‹ Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvésChapitre 51 sur 55 · III - IV

III - IV

Le cœur fou robinsonne à travers les romans, Lorsque, dans la clarté pâle d'un reverbère, Passe une demoiselle aux petits airs charmants Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père.

Et comme elle vous trouve immensément naïf, Tout en faisant trotter ses petites bottines, Elle se tourne alerte et d'un mouvement vif. Sur vos lèvres, alors, meurent les cavatines.

Vous êtes amoureux, loué jusqu'au mois d'août! Vous êtes amoureux: vos sonnets la font rire. Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût. --Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire.

Ce soir-là, vous rentrez aux cafés éclatants, Vous demandez des bocks ou de la limonade... On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

23 Septembre 1870.

RÊVÉ POUR L'HIVER

_À Elle._

L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose Avec des coussins bleus. Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'œil pour ne point voir par la glace Grimacer les ombres des soirs, Ces monstruosités hargneuses, populace De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée. Un petit baiser, comme une folle araignée, Te courra par le cou,

Et tu me diras: «Cherche!» en inclinant la tête, Et nous prendrons du temps à trouver cette bête --Qui voyage beaucoup.

En wagon, 7 octobre 1870.

LE MAL

Tandis que les crachats rouges de la mitraille Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu, Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille, Croulent les bataillons en masse dans le feu;

Tandis qu'une folie épouvantable broie Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant, --Pauvres morts dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie, Nature, ô toi qui fis ces hommes saintement!--

Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or, Qui dans le bercement des hosannas s'endort

Et se réveille quand des mères, ramassées Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir, Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir.

[Octobre 1870.]

RAGES DE CÉSAR

L'Homme pâle, le long des pelouses fleuries, Chemine en habit noir et le cigare aux dents. L'Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries, Et parfois son œil terne a des regards ardents.

Car l'Empereur est soûl de ses vingt ans d'orgie. Il s'était dit: Je vais souffler la Liberté, Bien délicatement, ainsi qu'une bougie. La Liberté revit: il se sent éreinté.

Il est pris. Oh! quel nom sur ses lèvres muettes Tressaille? quel regret implacable le mord? On ne le saura pas: l'Empereur a l'œil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes, --Et regarde filer de son cigare en feu, Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

[Octobre 1870.]

AU CABARET-VERT

_Cinq heures du soir._

Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines Aux cailloux des chemins; j'entrais à Charleroi. Au _Cabaret-Vert_, je demandai des tartines De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bien heureux, j'allongeai les jambes sous la table Verte; je contemplai les sujets très naïfs De la tapisserie. Et ce fut adorable Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

--Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure!-- Rieuse, m'apporta des tartines de beurre, Du jambon tiède dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse D'ail, et m'emplit la chope immense avec sa mousse Que dorait un rayon de soleil arriéré.

[Octobre 1870.]