Chapitre 4
Des années passèrent ainsi.
Pas besoin de se demander si le pauvre diable vieillissait vite. À quarante ans, il avait la tête d’un octogénaire.
Ses accès de fureur s’étaient compliqués d’une étrange manie.
À force d’être persécuté de cette façon, il arriva un temps où l’on aurait dit que le misérable ne pouvait plus se passer de ses persécuteurs.
Il semblait les rechercher pour mettre leur méchanceté de fumistes au défi.
Il affectait de fréquenter les places publiques, ne manquait jamais de se montrer surtout les jours de marché.
Dès le matin, on l’apercevait arpentant le trottoir en face des halles, devant le portail des églises, l’œil au guet et l’arme au bras comme une sentinelle à sa guérite, la démarche provocatrice.
Les étrangers même, qui n’avaient jamais vu l’original, ne pouvaient s’empêcher de retourner la tête.
C’en était assez.
— T’as envie de le dire, toi, mon pendard ! s’écriait le fou en levant sa terrible canne. Oui, tu ris, t’as envie de le dire, je le sais !… Eh ben, dis-le donc, visage de réprouvé !… Toi aussi, mon Ponce-Pilate ! criait-il à quelqu’autre passant, attiré par le bruit ; toi aussi, t’as envie de le dire… Eh ben, dites-le donc, tas de crasses !… Contentez-vous, vermine d’enfer !…
Tout naturellement il était bien rare qu’il ne se rencontrât là quelque farceur prêt à lui donner satisfaction.
— Grelot ! criait-on.
Alors le chambardement commençait.
Parfois, deux ou trois citoyens paisibles – qui n’auraient pas voulu pour tout au monde soulever le moindre scandale – causaient tout tranquillement au coin d’une rue, sur un quai, sur le pont d’un bateau à vapeur.
Grelot survenait, s’approchait tout doucement, s’arrêtait devant eux, tournait alentour, les regardait de travers, en un mot se livrait à tout un manège pour attirer leur attention, et n’était satisfait que lorsqu’il avait réussi.
Alors un simple sourire était suffisant.
Il se campait devant le groupe, la canne en arrêt, les yeux injectés de sang :
— Vous avez envie de le dire, c’pas ?… Oui, vous avez envie de le dire ; vous êtes de la rogne comme les autres !…
Et la litanie commençait :
Paquets de cordes ! pouilleux ! rapace ! œufs de serpents ! piliers de coins flambants ! crapules du fanal rouge ! etc.
Il fallait se disperser, prendre la fuite, ou la fameuse canne vous tombait sur les épaules, et d’aplomb, je vous prie de le croire.
Grelot n’avait pas la main molle, et n’y allait jamais pour rire.
On racontait une aventure fort cocasse arrivée à l’un des citoyens les plus sérieux de la ville.
Oh ! sérieux, et peu enclin aux plaisanteries, je vous en donne ma parole.
Il était même un peu marguillier quelque part.
Un jour – vers trois heures de l’après-midi – cet excellent monsieur entre dans la bonne vieille basilique, qui s’appelait alors modestement l’église de la haute ville.
À peine a-t-il fermé la porte derrière lui, qu’il aperçoit, debout dans la tribune des suisses, au port d’arme, raide et dans une gravité de pontife… Grelot avec sa canne.
Que faisait-il là ? Dieu le sait.
En tout cas, le spectacle était si comique, que notre brave paroissien, malgré son respect pour la sainteté du lieu, ne put réprimer entièrement un involontaire sourire, en trempant son doigt dans le bénitier.
Il portait la main à son front, et murmurait : Au nom du Père ! lorsque, tout effrayé, il se retourne.
Une voix menaçante lui grinçait à l’oreille :
— T’as envie de le dire, toi, mon vice ! Si c’était pas dans l’église, vieille potence, tu le dirais ! Eh ben, tu vas le dire tout de suite, mon cierge bleu ! ou bien tu vas avoir affaire à moi…
C’était Grelot, qui avait surpris le sourire, et s’était approché en tapinois, l’air décidé à tout.
On s’imagine facilement que notre citadin ne fut pas long à prendre le large.
Mais Grelot n’était pas homme à tenir les gens quittes à si bon marché.
Et les voilà tous deux parcourant les allées presque au pas de course, passant d’un banc à l’autre, enjambant les obstacles, bousculant les chaises, exécutant le plus bizarre chassé-croisé qu’il soit possible de rêver, le brave marguillier plus mort que vif, la figure effarée, la canne meurtrière dans les reins, faisant des efforts inouïs pour dépister l’énergumène, qui ne cessait de grommeler entre ses dents :
— Dis-le donc, crime !… Dis-le donc, vieille teigne !… Dis-le donc, feignant de la haute ville ! poison de sacristie !…
La scène ne prit fin que lorsque le pauvre monsieur eut franchi la balustrade du chœur, et se fut réfugié derrière le maître-autel, blanc de peur, hors de lui et tout en nage.
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