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Chapitre 7

Va sans dire que toute cette phraséologie burlesque se retrouvait aussi bien dans son chant que dans ses prières.
Car Chouinard chantait – je l’ai déjà laissé entendre – et avec une voix assez passable, ma foi.

— Allons, lui disions-nous, sitôt la kyrielle de prières défilée jusqu’au bout, chante-nous quelque chose maintenant.

— Livier ben fatigué.

— N’importe !

— Eh ben, Livier va chanter chanson major Jean Doguier, bataille Vous-salue-Marie.

Cela voulait dire : La chanson du major de Salaberry à la bataille de Châteauguay.

Et il entonnait à tue-tête :

Papineau, ce bon père,

Disait à ses enfants :

Nous gagn’rons la bataille

Si vous êtes pas peureux.

On voit que le brave Livier n’était guère plus fort sur la rime que sur l’histoire.

Puis venaient les cantiques.

Un surtout dont le refrain nous amusait toujours beaucoup :

C’est la sain sain sain,

C’est la te te te,

C’est la sain,

C’est la te,

C’est la sainte Vierge,

Qu’allume les cierges !

Il y avait aussi le cantique d’Adam,qui nous intéressait fort :

Adam, Adam, sors de ce bois,

Dis-moi pourquoi que tu chesses(sèches),

Dis-moi pourquoi et quelle est la saison

De ta trahison !

Cela rimait… comme la chanson de Papineau, à temps perdu.

Mais le plus défiguré, c’était le cantique du Jugement dernier.

Tout le monde connaît le refrain à grand effet :

J’entends la trompette effrayante

Qui crie : O morts, levez-vous !

Voici comment Chouinard le chantait :

J’attends la tempête effrayante,

P’tit christ, gros homards, rêvez-vous ?

Il nous chantait aussi ce qu’il appelait la messe des vieilles filles :

Kyrie,

J’veux m’marier ;

Eleison,

La grain’ me sonne !

Et cela continuait ainsi : le Gloria,le Credo, la Préface,le Sanctus, et l’AgnusDei, tout y passait.

Une des choses qui le portaient à modifier les textes – on pourrait dire à massacrer les mots – c’était son scrupule à l’endroit de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un juron.

La moindre interjection un peu vive l’effrayait.

Toute consonance trop crue répugnait à sa délicatesse, et il l’évitait avec soin. Ou bien il l’adoucissait de son mieux à l’aide d’une variante, en passant une consonne au rabot, en glissant l’huile d’une cédille habilement introduite sous l’ossature d’une syllabe un peu raide.

Par exemple, vous ne l’auriez jamais fait dire : tomber sur… la dix-septième lettre de l’alphabet.

Il tournait la difficulté en disant : tomber sur le sud.

Il n’osait seulement pas prononcer le mot « queue ».

Il disait le manched’un chien.

Tout au plus hasardait-il la tieue du chat, mais dans l’intimité seulement, quand il se permettait une légère incursion sur le domaine de la familiarité.

Il avait même des scrupules à prononcer le mot mort.

Un jour, le curé de la Rivière-Ouelle lui demandait :

— Est-ce que M. Dionne ne t’a pas donné un petit cochon de lait pour moi ?

Chouinard répondit :

— Vot’ petit cochon, monsieur le curé, il est devant le bon Dieu !

Dans ses chants surtout, la moindre apparence de jurement était invariablement évitée à l’aide de quelque pieux euphémisme.

Ainsi, dans le cantique bien connu qui commence par ces vers :

Oh ! l’auguste sacrement

Où Dieu nous sert d’aliment,

le mot sacrement lui semblait être ce que les Anglais appellent profane. Et il chantait :

Oh ! la yous’ qu’est l’z’agréments,

Beaulieu nous sert d’élément.

« Autour de nos sacrés autels » était pour le bon Chouinard un mot sacrilège. Il chantait :

Autour de nos saprés autels !

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