II
Les publications à bon marché ont pu être avantageuses à certains auteurs dont les «trompettes de la renommée» n’avaient pas porté le nom dans tous les lieux où le public qui leur est destiné réside. Le public des auteurs les moins asservis au public réside partout. Il n’est pas forcément où se trouve le public dit «d’élite». Le public d’élite n’est pas groupé comme un troupeau de moutons. Il est dispersé, nous ne savons pas où il est. Les collections à bon marché ont pu l’atteindre, par hasard, en prenant sur la masse du public une autorité qui les imposait à des cinquantaines, à des centaines de mille acheteurs. Mais, ne nous y trompons pas: l’élite capable d’apprécier une œuvre non vulgaire, si dispersée qu’elle soit, ne doit pas être très nombreuse: et des cinquantaines, des centaines de mille acheteurs ont dû reconnaître qu’ils s’étaient trompés en faisant entrer tel ou tel nom dans leur bibliothèque. L’achèteront-ils de nouveau? C’est une question qui n’est pas résolue. L’entreprise n’en est qu’à sa première phase.
Quant à l’influence exercée par ces publications sur les œuvres, eh bien, elle pourra être excellente à certains talents qui sont faits pour le grand nombre; il y en a; elle les obligera tout de suite à communiquer à leurs œuvres les qualités requises. Pour les autres, si ces tirages les influencent, c’est qu’ils eussent pu être influencés aussi bien par un éditeur ordinaire, par un directeur de revue, par un ami, par leur femme, ou par leur maîtresse. Ceux qui sont forts feront leur œuvre sans se soucier du sort qui l’attend. Ceux-là seuls comptent. A quelques scrupuleux elle pourrait donner un certain souci moral.
POURQUOI FAUT-IL ÉCRIRE?
POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS?[8]
[8] Septembre 1912. Enquête de Postel du Mas dans le Gil Blas. Mais ce texte a été parlé, et non écrit, par René Boylesve.
Je ne me suis jamais demandé pourquoi j’écris mes livres. Il m’a toujours semblé que je n’avais pas autre chose à faire, et que, si je ne faisais pas cela, je serais embarrassé de ma personne et mécontent de moi. Je dois en conclure que j’écris mes livres parce que c’est ma fonction naturelle. Le plaisir que j’éprouve généralement à les écrire, suffirait amplement à expliquer leur origine.
Maintenant, à force d’écrire des livres, on prend conscience de ce qu’on avait fait tout d’abord assez ingénument, et on trouve ou bien on se donne des raisons d’écrire. Pour ce qui me concerne, j’ai remarqué que ce que j’écrivais le plus spontanément coïncidait à peu près avec ce que les doctes traités nomment l’histoire des mœurs, tout au moins se rapprochait un peu de ce qu’on entend par ces grands mots: je ne l’avais pas fait exprès. Et en effet, ce qui pique ma curiosité dans la vie, ce sont, non pas les anecdotes, non pas les aventures, mais les traits de caractères ou de mœurs. Inconsciemment, en rapportant ces traits ou en les accommodant à ma manière, j’y joins la sourde rumeur de réaction qui se produit en moi à la vue de mainte action humaine qui me déplaît ou m’offense, car je ne suis pas un témoin impassible. Et cela donne ce que ça peut. Toutefois, j’ai donc désormais en la plupart de mes terreurs (sic), du moins un but, étranger à mon propre divertissement, et qui consiste à essayer de fixer des états de mœurs caractéristiques. Une sorte de vérité historique et la vérité psychologique, voilà les deux seules considérations extérieures qui s’imposent à moi, sans jamais d’ailleurs me laisser oublier que mon plaisir à les traiter est le régulateur indispensable de ma tâche, et la condition de sa réussite. J’entends par «réussite» ma satisfaction d’ouvrier; et ce que j’appelle mon plaisir, ce doit être mon goût personnel, mon esthétique, si vous voulez, lorsqu’ils sont contentés.
· · ·
Il va donc de soi que je ne pense pas du tout à exercer une influence. Ceci est très éloigné de mon intention. Je ne songe point non plus à un public. Je ne cherche ni à moraliser ni à distraire. Si j’avais ces préoccupations, mes livres seraient conçus tout autrement. Ils plairaient probablement davantage, mais ils ne me plairaient pas.
Je ne cherche même pas à émouvoir; c’est, de toutes mes abstentions, la moins comprise. Il m’arrive bien souvent de supprimer une scène qui se présente à mon imagination et qui pourrait être pathétique. Pourquoi j’y renonce? Parce que cela me semble faire partie des moyens de flatter le public, et parce que, de l’émotion qui peut se trouver dans mes livres, je tiens à ce qu’elle soit d’un caractère plus secret. Il me plaît que beaucoup, même, puissent ne point l’apercevoir. Réduite à cet accompagnement en sourdine, elle ne gêne pas par son éloquence ou ses éclats l’exposé simple et nu des faits psychologiques, qui seuls me paraissent avoir un intérêt durable.
Se formera-t-il jamais un public pour admettre l’intérêt littéraire qu’il y a à ne représenter que les scènes les plus ordinaires de la vie, mais que l’auteur croit caractéristiques et typiques, et à ne les enjoliver par nul autre agrément que celui qui peut provenir de leur justesse? Je n’en sais rien. Je crois que le public en est encore aujourd’hui au point où il en était au temps du procès de Madame Bovary et même de la querelle du Cid: il confond la beauté d’un livre avec la beauté morale des personnages, il appelle beau livre celui où les hommes sont représentés tels qu’ils devraient être, tandis que nous appelons beau livre celui où les personnages sont tels que la vie nous les représente. Il aime les belles leçons morales, et je ne le blâme certes point de cela. Mais si la leçon morale n’enlève rien à la beauté d’un livre, ce n’est pas le but nécessaire d’un beau livre de donner une leçon morale; et la plus forte leçon morale qui puisse être fournie au lecteur, c’est celle qui se dégage du spectacle de la vie réelle, que n’a déformée aucune tendance étrangère à la seule passion d’être vrai.
Songez-vous à distraire, me demandez-vous? Ah! pour distraire, que j’aimerais à écrire de beaux contes, libres, et où la fantaisie, la charmante fantaisie, le premier des dons d’un artiste, pût s’en donner à cœur joie! Mais le conte, à mon sens, vit de légèreté et d’ironie, et c’est le cas de se demander, plus encore que pour le roman de psychologie réaliste: «pour quel public les écrirait-on?» Et puis, serais-je capable de les écrire?
DOIT-ON ÉCRIRE DES ROMANS POUR LES JEUNES FILLES?[9]
[9] Octobre 1913. Paru dans le Tout-Paris Magazine.
Je ne me serais pas posé cette question, mais on me la pose et je ne veux pas m’y dérober. On me la pose très probablement parce qu’on se préoccupe beaucoup des jeunes filles aujourd’hui, et parce qu’on se préoccupe, en les laissant jeunes filles, de ne point les laisser ignorantes, et enfin parce qu’elles-mêmes réclament, et à bon droit, des lectures autres que celles qu’on a coutume de leur donner.
Ah! si l’on me demandait: «Doit-on écrire des romans pour les enfants?» La réponse serait aisée! Oui, certainement, on doit écrire des romans pour les enfants quand on a le don, d’ailleurs si rare, de parler la langue qu’il faut pour cela. C’est que les enfants sont un peuple qui a ses coutumes, ses lois, une mentalité très particulière qu’on ne peut se flatter d’approfondir, mais dont on peut définir à peu près les limites. Les enfants sont de petites gens dont on peut dire: «Ils sont ainsi, ils aiment cela, ils se comportent en telle circonstance de la façon suivante», comme on le dirait des abeilles ou du chat. Leurs mœurs ont ce caractère achevé et complet qui ne laisse à l’historien aucune hésitation, et flattent l’anecdotier et le moraliste, jusque par les audaces extraordinaires qu’elles comportent. On peut écrire les mœurs des enfants ou l’on peut écrire des histoires inspirées de leurs mœurs, des histoires qui les intéresseront à coup sûr, et des histoires qui, d’une façon générale, sont intéressantes.
Mais, les jeunes filles! Les jeunes filles ne sont pas un peuple à part dans l’humanité. Les jeunes filles sont des êtres particulièrement charmants qui passent d’un état à un autre, des êtres de transition, qui tiennent aussi, dans une mesure indéterminable, à l’état futur auquel elles aspirent. Des unes on dit: «Ce sont de véritables enfants», des autres: «Ce sont déjà de petites femmes.» Et les bouleversements dans les mœurs et les émancipations et les régimes d’obstruction et de contrainte n’y feront rien: il y aura toujours et partout des jeunes filles qui, sans être pour cela des retardataires, conserveront le caractère dominant de l’enfance, et des jeunes filles qui, sans être pour cela des émancipées, offriront en toute leur personne le caractère de la femme. Et puis, il y a aussi, il faut bien le reconnaître, des jeunes filles de tout âge. Nul monde n’est plus divers ni plus incertain. Il vit à côté du monde commun, et quasi mêlé à lui, sans vivre comme lui. Il ne saisit rien de définitif, il est comme à la veille d’une révolution qui peut tout bouleverser, il se tient dans l’attente, aux portes d’une terre promise qui ne lui apparaît, malgré toutes les précocités, qu’au travers de la brume,--d’une terre promise régie par un principe fondamental qu’il doit précisément ignorer. Combien de femmes ne sont que le reflet de l’homme qui a su les dompter par l’amour! Les jeunes filles sont des femmes aperçues avant l’exercice de toute influence, ou bien qui subissent un grand nombre de commencements d’influences, qui se disent consciemment ou non un jour: «Ce sera celui-ci dont j’adopterai les manières, la vie, la carrière», et qui le lendemain, se disent: «Non, ce sera celui-là.» Vie étrange et sans nom, attrayante par l’ambiguïté même qui la doit rendre parfois si redoutable, exquise probablement par les innombrables possibilités qu’elle contient et par la qualité illimitée de ses espérances.
Et c’est bien à cause d’une si grande incertitude de son état que l’on a dédié à la jeune fille une littérature de neutralité applicable confusément à toutes, ne satisfaisant aucune d’elles, et naturellement peu tentante pour les écrivains qui estiment que leur art est de ne tromper jamais sur les formes et les faits essentiels de la vie.
Je me souviens d’avoir lu, cette année, dans une des conférences de M. Faguet sur La Fontaine (ah! que les jeunes filles feraient mieux de lire La Fontaine, le plus fécond, le plus admirable de nos romanciers, et de lire les ouvrages de M. Faguet, qui est un peu le Montaigne de notre temps, c’est-à-dire un de ces moralistes à la française, de qui l’agréable causerie est imprégnée de l’immense passé littéraire et philosophique, que de lire les romans, fût-ce ceux qui ne sont pas faits pour elles!), je me souviens, dis-je, d’avoir lu dans M. Faguet un petit récit personnel dont il illustrait comme d’une vignette sa conférence. Il disait qu’une petite fille de sa connaissance, à qui sa mère expliquait la fable de la Cigale et la Fourmi, avait soudain protesté en entendant que la fourmi, laborieuse et avare, envoie impitoyablement «danser» l’imprévoyante cigale: «Non, disait la petite fille, ça n’est pas ça!»--«Comment, expliquait la mère, ça n’est pas ça! mais voilà le texte...» La petite dit: «Non, la fourmi la gronde, mais elle lui donne un peu à manger.»
Eh bien, malgré mon profond respect et ma très particulière admiration pour M. Faguet, je ne puis applaudir ce passage de sa conférence. Qu’il s’agisse d’enfants, qu’il s’agisse de jeunes filles, et qu’il s’agisse même du public entier, il y a tendance, de nos jours, à ramener la littérature à la conception que le public se fait de la littérature; or, pour la plus grande partie du public, la littérature, c’est la peinture des gens et des choses tels qu’ils devraient être. Le public demande à l’écrivain de satisfaire le désir de justice qui est au cœur de l’homme, et il juge bon écrivain celui qui lui représente les hommes vivant à l’état idéal dans une société idéale. C’est une conception qu’il a adoptée de Rousseau et qui est fort peu française; c’est une conception qui doit amener la littérature à la pure niaiserie et livrer la littérature française aux plus médiocres écrivains. La Fontaine, comme la plupart de nos francs conteurs, même lorsqu’il sait qu’il s’adresse à la jeunesse, peint les hommes tels qu’ils sont, et il n’agit pas ainsi pour son pur agrément d’artiste, car l’intention morale n’est pas du tout absente de ces incomparables chefs-d’œuvre que sont les Fables; il agit ainsi parce qu’il n’y a point de leçon plus salutaire que celle qui se dégage de l’exemple tout vif de la vie réelle. Dans la vie réelle, au moins les trois quarts du temps, la fourmi «peu prêteuse» envoie au diable la cigale; il n’est pas mauvais que la jeunesse en soit avertie; elle est heurtée, elle réfléchit, et si son sens du juste se révolte, comme il est probable, une réaction excellente se produit en son esprit, et elle est plus apte à exécuter une action généreuse que si vous la bercez et l’endormez par la narration béate et mensongère du bien partout accompli. Presque rien ne commence, ni ne continue, ni ne finit tout à fait bien dans la vie, et il n’y a pas d’âge trop tendre pour apprendre qu’en général cela se passe mal dans le monde, et, parce que l’iniquité vous aura certainement choquée, nul stimulant ne saurait être plus efficace, ô jeunesse! pour y faire, de vos propres mains, porter remède.
Que cette petite discussion autour d’une fable me serve d’apologue et laisse paraître le fond de ma pensée sur la question qui nous tient. Je crois qu’un écrivain qui se respecte ne peut, sous aucun prétexte, altérer sciemment l’expression de ce qu’il juge être la vérité humaine. Un écrivain ne doit pas abdiquer la liberté de secouer l’homme, son modèle, tout entier, et de le transpercer d’outre en outre. Or, il y a dans le modèle humain des poussières et un brutal flot sanguin dont nombre de jeunes filles ne sauraient sans dommage supporter le contact. Faut-il donc en conclure qu’il n’y a point de littérature pour elles? Non, car parmi la multitude des œuvres véridiques que l’humanité inspire, il en est qui, soit par hasard, soit par choix de l’auteur, ne touchent que certaines faces du modèle humain, et dont la vue ne saurait offenser personne. Il est aussi faux de croire que l’homme est obligatoirement et dans tous les cas un monstre hideux que de le vouloir à tout prix un être suave et exemplaire.
Il existe une «littérature de bonne compagnie», au-dessus de laquelle se classe, certes, «la littérature», mais qui souvent fut, elle aussi, de la littérature sans épithète. C’est celle-là qui devra, je pense, être ouverte de plus en plus aux jeunes filles. N’oublions pas qu’Athalie a été écrite spécialement pour des jeunes filles, et du grand siècle.
Je verrais pour ma part deux conseils à donner aux auteurs qui désirent être lus par les jeunes filles. Le premier serait de ne croire à aucun moment que leurs lectrices sont des niaises; ils se tromperaient lourdement et de plus risqueraient de leur plaire beaucoup moins qu’aux personnes responsables de leur éducation. Et le second serait d’écrire des chefs-d’œuvre sans se soucier de la qualité des lecteurs. La qualité de l’œuvre fera que, bon gré mal gré, ils parviendront jusqu’aux jeunes filles.
PROJET DE PRÉFACE[10]
[10] Ce projet de préface au recueil de nouvelles la Marchande de petits pains pour les canards (1913) n’a paru, fragmentairement, qu’en 1921 dans la Revue critique des idées et des livres, et a été reproduit sous cette forme-là dans les Feuilles tombées (Paris, Schiffrin, 1927). On restitue ici le texte complet, et de dernier état, trouvé dans les papiers de Boylesve, et on le restitue à sa première date d’inspiration: 1913, malgré quelques retouches.
Je ne crois pas ces nouvelles conçues selon la formule qui emporte communément l’assentiment du public: mais, à tort ou à raison, je les imagine assez proches du genre littéraire qui porte le nom de Comédie.
Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder une série de faits de manière à établir ce qu’on appelle une «situation» qui fasse palpiter le lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un dénouement. Une seule chose m’intéresse, c’est le trait qui marque un homme, celui qui détermine une société, et celui, plus cher à mon œil, qui laisse soupçonner la proportion entre l’homme ou son groupe et ce je ne sais quoi que nous concevons de supérieur à l’homme et aux sociétés. J’aime les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une invitation à réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son monde et aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en évidence sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans le souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie: au lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant qu’il ne «s’y passe rien».
Aussi mes livres sont-ils de ceux où «il ne se passe rien». Et l’on ne verra sans doute guère qu’il se passe quelque chose dans ces minces historiettes où j’aggrave encore mon cas en choisissant mes modèles et mes sujets parmi les gens les plus ordinaires et les plus banales conjonctures. Point de héros empanachés, point de vertus exemplaires et pas le moindre «surhumain!» On a reproché à de plus grands que moi de consacrer leur œuvre à la moyenne humanité. Peut-être ces auteurs croyaient-ils que l’Homme, celui dont on écrit le nom avec une majuscule, appartient à cet entre-deux. Le motif qui me détermine est plus simple, c’est que, et bien que j’aie manifesté, moi aussi, des «aspirations», j’ai, et j’eus de tout temps, le goût de la Comédie.
La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, prend son meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les hautes et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette, n’annonce rien, ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts accoutumés à juger les gens sur la mine. Cependant, nous la tenons, nous, pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, par excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit attentif, averti, curieux de l’homme, épris par-dessus tout de psychologie, habile à mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs et ayant accompli le tour à peu près complet de toutes choses. Art garanti de la préciosité, du factice et de la manière, parce que, sous peine de ne pas exister, il prend sa source dans le sol vulgaire et que le talon a foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême culture en sa floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et si peu reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète, mais de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance naturelle des choses; l’homme ne s’y guinde pas au gré du modeleur, selon une pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y adopte pas les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages, mais il impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates exigences de sa matière. Les hautes visées, propres aux grands genres présomptueux, non, assurément elle ne s’en prévaut point, et peu s’en faudrait qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais il est possible qu’elle en suggère l’idée et en sème même la contagion, de ce geste simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air d’accomplir un acte ordinaire et d’ignorer sa propre amplitude.
UN PÉRIL LITTÉRAIRE[11]
[11] Octobre 1919. Paru dans Comœdia.
Le Misanthrope ne fait pas d’effet sur le public.
C’est Courteline qui l’a dit. Je n’ai pas lu son article. Mais on me rapporte son propos, et j’imagine l’émotion de l’auteur de Boubouroche et du Train de 8 heures 47. J’imagine son émotion, mais non pas sa surprise douloureuse, car il y a beau temps, probablement, que ce fils du pur terroir français a dû constater, comme je l’ai fait moi-même, que nombre de gens s’ennuient à écouter Molière.
C’est le moment que les érudits choisissent pour arracher au maître de la comédie en France quelques lambeaux de sa gloire.
Je ne rappelle le présent fait-divers que parce qu’il se présente à propos, au milieu d’une crise du génie moliéresque. Lui-même ne s’émeut qu’à demi; car, me prouverait-on que Molière ne fut jamais de taille à accoupler deux beaux vers, ni même à en écrire un seul, je ne sentirais pas diminué en mon estime le père d’Alceste et de Tartufe, tant il est immense par ailleurs, et je n’en professerais pas moins l’opinion que Molière est la source féconde où s’alimente la littérature française.
Si l’on constate que cette source est désormais sans saveur pour notre palais, y a-t-il lieu de pousser un cri d’alarme?
N’exagérons rien. Je vais, pour ma part, jusqu’à croire que le génie de Molière se porte bien et qu’il a même de l’avenir... Peut-être serait-il oiseux de faire ne fût-ce qu’allusion à une défaveur momentanée, si ce refroidissement n’atteignait pas, par delà le maître de la comédie en France, qui a les reins solides, la veine comique elle-même, l’esprit satirique, c’est-à-dire ce qu’il y a dans notre littérature d’essentiellement national.
Un professeur qui a enseigné la littérature française à beaucoup d’étrangers me dit: «Ils comprennent peu Molière: l’œuvre qu’ils avouent unanimement goûter chez lui, c’est Don Juan.» Je sais nombre d’excellents Français qui par une pareille manière de voir pactisent avec l’étranger.
Ce que l’étranger, comme les femmes, comme les gens gâtés par la musique, comprend peu ou point, c’est l’esprit satirique, c’est l’ironie, notre grande veine comique: c’est, plus profondément, l’intérêt passionné qu’ont porté les lettrés de nos meilleures époques à la connaissance de l’homme. Peut-être s’est-on détourné de cette belle science, depuis qu’on l’a affublée du nom pédantesque de «psychologie»?
A mesure que l’homme se désintéresse davantage de l’homme, l’attrait de la véritable comédie diminue. Quand nous employons le mot «comédie», n’entendez pas, de grâce, l’humour plus ou moins baroque dont l’unique but est de vous désopiler la rate. Il s’agit ici des heurts de caractères ou de mœurs contre un idéal de raison, de bon sens, de bonté, de justice, etc., ce qui amène chez les spectateurs ingénus le rire du contraste, et chez les spectateurs avisés le sourire de la réflexion, lequel a pour fruit naturel une abondance d’idées morales.
Sur un organisme sain, nul jeu n’a de répercussions plus prolongées, plus variées, et plus fertiles, que ces malicieux rapprochements des types humains soit entre eux, soit avec des idées dont la majesté les écrase. De ces mouvements humains qui, par définition, sont ici naturels, ou du moins aussi peu forcés que possible, se compose une image de la vie, en raccourci, en traits accusés, qui comporte sa moralité dans l’ouvrage dit «comique».
Nos prédicants les mieux intentionnés devraient préférer, et de beaucoup, à tout autre genre réputé plus noble, la comédie, à cause de sa grande valeur d’enseignement. L’écart qu’il y a entre l’homme tel qu’il est et l’homme tel qu’il devrait être, nous est rendu autrement sensible par le sourire ironique, c’est-à-dire pitoyable, d’un auteur soucieux de peindre fidèlement, que par l’écrivain qui veut nous édifier en nous représentant comme des demi-dieux. Les leçons tombées de l’Olympe, les trois quarts de nous les refusent; mais celles qui viennent de nos pareils, de nos sosies, bon gré mal gré s’insinuent. Hélas! personne ne croit plus à cette vérité; et si, au théâtre comme dans le roman, nous ne fournissons de «beaux exemples» et ne rivalisons avec Plutarque, on nous accuse d’être corrupteurs, diffamateurs, ou mauvais patriotes.
Est-ce que les enfants n’apprennent plus par cœur la Critique de l’École des Femmes? Au temps où Molière écrivait cette admirable pièce--un assez beau temps pour les lettres--on n’était pas déjà très éloigné de croire, dans la bonne compagnie, que les «pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange». Et si un tel sentiment n’avait eu alors quelque virulence, Molière n’aurait pas pris la peine de répliquer par la fameuse tirade de Dorante, où les tragiques prennent quelque chose!
L’hostilité contre la comédie, c’est l’inaptitude à la psychologie, l’aversion pour la vérité, l’inclination des gens raffinés pour les sentiments «guindés», la prétendue soif d’idéal qui n’est la plupart du temps que la paresse de songe-creux. L’homme, à nos nouveaux Précieux, est ennuyeux pour l’homme; aussi prétendent-ils fonder sur un autre objet que l’homme leur esthétique et même leur politique! Erreur! Rien ne se peut fonder que sur la science de l’homme. Toute la splendeur des concepts n’est rien, si elle ne tient compte de la résistance et des réactions multiples de ce médiocre et tout-puissant objet qui est l’homme.
C’est ici que je vois un danger pour l’avenir de notre littérature et même pour notre mentalité nationale. Si la bonne comédie disparaissait de notre scène et de nos livres, je ne crois pas m’aventurer en disant que notre esprit serait abaissé.--«Mais, m’objectera-t-on, ce retrait du comique se fera en faveur du lyrisme, de la beauté musicale ou plastique, de ce que vous nommez vous-même la poésie!...»--D’accord; bien que la vie tout unie et comprise par un esprit supérieur me donne une impression poétique au moins égale à celle que m’offre la plus heureuse image. Mais je ne croirai point en effet tout perdu. J’admire les porteurs de lyre et j’ai du goût pour les ballets, oui, mais je ne peux me débarrasser d’une vision de cauchemar que j’ai eue: c’était une main, une main charmante et fort bien ornée, une main construite pour caresser les claviers et les magnifiques vélins; elle arrachait tranquillement, d’une grande histoire de la littérature française, les pages concernant nos vieux fabliaux, Montaigne, Rabelais, Molière, La Fontaine--oui, oui!--La Bruyère, les Provinciales, les Lettres persanes, les romans de Voltaire, ceux de Stendhal, sauf la Chartreuse, ceux de Balzac, ceux de Flaubert, sauf Salammbô, et les œuvres de Becque. Je ne regardai pas plus longtemps. Ce qu’elle laissait, la main charmante, était très beau, oui, en vérité, était très beau. Mais essayez d’en empiler les belles chairs succulentes, privées de la colonne vertébrale et de la «substantifique moëlle» qui conduit au cerveau, et dites-moi si cela se tient et si cela fait devant l’univers--alors même qu’il ne comprend pas très bien--si cela fait cette fière figure que contribuait à former le génie comique de la France.