Chapitre 3
Après un pareil esclandre, le jeune homme fut longtemps sans se montrer en public.
Sa fierté humiliée, unie à une timidité naturelle, lui fit éviter même ses connaissances les plus intimes.
Il ne sortit que le soir, choisissant de préférence les rues désertes, glissant le long des murs, évitant les passants.
Ces allures insolites achevèrent ce que la scène de l’église avait commencé.
Des gavroches le suivirent en l’appelant : Grelot.
Il eut la mauvaise inspiration de s’emporter de nouveau.
Cela fit rire, et les cris redoublèrent.
Le pauvre diable rentrait chez lui dans des colères folles, ne sachant où donner de la tête :
— J’en tuerai quelqu’un ! grondait-il entre ses dents.
Québec n’a jamais été une ville affairée ; elle l’était encore moins dans ce temps-là qu’aujourd’hui.
Bientôt le malheureux Langlois fit les frais de l’amusement général, et devint le souffre-douleur de tous les désœuvrés.
Les cochers de place, les flâneurs qui baguenaudaient au coin des bornes, les commis debout aux portes des magasins, les soldats de la garnison, les élèves du petit séminaire, les enfants des écoles, ne pouvaient le voir passer sans crier, ou tout au moins murmurer l’ironique sobriquet, qui se répétait de bouche en bouche, parcourant la rue comme une traînée de poudre.
Alors c’étaient des accès de rage, des fous rires épileptiques, les femmes aux fenêtres, le diable dans le quartier.
À un moment donné, on entendait tout à coup des cris lointains, des tempêtes d’invectives, mêlés à des éclats de gaieté extraordinaire.
— Voilà Grelot ! s’écriait-on.
Et petits garçons et petites filles, badauds et curieux, de se précipiter sur les trottoirs, gravissant les côtes ou dégringolant les escaliers pour aller prendre part à la fête.
Et le tohu-bohu grossissait, grossissait toujours, plus tumulteux et plus hostile, autour du malheureux énergumène, qui s’épuisait en efforts d’un comique inouï pour se venger au moins sur ceux qui pouvaient se trouver à sa portée.
La masse des criailleurs se tenait généralement à distance suffisante pour éviter les coups ; mais quelquefois – le hasard a de ces justices – la poussée de la foule jetait les plus agressifs sous la main de l’homme aux abois, dont la force et la colère devenaient alors réellement dangereuses.
Souvent aussi, il rusait.
Il faisait semblant de ne rien entendre, marchait droit devant lui sans retourner la tête ; puis, quand il jugeait le moment venu, il exécutait une brusque volte-face, et fondait sur les plus rapprochés.
Alors – comme la badine de l’élégant avait fait place à une terrible canne de quatre pieds de long armée à l’extrémité inférieure d’un clou en fer forgé capable d’étriper un bœuf – malheur aux imprudents qui s’étaient avancés trop loin !
Plus d’un eut à s’en repentir.
On cite même un nommé Vaillancourt qui en fut quitte pour un œil crevé ; et – disons-le au crédit de l’humanité québecquoise – personne ne perdit grand temps à le plaindre.
Grelot – nous pouvons bien le désigner par le seul nom sous lequel il fut connu – possédait un vocabulaire d’interjections absolument renversant.
Il avait à son service une série de blasphèmes à faire dresser les cheveux.
Ses imprécations étaient homériques.
On aurait dit qu’il s’en faisait des provisions avant de sortir de chez lui.
Tout le répertoire injurieux de la zoologie et de la démonologie, tous les monstres de la création et tous les diables de l’enfer étaient mis à contribution.
Il dévidait cela comme un chapelet, à flot, à torrent, d’une voix de stentor, sans prendre haleine, jusqu’à épuisement de poumons et déchirement de larynx…
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