Chapitre 4
Il avait un fils, – Pierre.
Celui-ci hérita de la terre paternelle, se maria et devint père de famille à son tour.
C’était un homme paisible et industrieux.
Il prospérait.
Mais, l’imagination montée par les divagations patriotiques de son père, il s’entretenait volontairement dans un état d’exaltation maladive qui devait, lui aussi, le mener à mal.
Il ne pouvait pas se faire à l’idée que le pouvoir de l’Angleterre, chez nous, fût permanent.
Il rêvait sans cesse je ne sais quel revirement, révolte ou contre-conquête qui chasserait l’étranger du pays et ramènerait sur nos bords la France victorieuse.
Quand il allait vendre ses denrées à Québec, il revenait toujours au comble de l’exaspération.
— Maudits Anglais ! grommelait-il ; il y en a plein les rues. Des guérites à toutes les portes ! Des baïonnettes dans tous les coins ! Toujours quelques frégates qui débarquent des canons. On n’est plus maître chez soi !… Québec n’est plus qu’une fourmilière de goddems. Est-ce qu’on ne fera pas sauter cette vermine ?… Ah ! si le Bonaparte pouvait donc venir !…
Napoléon alors commandait à l’Europe et faisait trembler le monde.
Les bulletins de l’immortelle légende arrivaient jusqu’à nous ; et, malgré tous les efforts des intéressés pour en atténuer l’éclat, ces interminables échos de victoires exaltaient les esprits et ranimaient l’espoir dans les cœurs toujours dévoués au souvenir de la France.
La France toute-puissante, c’était le salut, c’était la délivrance prochaine.
Les vieux Canadiens pleuraient rien que d’y penser, et murmuraient comme Crémazie plus tard :
Napoléon, rassasié de gloire,
Oublierait-il nos malheurs et nos vœux,
Lui dont le nom, soleil de la victoire,
Sur l’univers se lève radieux ?
Serions-nous seuls privés de la lumière
Qu’il verse à flots aux plus lointains climats ?
Oh ! ciel, qu’entends-je ? une salve guerrière !...
– Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
Les jeunes patriotes, eux, soupiraient après le jour où ils pourraient sortir de sa cachette le fusil rouillé de leurs pères, pour recommencer, sans merci, la lutte éternelle et légendaire.
Un jour – en 1815 – Drapeau fils mettait le pied sur le marché de Québec avec un plein chargement de produits de la plus belle venue, – et tout joyeux.
La nouvelle était arrivée que l’empereur, échappé de l’île d’Elbe, venait de rentrer triomphalement à Paris.
Les Bourbons étaient en fuite.
L’Angleterre n’avait qu’à bien se tenir cette fois !
Enfin, les « maudits habits-rouges » allaient donc faire demi-tour !…
Drapeau les voyait déjà prendre leurs cliques et leurs claques, et plier bagage sans demander leur reste.
Pauvres gens, après tout !
Il les plaignait déjà, et se sentait presque disposé à leur pardonner…
Tout à coup :
Boum !…
Un coup de canon.
Puis deux.
Puis trois.
Puis quatre.
Enfin, vingt et un !
— Qu’est-ce donc ?
— Vous ne savez pas ?
— Non.
— C’est un bâtiment qui est entré dans le port ce matin, avec une grosse nouvelle, à ce qu’on dit.
— Vrai ? Qu’est-ce que ça peut bien être ?
— Sais pas.
— Eh ! vous autres, là-bas, savez-vous ?
— Quoi ?
— La nouvelle.
— Quelle nouvelle ?
— La grande nouvelle de ce matin, parbleu !
— Je la connais, moi, fait une vieille revendeuse ; on vient de la crier partout à la haute ville.
— De quoi s’agit-il donc ?
— On dit que le Bonaparte a été battu.
— C’est pas vrai !…
— Dame… c’est difficile à croire.
— Ce n’est malheureusement que trop vrai, fit un nouvel arrivé. Napoléon a été vaincu par le général Wellington. L’armée française a été écrasée à Waterloo, près de Bruxelles en Brabant. Les Anglais, les Russes et les Prussiens marchent sur Paris avec les Autrichiens.
Il prononçait probablement les autres chiens.
En ce moment une fanfare retentissait au loin avec des roulements de tambour.
Et la musique d’un régiment lança solennellement aux échos de la vieille ville française les premières notes du Godsave the King !
Cette nuit-là même – à une heure du matin – après avoir mis son cheval au râtelier, Pierre Drapeau rentrait chez lui, pleurant à sanglots et chantant d’une voix terriblement sinistre :
À cheval, gens d’armes !
À pied, Bourguignons !
Montons en Champagne,
Les Anglais y sont !...
Sa femme et ses enfants constatèrent avec désespoir que le pauvre homme avait perdu la raison à son tour.
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