III
Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis, Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles, La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys!
[Juin 1870.]
BAL DES PENDUS
Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.
Messire Belzébuth tire par la cravate Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel, Et, leur claquant au front un revers de savate, Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!
Et les pantins, choqués, enlacent leurs bras grêles. Comme des orgues noirs, des poitrines à jour, Que serraient autrefois les gentes damoiselles, Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah, les gais danseurs qui n'avez plus de panse! On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs! Hop, qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse! Belzébuth, enragé, râcle ses violons!
Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale!... Presque tous ont quitté la chemise de peau. Le reste est peu gênant et se voit sans scandale. Sur les crânes la neige applique un blanc chapeau.
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées. Un morceau de chair tremble à leur maigre menton. On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées, Des preux raides heurtant armures de carton.
Hurrah, la bise siffle au grand bal des squelettes! Le gibet noir mugit comme un orgue de fer! Les loups vont répondant, des forêts violettes. À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés Un chapelet d'amour sur leur pâles vertèbres! Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés!
Mais, voilà qu'au milieu de la danse macabre Bondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou. Emporté par l'élan, tel un cheval se cabre, Et se sentant encor la corde raide au cou,
Il crispe ses dix doigts sur son fémur qui craque Avec des cris pareils à des ricanements, Puis, comme un baladin rentre dans la baraque, Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.
[Juin 1870.]
LE CHATIMENT DE TARTUFE
Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée, Un jour qu'il s'en allait effroyablement doux, Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,
Un jour qu'il s'en allait--«Orémus»--un méchant Le prit rudement par son oreille benoîte Et lui jeta des mots affreux, en arrachant Sa chaste robe noire autour de sa peau moite.
Châtiment!... Ses habits étaient déboutonnés, Et, le long chapelet des péchés pardonnés S'égrenant dans son cœur, saint Tartufe était pâle.
Donc, il se confessait, priait, avec un râle. L'homme se contenta d'emporter ses rabats. --Peuh! Tartufe était nu du haut jusques en bas.
[Juillet 1870.]
VÉNUS ANADYOMÈNE
Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête De femme à cheveux bruns, fortement pommadés, D'une vieille baignoire émerge, lente et bête, Montrant des déficits assez mal ravaudés,
Puis le col gras et gris, les larges omoplates Qui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort. La graisse sous la peau paraît en feuilles plates, Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor.
L'échine est un peu rouge; et le tout sent un goût Horrible étrangement. On remarque surtout Des singularités, qu'il faut voir à la loupe.
Les reins portent deux mots gravés: _Clara Venus._ --Et tout ce corps remue et tend sa large croupe, Belle, hideusement, d'un ulcère à l'anus.
27 Juillet 1870.