Chapitre 6
A dater de ce moment, l’histoire du vieux patriote se résume en bien peu de choses.
Il menait, comme je l’ai dit plus haut, une vie nomade, et ne se faisait remarquer que par sa haine héréditaire pour les maîtres du pays.
C’était là le trait caractéristique de sa folie.
Tous les soirs – du moins quand il était à Lévis – on le voyait gravir une des grandes côtes, à la brume.
Puis, l’instant d’après, sur une des saillies à pic qui font face au rocher de Québec, sa haute silhouette apparaissait immobile et debout, se profilant en noir sur les tons fauves du couchant.
Il restait là longtemps, longtemps, attendant l’heure. Puis, aussitôt que le canon réglementaire avait lancé son coup de foudre, on entendait les imprécations du malheureux retentir au loin dans la nuit – toujours les mêmes.
Les gamins le suivaient quelquefois en riant, mais ne l’injuriaient jamais, – ainsi qu’ils en contractent trop souvent l’habitude à l’endroit des pauvres êtres privés de raison.
Cette folie, dont la source était si touchante après tout, semblait inspirer, même à cet âge sans pitié, une commisération involontaire et presque attendrie.
La voix terrible de l’aliéné et les gestes effrayants dont il soulignait sa farouche éloquence n’étaient-ils pas pour quelque chose dans cette attitude respectueuse de la jeunesse à son égard ?
Peut-être aussi.
En tout cas, lorsque après avoir épuisé son chapelet de malédictions à l’adresse du conquérant éternellement détesté, Charles Drapeau reprenait sa route en murmurant :
Allant à l’école,
J’eus grand-peur des loups,
ceux qui avaient assisté de près à la scène secouaient avec peine l’étrange impression qui leur en restait.
Pauvre Drapeau, il dort aujourd’hui son dernier somme dans le vieux cimetière de Saint-Michel-de-Bellechasse, côte à côte avec ses pères, attendant comme eux et avec eux la miséricorde de Celui qui pardonne à ceux qui ont beaucoup aimé.
Quand le prêtre – à ce que rapportent ceux qui virent le malheureux à ses derniers moments – essaya de faire jaillir une suprême lueur de raison de ce cerveau depuis si longtemps éteint, il ne put obtenir du mourant d’autres paroles que les syllabes du vieux refrain des Ardennes, vaguement balbutiées à travers les hoquets de l’agonie :
À cheval, gens d’armes !
À pied, Bourguignons !
Montons en Champagne,
Les Anglais y sont !...
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