Chapitre 6
Il faut vous dire que l’ami Olivier avait une manière à lui de prier le bon Dieu.
Mais une manière à lui !
Impossible de rêver pareil salmigondis de latin et de français mélangé à la diable, sans queue ni tête, ni sens ni logique.
Toutes les expressions du catéchisme et du rituel s’y rencontraient, s’y heurtaient dans un pêle-mêle sans nom et dans les combinaisons les plus imprévues.
Voici un échantillon de son savoir-faire sur ce point :
« Pater noster purgatoirecredo in Deum l’ordre et le mariage sans exagération ni excuses,nostris infunde, péché mortel, péché véniel,christum robiscum, pauvre homme. – Ainsi soit-il ! »
Il excellait surtout à remplacer les mots latins par je ne sais quel français incohérent qu’il trouvait moyen d’extraire des phrases latines mal prononcées.
J’ai écouté prier bien des vieilles.
J’ai entendu des chantres d’une force rare.
Je n’ai jamais rien vu qui, sous ce rapport, pût être comparé à Chouinard.
Ses prières n’étaient souvent qu’une suite d’à peu près à dérouter le calembouriste le plus ingénieux des deux mondes.
Ne parlons pas de « P’tit Jésus dans la cheminée, rince l’écuelle » ; ou du « pied d’Jésus envenimé, dans la huche la cuillère »,dona eis requiem. C’était là pour notre ami le premier mot du rudiment.
Il avait perfectionné tout cela à un point dont on se fera une idée quand on saura que sa Salutation angélique commençait par : Nagez, Maria, et finissait par : « La p’tite Laure à Narcisse et la grosse Philomène », et in hora mortis nostrae, amen.
Il puisait dans la messe, dans les vêpres, dans l’angélus, dans le bénédicité, partout.
Il traduisait : Et renovabit par « le traîneau va vite ».
A porta inferi,par : « apportez la ferrée ».
Sedessapientiae, par : « ses treize sapins sciés ».
Mors stupebit, par : « marches-tu, bibitte » !
Benedictatu, par : « l’bom’ Baptiste Têtu ».
Vas spirituale, par : « va oùs’ tu pourras aller ».
Adjuvandum, par : « belle jument d’homme ».
C’est de lui cette traduction rajeunie par Berthelot : Mites fac et castos, « mitaines faites de castor ».
Il fallait le voir, dans le Confiteor, se frapper la poitrine en disant avec componction :
— Racule pas ! Racule pas ! voyons, Maxime, racule pas !
Il se faisait alors dans le comté de Kamouraska – division électorale où se trouve le collège de Sainte-Anne – une lutte politique qui est restée légendaire entre Letellier de Saint-Just, depuis lieutenant-gouverneur pour la province de Québec, et Chapais, qui mourut ministre des Travaux publics au cabinet fédéral.
— Pour qui es-tu, toi, Livier ? lui demandions-nous. Es-tu rouge ? es-tu bleu ?
Il répondait invariablement :
— Livier pour zitanies. Crie pas hourra pour Tellier ni Chapais. Crie : Hourra pour Nobis.
Mais nulle part ailleurs que dans le Paterson talent de traducteur ne brillait avec autant d’éclat.
C’était un vrai tour de force.
Qui es in coelis devenait « qui est-ce qui sait lire ».
Sanctificeturnomen tuum, « son p’tit-fils Arthur ramène-ty l’homme ».
Sicutin coelo et in terra, « si tu t’salis, salaud, tu t’néterrras ».
Et ainsi sans broncher jusqu’à Sed libera nos a malo, qui devenait, en passant par je ne sais quelle filière : « de Saint-Morissette à Saint-Malo ».
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