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et, sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues,--ses souffles,--son corps,--son jour.
MYSTIQUE
Sur la pente du talus, les anges tournent leurs robes de laine, dans les herbages d'acier et d'émeraude.
Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. À gauche, le terreau de l'arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l'arête de droite, la ligne des orients, des progrès.
Et, tandis que la bande, en haut du tableau, est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines.
La douceur fleurie des étoiles, et du ciel, et du reste descend en face du talus, comme un panier, contre notre face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous.
ORNIÈRES
À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet: des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants, et les hommes, sur leurs bêtes les plus étonnantes;--vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des Carrosses anciens ou de Contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine.--Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.
FLEURS
D'un gradin d'or,--parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil,--je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures.
Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau.
Tels qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.
ANTIQUE
Gracieux fils de Pan! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies, tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lie brune, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton cœur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche.
H
Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d'Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique; sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d'une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l'ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action.--Ô terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l'hydrogène clarteux!-- trouvez Hortense.
À UNE RAISON
Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.
Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.
Ta tête se détourne: le nouvel amour! Ta tête se retourne: le nouvel amour!
«Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps», te chantent ces enfants. «Élève n'importe où la substance de nos fortunes et de nos vœux», on t'en prie.
Arrivée de toujours, tu t'en iras partout.
ANGOISSE
Se peut-il qu'Elle me fasse pardonner les ambitions continuellement écrasées,--qu'une fin aisée répare les âges d'indigence,--qu'un jour de succès nous endorme sur la honte de notre inhabileté fatale?
(Ô palmes! diamant!--Amour, force!--plus haut que toutes joies et gloires!--de toute façon, --partout, démon, dieu,--jeunesse de cet être-ci: moi!)
Que les accidents de féerie scientifi que et des mouvements de fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la franchise première?...
Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions avec ce qu'elle nous laisse, ou qu'autrement nous soyons plus drôles.
Rouler aux blessures, par l'air lassant et la mer; aux supplices, par le silence des eaux et de l'air meurtriers; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux.
MATINÉE D'IVRESSE
Ô _mon_ Bien! O _mon_ Beau! Fanfare atroce où je ne trébuche point! Chevalet féerique! Hourra pour l'œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l'ancienne inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés: cette promesse, cette démence! L'élégance, la science, la violence! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Gela commença par quelques dégoûts et cela finit,--ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité,--cela finit par une débandade de parfums.
Rire des enfants, discrétions des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d'ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.
Petite veille d'ivresse, sainte! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t'affirmons, méthode! Nous n'oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.
Voici le temps des Assassins.
AUBE
J'ai embrassé l'aube d'été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes; et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall qui s'échevela à travers les sapins: à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville, elle fuyait parmi les clochers et les dômes; et, courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil, il était midi.
PHRASES
Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés,--en une plage pour deux enfants fidèles,--en une maison musicale pour notre claire sympathie,--je vous trouverai.
Qu'il n'y ait ici-bas qu'un vieillard seul, calme et beau, entouré d'un luxe inouï, et je suis à vos genoux.
Que j'aie réalisé tous vos souvenirs,--que je sois celle qui sais vous garrotter,--je vous étoufferai.
· · ·
Quand nous sommes très forts,--qui recule? très gais,--qui tombe de ridicule? Quand nous sommes très méchants,--que ferait-on de nous?
Parez-vous, dansez, riez. Je ne pourrai jamais envoyer l'Amour par la fenêtre.
· · ·
Ma camarade, mendiante, enfant monstre! comme ça t'est égal, ces malheureuses et ces manœuvres, et mes embarras. Attache-toi à nous avec ta voix impossible, ta voix! unique flatteur de ce vil désespoir.
· · ·
Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l'air;--une odeur de bois suant dans l'être,--les fleurs rouies,--le saccage des promenades,--la bruine des canaux par les champs,--pourquoi pas déjà les joujoux et l'encens?
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J'ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à fenêtre; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.
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Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc? Quelles violettes frondaisons vont descendre?
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Pendant que les fonds publics s'écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.
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Avivant un agréable goût d'encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée.--Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et, tourné du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles! mes reines!
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La cascade sonne derrière les huttes d'opéra-comique. Des girandoles se prolongent dans les vergers et les allées voisins du méandre,--les verts et les rouges du couchant. Nymphes d'Horace coiffées au Premier Empire.--Rondes sibériennes, Chinoises de Boucher.
NOCTURNE VULGAIRE
Un souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons,--brouille le pivotement des toits rongés,--disperse les limites des foyers,--éclipse les croisées.
Le long de la vigne, m'étant appuyé du pied à une gargouille,--je suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et les sophas contournés. Corbillard de mon sommeil, isolé, maison de berger de ma niaiserie, le véhicule vire sur le gazon de la grande route effacée: et dans un défaut en haut de la glace de droite tournaient les blêmes figures lunaires, feuilles, seins;
--Un vert et un bleu très foncés envahissent l'image.
Dételage aux environs d'une tache de gravier.
--Ici va-t-on siffler pour l'orage, et les Sodomes et les Solymes, et les bêtes féroces et les armées.
(Postillon et bêtes de songe reprendront-ils sous les plus suffocantes futaies, pour m'enfoncer jusqu'aux yeux dans la source de soie?)
Et nous envoyer, fouettés à travers les eaux clapotantes et les boissons répandues, rouler sur l'aboi des dogues...
--Un souffle disperse les limites du foyer.
VEILLÉES