Chapitre 3
Après nombre d’étapes plus ou moins prolongées, nous commencions à apercevoir le terme de notre excursion, c’est-à-dire que nous touchions au dernier épaulement de la montagne, quand George, qui depuis un instant nous priait de parler moins haut, nous fit tout à coup impérieusement signe de nous taire.
— Qu’y a-t-il ? demandai-je à voix basse.
— Pas un mot ! répondit George sur le même ton ; vous allez voir.
Puis, nous poussant dans un pli de terrain masqué par un fouillis de broussailles :
— Ne bougez pas, ajouta-t-il, et regardez bien là-haut, à cette pointe de roc qui surplombe à gauche.
Quand nous fûmes installés dans notre cachette, George épaula son fusil.
— Attention ! fit-il.
Puis, le dos tourné à l’endroit qu’il nous avait dit d’observer, et comme s’il eût fait mine d’ajuster une hirondelle, il pressa la détente.
Le coup résonna clair et sec ; puis on l’entendit, plus long et plus sonore, se répercuter plusieurs fois sur les rochers et dans les ravines, en faisant sortir de leurs retraites des foules d’oiseaux effarouchés.
— Regardez bien, nous dit George toujours à demi-voix.
Nous fixions avec le plus vif intérêt l’arête de l’escarpement.
— Eh bien, avez-vous vu ?
— Oui, une tête.
— Coiffée d’un béret bleu ?
— Oui ; elle s’est avancée un instant, puis reculée tout à coup.
— C’est bien cela ; nous pouvons monter maintenant.
— Pourquoi cette cérémonie ? demandai-je en sortant de l’enfoncement malpropre où Charles et moi nous nous étions blottis.
— Tu vas voir, répondit George ; ça te fera mieux juger de l’homme.
Et nous reprîmes notre ascension.
En quelques enjambées, nous eûmes mis le pied sur le dernier plateau.
Jamais je n’oublierai le spectacle qui nous y attendait.
Nous nous arrêtâmes stupéfaits d’admiration.
L’atmosphère, d’une merveilleuse transparence, semblait flamboyer comme le décor d’une féerie incandescente.
Dans ce milieu limpide et diaphane, le regard atteignait des distances extraordinaires.
Tout semblait flotter dans la clarté ; et pourtant les maisons, les clochers, les arbres, les routes, tous les mille accidents du paysage, et jusqu’à la ligne réverbérescente du Saint-Laurent, là-bas, coupant l’horizon, tout droit, comme pour accentuer les tons bleuâtres des lointaines Laurentides, tout se dessinait, ou plutôt se détachait en relief, clair, net, lumineux, et comme miroitant sous les effluves d’un soleil splendide.
Le plateau semblait désert.
La hutte était là, solidement assise sur ses quatre pans en épaisse maçonnerie, s’élargissant par la base, et béante.
Mais pas un signe de vie.
Nous jetons un regard à l’intérieur.
Personne.
— Suivez-moi, dit George, et du silence !
Nous fîmes le tour de la cabane, gravîmes quelques marches, et, au pied du léger talus sur lequel se dressait le piédestal d’une immense croix toute bardée de fer-blanc, nous aperçûmes, à genoux et nous tournant le dos, un être singulier, les bras étendus, dans l’attitude de la plus profonde contemplation.
Il ne bougeait pas.
George toussa.
Même immobilité.
Nous toussâmes à notre tour, et consciencieusement.
Alors l’homme eut un soubresaut, se leva, fit un grand signe de croix, se retourna vers nous comme un automate, puis, simulant la plus vive surprise, et prenant tout à coup les manières les plus obséquieuses :
— Ah ! pardon, mes frères ! dit-il d’une voix traînante et nasillarde qu’il s’efforçait de rendre aussi onctueuse que possible en affectant des intonations féminines, pardon de ne pas vous avoir entendus plus tôt. J’étais dans le Seigneur.
— Et quand vous êtes dans le Seigneur comme ça, dit Charles, c’est sans doute ennuyeux pour vous d’être dérangé ?
— Pas du tout, mon frère, pas du tout ! Je suis un solitaire, mais j’aime ceux que le Seigneur m’envoie.
— Du reste, fis-je avec une intuition dont je n’essaierai pas de dissimuler la perfidie, le saint ermite est peut-être en prière depuis longtemps.
— Depuis trois heures ce matin, mon frère ; j’y ai vu levé l’aurore.
— Ah !… Et vous ne vous dérangez jamais dans vos dévotions ?
— Jamais, mon frère.
J’étais fixé.
— Sapristi ! exclama George, vous devez être bien fatigué alors. Depuis trois heures du matin !
— Mâtin ! fit Charles qui aimait le calembour.
— Tiens, c’est vous, monsieur George ! fit l’ermite, comme par distraction. La santé va bien ?
— Comme vous voyez, merci.
— Oh non ! continua notre interlocuteur en revenant à la question qui lui avait été posée, cela ne me fatigue pas trop ; le joug du Seigneur est doux et léger…
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