Chapitre 2
Il est vrai que Grosperrin, lui, avait une seconde corde à son arc.
Il était savetier.
C’est en tirant sur le ligneul et en maniant le tranchet qu’il composait ses poésies.
En voici une que j’ai conservée dans mes cartons.
Elle s’intitule : La muse populaire de Grosperrin ; réponse à une lettre d’insultes, et a été lithographiée à Londres :
N’importe qui voudrait critiquer un poète,
Sans aucun fondement, ni rime ni raison,
On peut tout hardiment l’appeler sotte bête
Sans crainte de souiller ni plume ni crayon.
Si c’est un fou perdu, qu’on le traîne à Bicêtre ;
Si c’est un riche gueux, qu’il aille à Charenton ;
Ces établissements lui offriront peut-être
Un remède excellent pour une guérison.
Coquin ! tu veux de Dieu prendre le rang suprême ;
En enfer, tu voudrais contrefaire Pluton ;
Ton orgueil déplacé fait ta bêtise extrême ;
En faisant ton savant, tu n’es qu’un cornichon.
Je prévois que Cambrais ( ?) a déjà vu ta tête,
Sur laquelle est tombé le lourd coup de marteau ;
Si Grosperrin a l’air de bien faire la quête ;
Pourtant il ne veut rien de la main d’un nigaud.
Je n’attache aucun prix à ta grande sottise ;
Moi, pauvre cordonnier, je veux être écrivain ;
Ton cerveau se remplit de grosse balourdise,
Laisse-moi donc guider le faux républicain.
Crois-moi, tu n’es qu’un sot, qu’un fat, qu’un /
imbécile,
Pour oser dénigrer un versificateur.
Serais-tu par hasard quelque nouvel Achille,
Des pauvres ignorants le vrai perturbateur ?
Oui, vraiment, je l’avoue à ta mine enfrognée,
En toi je reconnais un faible médecin ;
Tu n’es qu’un charlatan, jamais ta renommée
Ne s’étendra plus loin que le bord du chemin.
Tu sais que, l’autre jour, sans même te connaître,
Je te crus plein d’esprit, te voyant par hasard ;
Aujourd’hui Grosperrin est devenu ton maître ;
Ta lettre n’est pour lui que celle d’un jobard.
Tu te dis fils de Dieu, parent de Ratapoile ;
Cette grandeur est née en ton vide cerveau.
Il vaudrait mieux te taire au café de l’Étoile ;
Sans prendre un pareil titre on paraît moins /
lourdaud.
Adieu, beau charlatan à tête sans cervelle ;
Je vais donc terminer ces compliments nouveaux.
Tu vois mon écriture, elle n’est pas trop belle ;
Mais le sens y réside et mes vers sont très beaux !
Quand Grosperrin parlait de son écriture, il se vantait, car il ne savait pas écrire.
Aussitôt qu’il avait composé son chef-d’œuvre dans sa tête, il le dictait à n’importe qui (qui) pouvait y mettre un peu d’orthographe, et le portait de suite chez l’imprimeur.
Citons maintenant des strophes pour le chant.
C’est intitulé : Le maçon de Paris.
Allons, maçons, mettez-vous à l’ouvrage ;
Voici l’instant du signal des travaux ;
Montrez-nous donc du cœur et du courage ;
Employez bien tous vos matériaux.
Tous les humains admirent votre ouvrage
Qui pour leurs yeux et des siècles entiers...
Allons, maçons, des grands flattez la rage,
Gâchez, gâchez, faites bien les mortiers. (bis)
Vous bâtissez ce qui s’offre à ma vue,
Tous ces palais, ces minutieux travaux !
Fatalement vous couchez à la rue,
Quand l’âge vient, accablés par les maux.
Faites aussi bien belle hôtellerie
Pour des milords ou des banqueroutiers,
Gloire au maçon qui de l’artillerie
S’en vient gâcher pour faire des mortiers. (bis)
Vous construisez forts à grosses murailles,
Vous élevez fortifications ;
L’insolent riche ose dire : Canailles !
Et vous payez lourdes locations.
Vous travaillez, l’ambitieux vous raille,
Il vous méprise, et même les portiers !
Allons, maçons, qui couchez sur la paille,
Gâchez, gâchez, faites bien vos mortiers.(bis)
Terrassiers, faites donc des tranchées,
Des ennemis punissez les méfaits ;
De leurs combats nos vaillantes armées,
Nous parlerons de leurs brillants hauts faits ;
On en louera la stupide vaillance ;
Vous serez plaints des féroces rentiers ;
Et puis après, en revenant en France,
Gâchez, gâchez, faites bien vos mortiers. (bis)
On voit à travers les obscurités de ce gâchis, que le poète-savetier était un démoc-soc bien conditionné, et savait prêcher pour sa paroisse.
Il prêchait, récitait et chantait.
Quand ses vers étaient imprimés, il partait en campagne.
Alors, on le rencontrait partout, dans la rue, sur la place publique, à la porte des églises, à l’embarcadère des bateaux à vapeur en été, aux abords du pont de glace en hiver, chantant à tue-tête ou récitant ses productions, faisant le boniment et distribuant ses brochures et plaquettes à droite et à gauche, moyennant deux, trois, cinq ou dix sous, suivant leur importance.
— Approchez ! criait-il d’une voix de stentor, avec un accent nasillard et traînant qui le faisait reconnaître à d’énormes distances, approchez, sieurs et dames ! vous allez entendre le célèbre philosophe Grosperrin, poète-cordonnier – fait dans le vieux et le neuf – le proscrit exilé par tous les tyrans de l’Europe, et qu’on a voulu assassiner tant de fois pour lui voler ses vers !
Prononcez vars.
Et l’individu entonnait sur un ton impossible une mélopée incohérente, sans suite ni mesure, et dont je me rappelle seulement le refrain avec deux vers du premier couplet :
Je te connais, je te connais,
Faux caractère,
En Angleterre !
Je te connais, je te connais,
Femme au pistolet des forfaits !
Pour m’attirer le motif de chaussure
Fut par ta bonne amplement usité, etc.
C’était l’histoire d’un prétendu guet-apens, qu’une Anglaise lui aurait tendu pour s’emparer de ses précieux manuscrits.
Après cette entrée en matière, le troubadour d’un nouveau genre se mettait à hurler à pleine gorge toutes sortes de chansons abracadabrantes et de pièces de vers archi-comiques.
Romances de saules pleureurs, refrains bachiques, grivoiseries au gros sel, stances de céladons, satires politiques, philippiques à l’emporte-pièce, il y en avait pour les goûts les plus divers.
Va sans dire que tout cela était saupoudré des excentricités les plus burlesques, et farci de lieux communs incommensurables.
Il chantait et déclamait alternativement.
De temps à autre, il s’interrompait pour recommencer son boniment ou faire admirer les passages les plus remarquables à la foule, qui l’écoutait bouche bée.
Il avait une chanson qui commençait comme ceci :
Petit enfant qui fus mis en ce lieu,
Dis, ce matin, as-tu fait ta prière ?
As-tu pensé d’implorer le bon Dieu
Pour qu’il ait soin de protéger ta mère ?
La reine d’Espagne, qui lui avait entendu chanter cela, le fit prier de passer par son palais.
Mais va-t-en voir s’ils viennent !
Grosperrin connaissait trop bien ce qui retourne des faveurs royales pour se laisser engluer comme un étourneau.
Il avait répondu aux envoyés de la reine par ces paroles aussi mémorables que bien senties :
— Allez dire à votre maîtresse que les vers du philosophe Grosperrin sont trop beaux pour servir de jouets aux persécuteurs de l’humanité !
La reine d’Espagne, qui était, comme on sait, d’une susceptibilité ridicule, ne lui avait jamais pardonné cela, disait-il.
Au reste, il n’en parlait que pour la forme ; ça lui était parfaitement égal.
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