‹ Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvésChapitre 49 sur 55 · II

II

CE QUI RETIENT NINA

LUI:

Ta poitrine sur ma poitrine, Hein! nous irions, Ayant de l'air plein la narine, Aux frais rayons

Du bon matin bleu qui vous baigne Du vin de jour?... Quand tout le bois frissonnant saigne, Muet d'amour,

De chaque branche, gouttes vertes, Des bourgeons clairs, On sent dans les choses ouvertes Frémir des chairs.

Tu plongerais dans la luzerne Ton long peignoir, Divine avec ce bleu qui cerne Ton grand œil noir,

Amoureuse de la campagne, Semant partout Comme une mousse de champagne Ton rire fou,

Riant à moi, brutal d'ivresse, Qui te prendrais Comme cela,--la belle tresse, Oh!--qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise, Ô chair de fleur Riant au vent vif qui te baise Comme un voleur,

Au rose églantier qui t'embête Aimablement, Riant surtout, ô folle tête, À ton amant!...

Dix-sept ans! Tu seras heureuse. Oh! les grands prés, La grande campagne amoureuse! --Dis, viens plus près...

Ta poitrine sur ma poitrine, Mêlant nos voix, Lents nous gagnerions la ravine Et les grands bois;

Puis comme une petite morte, Le cœur pâmé, Tu me dirais que je te porte, L'œil mi-fermé.

Je te porterais palpitante Dans le sentier; L'oiseau filerait son andante Au noisetier.

Je te parlerais dans ta bouche; J'irais pressant Ton corps comme un enfant qu'on couche, Ivre du sang

Qui coule bleu sous ta peau blanche Aux tons rosés, Et te parlant la langue franche --Tiens!--que tu sais.

Nos grands bois sentiraient la sève, Et le soleil Sablerait d'or fin leur grand rêve Sombre et vermeil.

Le soir?... Nous reprendrons la route Blanche qui court, Flânant comme un troupeau qui broute Tout alentour.

Les bons vergers à l'herbe bleue, Aux pommiers tors, Comme on les sent toute une lieue, Leurs parfums forts!

Nous regagnerions le village Au ciel mi-noir, Et ça sentirait le laitage Dans l'air du soir;

Ça sentirait l'étable pleine De fumiers chauds, Pleine d'un rhythme lent d'haleine Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière, Et tout là-bas Une vache fienterait fière, À chaque pas.

Les lunettes de la grand'mère Et son nez long Dans son missel, le pot de bière Cerclé de plomb

Moussant entre les larges pipes Que crânement Fument des effroyables lippes Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes Tant, tant et plus, Le feu qui claire les couchettes Et les bahuts,

Les fesses luisantes et grasses D'un gros enfant Qui fourre, à genoux, dans les tasses Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde D'un ton gentil Et pourlèche la face ronde Du cher petit,

Noire et rogue au bord de sa chaise --Affreux profil-- Une vieille devant la braise. Qui fait du fil:

Que de choses nous verrions, chère, Dans ces taudis, Quand la flamme illumine claire Les carreaux gris!

Et puis, fraîche et toute nichée Dans les lilas, La maison, la vitre cachée Qui rit là-bas...

Tu viendras, tu viendras, je t'aime. Ce sera beau! Tu viendras, n'est-ce pas? et même...

ELLE:

Mais le bureau?

15 Août 1870.

À LA MUSIQUE

_Place de la Gare, Charleville._

Sur la place taillée en mesquines pelouses, Square où tout est correct, les arbres et les fleurs, Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

L'orchestre militaire, au milieu du jardin, Balance ses shakos dans la valse des fifres: Autour, aux premiers rangs, parade le gandin, Le notaire pense à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs, Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames, Auprès desquelles vont, officieux cornacs, Celles dont les volants ont des airs de réclames.

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités, Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme, Fort sérieusement discutent les traités, Puis prisent en argent et reprennent: «En somme...»

Étalant sur son banc les rondeurs de ses reins, Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande, Savoure son onnaing d'où le tabac par brins Déborde,--vous savez, c'est de la contrebande!

Le long des gazons verts ricanent les voyous, Et, rendus amoureux par le chant des trombones, Très naïfs et fumant des roses, les pioupious Caressent les bébés pour enjôler les bonnes.

--Moi, je suis, débraillé comme un étudiant, Sous les marronniers verts les alertes fillettes. Elles le savent bien et tournent en riant Vers moi leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot; je regarde toujours La chair de leur cou blanc brodé de mèches folles; Je suis, sous leur corsage et les frêles atours, Le dos divin après la courbe des épaules.

Je cherche la bottine et je vais jusqu'aux bas; Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres. Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas. Et je sens des baisers qui me viennent aux lèvres.

[Août 1870.]

COMÉDIE EN TROIS BAISERS

Elle était fort déshabillée, Et de grands arbres indiscrets Aux vitres jetaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise, Mi-nue, elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d'aise Ses petits pieds si fins, si fins.

Je regardai, couleur de cire. Un petit rayon buissonnier Papillonner dans son sourire Et sur son sein: mouche au rosier!

Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un long rire très mal, Qui s'égrenait en claires trilles, Une risure de cristal.

Les petits pieds sous la chemise Se sauvèrent: «Veux-tu finir!» La première audace permise, Le rire feignait de punir.

Pauvrets palpitant sous ma lèvre, Je baisai doucement ses yeux. Elle jeta sa tête mièvre En arrière: «Oh! c'est encor mieux!

Monsieur, j'ai deux mots à te dire...» Je lui jetai le reste au sein, Dans un baiser qui la fit rire D'un bon rire qui voulait bien...

Elle était fort déshabillée, Et de grands arbres indiscrets Aux vitres penchaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.

[Septembre 1870.]

ROMAN