Chapitre 1
O vous, mes frères, qui comme moi avez doublé ou vous préparez à doubler le cap de la cinquantaine, messieurs les ministres, messieurs les juges, messieurs les députés, honorables messieurs de toutes catégories, curés, avocats, médecins, notaires plus ou moins rangés, dites-moi, vous rappelez-vous l’année mil huit cent soixante-deux ?
Nous avions vingt ans, ou tout au moins nous venions d’avoir vingt ans.
Des folies plein la tête, de la poésie plein le cœur, les poches remplies… d’illusions, nous vivions – oh ! mais, nous vivions ! – gais, amoureux, avides de savoir et d’aventures, emportés dans je ne sais quelle envolée d’émotions grisantes et de généreuses ambitions.
Oh ! la jeunesse fleurie ! Oh ! les souvenirs !
En ce temps-là, Son Éminence Mgr le cardinal Taschereau était monsieur l’abbé Taschereau, recteur de l’université Laval.
Sir Hippolyte Lafontaine était premier président de la cour d’Appel.
Sir Aimé Dorion était secrétaire d’État.
Luc Letellier était conseiller législatif.
Joseph Turcotte était président de la Chambre des députés.
Crémazie vendait des livres.
Henri Taschereau, encore enfant, venait d’être admis au barreau.
Buies faisait la campagne de Sicile et conquérait le royaume de Naples avec Garibaldi.
Mercier, Laurier et Chapleau faisaient leur droit.
Lusignan jetait le froc aux orties.
Legendre enseignait l’italien, sans l’avoir jamais su.
Marmette faisait sa rhétorique.
Et l’évêque de Nicolet, Mgr Gravel, élève de l’école militaire, partageait provisoirement avec moi la mansarde d’étudiant où j’écrivais des articles virulents contre George Brown, pour le Journal de Québec.
Il en a coulé de l’eau dans le Saint-Laurent depuis ce temps-là, qu’en dites-vous ?
Or, les Québecquois qui vivaient à cette époque reculée – il doit en rester encore quelques-uns – doivent se souvenir d’un singulier individu qui s’appelait Grosperrin.
Parlons-en.
Grosperrin était un produit exotique, mais un produit étrange.
D’où venait-il ?
Était-il français, belge, suisse ?
Impossible de le savoir.
Comme il parlait quelquefois de Jersey ou de Guernesey, on en concluait qu’il avait au moins habité les îles de la Manche.
Mais, comme il ne savait pas un mot d’anglais, il devait être né ailleurs.
Sur ce point – pour une raison ou pour une autre – mystère complet.
Quand on le questionnait au sujet de sa nationalité, il répondait avec emphase :
— Moi ? je suis philosophe cosmopolite, enfant de l’humanité, habitant de la planète qu’on appelle le globe terrestre.
— Mais, enfin, vous êtes né quelque part ?
— Ce n’est pas bien sûr, répondait-il avec un gros rire épais. Vous, Monsieur, où êtes-vous né ?
— À Québec.
— Comment le savez-vous ?
— Dame…
— On vous l’a dit, voilà tout. Vous ne pourriez pas en jurer.
Et il reprenait son gros rire gras et joyeux.
Esquissons le portrait de l’individu en deux coups de crayon :
Grosperrin était ce qu’on pouvait appeler un être chiffonné.
Vêtements chiffonnés, tête chiffonnée, nez chiffonné, tournure chiffonnée ; tout cela ne contribuait pas à en faire un personnage imposant.
Il n’était guère intéressant non plus, avec sa barbe et ses grands cheveux châtain sale, sa bouche carrée, et ses yeux bleu faïence trop rapprochés sous des sourcils en broussailles, où s’arquait parfois je ne sais quelle bizarre circonflexe.
Peut-être cet angle mystérieux dont le sommet sépare le génie de l’aliénation mentale.
Ajoutez un ruban rouge flambant autour d’un chapeau de feutre ayant vu de meilleurs jours, et vous voyez Grosperrin d’ici.
Était-ce un fou ?
N’était-ce pas plutôt un faiseur assez roublard pour filer son coton et arrondir sa petite pelote aux dépens des naïfs, sans s’occuper de l’opinion des autres ?
Je n’oserais pas trop me prononcer.
Et quand je songe qu’il avait trouvé le moyen non seulement de vivre, mais encore de prospérer, à Québec, avec les seules ressources de son métier – il était poète ! – je ne suis pas éloigné de pencher vers la deuxième hypothèse.
En disant « prospérer », je n’exagère rien.
Quelqu’un qui avait vu son livret de banque m’a affirmé que Grosperrin avait déposé huit cents dollars à la caisse d’épargne en six mois d’hiver.
Qu’on dise après cela que la poésie ne rapporte pas !
Ô Gilbert, ta légende en subit-elle des accrocs, depuis que tu t’es avisé de chanter :
Au banquet de la vie infortuné convive !
Décidément, tu n’avais pas le génie des affaires, et tu as eu tort de te plaindre.
q