Chapitre 5
Un malheur ne vient jamais seul, dit-on.
À celui-ci succéda toute une série de fatalités.
Une grange brûlée, une récolte entière perdue, l’épidémie sur les bestiaux ; enfin, les hypothèques, les huissiers, la ruine.
Drapeau mourut dans la misère ; et son fils Charles – celui qui nous occupe en ce moment – dut quitter la paroisse natale, le sac au dos, pour aller gagner son existence dans les chantiers.
Il vivota d’abord tant bien que mal, l’hiver dans les forêts de l’Ottawa, le printemps sur les trains de bois charriés par le fleuve, l’été dans les anses de la Pointe-Lévis, la gaffe du flotteur ou la hache de l’équarisseur à la main.
C’était une rude vie, mais qui ne lui aurait pas été trop dure, cependant, s’il n’eût été forcé de travailler pour des Anglais.
Cela révoltait sa vieille rancune de race.
Tout ce bois – ces beaux ormes, ces grands chênes, ces pins magnifiques – qu’il voyait charger sur les navires d’Angleterre, cela lui semblait un vol odieux commis au détriment de son pays.
Ce travail au profit de l’ennemi lui faisait l’effet d’une abdication, et lui pesait comme un esclavage.
Le salaire même qu’il recevait pour son labeur de chaque jour lui brûlait les doigts comme le prix d’une trahison.
Or, 1837 approchait.
Le nom de Papineau sonnait de bouche en bouche, et d’un bout à l’autre du pays le vaillant et incorruptible tribun était acclamé comme un futur libérateur.
Les insolentes prétentions de l’oligarchie autoritaire poussaient le peuple à la résistance.
Le vieux levain d’indépendance fermentait.
De tous côtés, l’on entendait sourdre les premières rumeurs d’une révolte qui ne devait s’éteindre, hélas ! que dans le sang des échafauds.
Comme on le pense bien, Drapeau ne fut pas le dernier à fourbir ses armes.
Après l’assemblée des Cinq comtés, trouvant que le district de Québec n’entrait pas assez vite dans la voie de l’insurrection, et l’esprit chauffé à blanc par les nouvelles plus ou moins authentiques qui arrivaient du sud et du nord de Montréal, il boucla son havresac, décrocha le fusil du grand-père, et partit pour Sorel et les paroisses de la rivière Chambly, en chantant :
À cheval, gens d’armes !
À pied, Bourguignons !
Montons en Champagne,
Les Anglais y sont !...
Où alla-t-il ?
Que fit-il ?
Prit-il part aux combats de Saint-Denis et de Saint-Charles ?
Alla-t-il rejoindre Chénier à Saint-Eustache ?
Personne ne l’a jamais su.
Seulement, Philippe Pacaud, qui s’était battu à Saint-Denis à côté de Nelson, me disait un jour, en parlant de cette mémorable journée :
— Il y avait là un nommé Drapeau qui nous donna le frisson par sa soif de massacre. Nous n’avions plus ni poudre ni balles : je le vis, dans l’espace de dix minutes, crever et fracasser le crâne à trois soldats anglais avec la crosse de son fusil ! « Point de prisonniers ! criait-il ; tue ! tue ! »
Était-ce le Drapeau que j’ai connu ?
En tout cas, quand ce dernier reparut à Lévis, les cheveux lui avaient blanchi, et il était devenu fou comme son père et son grand-père.
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