‹ Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvésChapitre 46 sur 55 · IV

IV

Ô grande Ariadnè, qui jettes tes sanglots Sur la rive, en voyant fuir là-bas, sur les flots, Blanche sous le soleil, la voile de Thésée, Ô douce vierge, enfant qu'une nuit a brisée, Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins, Lysios, promené dans les champs phrygiens Par les tigres lascifs et les panthères rousses, Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses. Zeus, taureau, sur son cou berce comme une enfant Le corps nu d'Europè, qui jette son bras blanc Au cou nerveux du dieu frissonnant dans la vague; Il tourne lentement vers elle son œil vague; Elle laisse traîner sa pâle joue en fleur Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt Dans un divin baiser, et le flot qui murmure De son écume d'or fleurit sa chevelure. Entre le laurier rose et le lotus jaseur, Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur, Embrassant la Léda des blancheurs de son aile; Et, tandis que Cypris passe, étrangement belle, Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins, Étale fièrement For de ses larges seins Et son ventre neigeux brodé de mousse noire, Héradès le Dompteur, qui comme d'une gloire, Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion, S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!... Par la lune d'été vaguement éclairée, Debout, nue et rêvant dans sa pâleur dorée Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus, La Dryade regarde au ciel silencieux... Dans la clairière sombre, où la mousse s'étoile, La blanche Séléné laisse flotter son voile, Craintive, sur les pieds du bel Endymion, Et lui jette un baiser dans un pâle rayon... La Source pleure au loin dans une longue extase... C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase, Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé... Une brise d'amour dans la nuit a passé...

Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres, Majestueusement debout, les sombres marbres, Les dieux, au front desquels le bouvreuil fait son nid, Les dieux écoutent l'Homme et le Monde infini.

[Mai 1870.]

OPHÉLIE

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles, La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles. On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir; Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle Ses grands voiles bercés mollement par les eaux. Les saules frissonnants pleurent sur son épaule. Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle. Elle éveille parfois, dans un aulne qui dort, Quelque nid d'où s'échappe un petit frisson d'aile. Un chant mystérieux tombe des astres d'or.