Chapitre 4
Je l’ai dit plus haut, l’homme que nous avions devant nous était un être singulier.
Il semblait osciller dans sa charpente osseuse et grêle.
Le dos voûté, le cou long, mince et fortement sillonné par la protubérance des tendons, l’œil chassieux et fuyant, la démarche hésitante, il paraissait avoir vieilli avant le temps ; et cependant, dans sa chevelure claire et filandreuse, comme dans sa barbe rare et mal peignée – toutes deux d’un roux jaunâtre et sale – pas un poil ne faisait mine de grisonner.
Rien d’animé dans cette figure aplatie et blafarde.
Le sang extravasé par-ci par-là dans les tissus cutanés, surtout aux pommettes, faisait contraste avec la pâleur des lèvres et l’entourage de bistre qui cerclait ses yeux éteints.
Les cheveux séparés par une raie au milieu du front – mode tout à fait inusitée à cette époque – se collaient sur les tempes et derrière les oreilles, s’allongeant en maigres mèches plates et se relevant un peu aux extrémités, sur le collet d’un vêtement de cotonnade brune, moitié blouse, moitié soutanelle.
Une façon de pantalon chinois en serge noire, qui lui tombait à peine à la cheville, des chaussettes de laine blanche, des pantoufles en cuir jaune, deux doigts de flanelle autour du cou, des tampons d’ouate dans les oreilles, complétaient l’accoutrement.
Le béret bleu avait disparu.
L’homme marchait la tête un peu inclinée sur l’épaule gauche, à petits pas, les genoux serrés, saluant à chaque parole, et frottant sans cesse l’une contre l’autre ses mains aux jointures noueuses, quand il ne les tenait pas dévotement croisées sur sa poitrine rentrante.
En somme, une tournure de papelard de haut grade.
Mais, en revanche, aussi hospitalier que possible.
Quand il eut compris à quels gais lurons il avait affaire, notre ermite ne tarda pas à mettre un peu de côté ses mômeries de commande, pour risquer un coude sur la nappe.
Et je ne parle pas ici au figuré, car le bonhomme nous avait fait mettre à table, s’il vous plaît.
L’intérieur de la cellule – si cela peut s’appeler une cellule – était d’une propreté exquise.
Je me demande comment il s’y prenait, dans sa solitude, pour entretenir son intérieur en pareil état ; car tout y était d’une blancheur immaculée.
La table, qui remplissait à elle seule presque entièrement l’unique pièce de la hutte, était recouverte d’une nappe très fine ayant l’air de sortir des mains de la blanchisseuse.
Les sièges même – de rustiques bancs de bois – se dissimulaient sous des housses en coton blanc d’une fraîcheur à nous faire hésiter d’en approcher nos nippes de collégiens, plus ou moins souillées par la poussière de la route et en particulier par notre embuscade dans les fougères.
Nous devions d’ailleurs aller de surprise en surprise.
À peine étions-nous installés, que l’ermite ouvrit un placard, en tira d’abord des couteaux, des fourchettes et des cuillers, puis de larges jattes de lait sur lequel une mince couche de crème commençait à se former, et enfin un de ces énormes gâteaux appétissants qu’on appelle, dans nos campagnes, galettes à pain bénit.
— Tenez, mes frères, disait-il, vous devez avoir faim, régalez-vous. Les saints anges du bon Dieu m’ont apporté cela ce matin. Et encore ceci, tenez !
Et nous vîmes apparaître un succulent pâté d’airelles, ou, pour me servir de la langue du pays, un succulent pâté aux bleuets, qui fut accueilli par des bravos enthousiastes.
Décidément l’anachorète Cotton faisait une invasion à fond de train dans notre estime.
Il grandissait à nos yeux dans des proportions inattendues.
Et, merveilleux effet de l’appétit sur certaines pratiques dévotes, nous faillîmes nous jeter à ses pieds pour lui demander sa bénédiction.
Réflexion faite, cependant, on se borna à porter un toast échevelé à cet étrange amphitryon qui semblait n’avoir qu’à dire : Sésame, ouvre-toi ! pour voir les parois de son mystérieux logis révéler des cachettes miraculeuses toutes pleines de trésors.
Le voyage nous avait préparé l’estomac ; nous fîmes royalement honneur à ce festin d’un nouveau genre.
Notre hôte nous regardait faire en souriant.
— Mais sapristi, qu’est-ce que cela veut dire ? vous ne mangez pas, vous ! s’écria George.
L’ermite, qui depuis un instant semblait avoir quelque peu oublié son rôle, rentra son sourire, et levant les yeux au ciel :
— Veuillez m’excuser, mes frères, dit-il ; jamais je ne mange avant six heures du soir.
Le cénobite reprenait le dessus.
— Six heures du soir, allons donc ! ce n’est pas possible.
— Oui, mes frères, il faut bien faire quelques petites pénitences pour gagner le ciel, voyez-vous.
— Pas de blague ! dit Charles ; si vous ne mangez pas, moi je ne mange pas non plus.
— Ni moi, appuya George.
— Allons, mes frères, puisque vous le voulez absolument, je prendrai, pour ne pas vous désobliger, une tasse de lait. Fullumriquidum trumpit bijunium.
Et en apparence tout réjoui d’avoir pu glisser dans la conversation ce qu’il croyait être une citation latine, il se versa un demi-bol de lait, qu’il se mit à avaler à petites gorgées.
Notre ultimatum s’arrêta devant ce moyen terme souligné par une telle preuve d’érudition cléricale.
Et pour ma part, autant par satisfaction d’avoir échappé au danger que par admiration pour ce latin aussi ingénieux qu’original, je sentis se dissiper le nuage que l’imprudente susceptibilité de mes camarades avait amassé sur mon front, et le sourire me revint aux lèvres.
La concession nous parut suffisante et le compromis acceptable.
Rien ne vaut les concessions et les compromis pour mettre les gens d’accord.
Ce devrait être la base de toutes les politiques.
Le fait est que George avait été trop loin ; il le reconnut plus tard.
En tout cas, nous reprîmes les couteaux et les fourchettes, et notre consommation recommença, pantagruélique.
Le repas tirait à sa fin, et nous avions déjà passablement oublié que nous étions chez un ermite, lorsqu’un de nous – je n’oserais affirmer que ce fût Cotton lui-même – s’avisa de nous le rappeler en nous proposant de visiter la chapelle.
Cette chapelle consistait en un certain enfoncement triangulaire, ménagé dans les irrégularités de la construction, et s’ouvrait du côté de l’ouest.
Tout l’intérieur en était rempli par un petit autel très coquet, garni de candélabres, de cierges, d’images coloriées, de dorures et de fleurs artificielles, disposées avec beaucoup de symétrie et de goût.
La porte de cette chapelle minuscule était traversée par une tablette sur un bout de laquelle reposait, comme par hasard, une soucoupe où brillaient quelques pièces d’argent.
L’invitation était transparente, et non moins légitime à dire le vrai.
Nous fîmes un appel sérieux à nos pauvres goussets de collégiens, et nous en laissâmes de grand cœur tomber quelque menue monnaie – compensation à peine suffisante pour la généreuse hospitalité de l’anachorète.
Le saint homme nous parut parfaitement satisfait.
Nous rallumâmes donc les pipes, et la conversation tomba sur ce curieux mode d’existence.
En général, notre hôte répondait à nos questions assez volontiers, mais parfois aussi avec une répugnance visible.
D’après ce que je pus voir, ce n’était pas un contemplateur.
Il semblait peu sensible aux beautés pittoresques qui entouraient l’étrange demeure qu’il avait prise pour domicile.
Le spectacle de la grande nature, les merveilles de la création ne paraissaient pas avoir le don de l’émouvoir.
Cette éclatante journée même, qui répandait autour de nous une telle profusion de splendeurs lumineuses, le laissait froid et sans enthousiasme.
— Il fait beau, disait-il.
Et là se bornait son admiration.
Pour lui, tout ce qui concernait le bon ou le mauvais côté de son installation semblait se résumer en une question de beau ou de mauvais temps.
— C’est le vent du nord-est qui n’est pas gai ici, ajoutait-il. Les pluies battantes qu’il amène sont excessivement désagréables. L’automne surtout, c’est glacial. Et, à cette hauteur, pas besoin de vous dire si ça souffle. Souvent j’ai peine à me tenir à genoux pour faire mes prières.
Avions-nous affaire à un fou ?
Je le crois.
En tout cas, sa manie était inoffensive : nous la respectâmes.
L’après-midi était déjà avancé ; après avoir jeté un dernier coup d’œil au paysage et quelques coups de fusil aux échos des rochers que nous dominions, nous serrâmes la main de l’hospitalier Cotton, et nous reprîmes le chemin de la descente, pendant que, les bras étendus et les yeux levés au ciel, l’ermite nous criait de sa voix nasillarde :
— Que la bonne Sainte-Vierge et les anges du Seigneur vous accompagnent !
Maintenant, si, en voyageant sur le chemin de fer Intercolonial, il vous arrive de descendre à Saint-Pascal, et de vous diriger du côté de Kamouraska, vous apercevrez, à votre droite, à quelque deux milles de la gare, une montagne isolée, de forme oblongue, aux flancs très escarpés, surtout du côté du nord.
Cette montagne, beaucoup plus élevée que ses voisines, a ceci de particulier qu’on distingue, à son sommet, qui semble inaccessible, les vestiges délabrés d’une masure quelconque.
Demandez au premier gamin que vous rencontrerez sur la route quelle est cette montagne, il vous répondra invariablement, en ôtant son chapeau avec la politesse qu’on remarque chez tous les habitants de l’endroit :
— C’est la montagne à Cotton, Monsieur.
Mais personne ne pourra vous dire ce qu’est devenu l’ermite.
Espérons que les anges l’auront enfin emporté pour tout de bon.
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