Chapitre 3
Autre anecdote.
— M’indiqueriez-vous où je pourrais acheter du son ? lui demande, dans une autre occasion, un paysan à l’air niais, qui avait une poche à la main.
— Du son ? fait Oneille avec empressement ; vous ne pouviez pas mieux tomber, j’en vends.
— Vous en vendez ?
— Vous l’avez dit.
— Du bon ?
— J’en ai de plusieurs qualités ; venez voir.
Et les voilà, l’un devant l’autre, à grimper les escaliers en spirale du clocher à lanternes de la vieille cathédrale.
— Diable ! geint le campagnard tout essoufflé, vous le mettez ben haut, vot’son !
— Je le tiens à l’air, ça l’empêche de moisir.
Et le pauvre naïf montait toujours en grommelant :
— Aller remiser du son à c’te hauteur-là ! Ces gens de la ville ont des idées…
Enfin, l’on atteint la cage du carillon.
— Ouf !… fait le paysan à bout d’haleine.
— Tenez, mon ami, dit Oneille, en faisant tinter le battant d’une des cloches. Voici du son de différents prix, choisissez. J’en vends à tous les baptêmes et à tous les enterrements.
L’histoire ne nous dit pas lequel des deux dégringola plus vite les escaliers ; du blagué ou du blagueur.
Une autre fois, comme Oneille se promenait à l’entrée de la ruelle qui conduit au parloir du petit séminaire, un autre habitant, qui n’avait pas l’air d’avoir inventé la corde à tourner le vent, l’aborde en lui disant, le chapeau à la main :
— Respect que j’vous dois, Monsieur, pourriez-vous pas me dire par éous, qu’on rentre au suminaire ?
— Vous avez envie de faire vos études ? lui demande Oneille.
— Non, Monsieur, pas directement ; je voudrais tant seulement voir mon neveu, un p’tit Bolduc de Beauport.
— Ah ! vous êtes l’oncle du petit Bolduc de Beauport !
— Oui, Monsieur ; vous le connaissez p’têt’e ben ?
— Si je le connais ! Je suis le bedeau de la cathédrale : j’ai aidé à le recevoir prêtre dimanche.
— Il est reçu prêtre ! C’est pas possible.
— Pourquoi pas ?
— Mais il vient d’entrer ; y commence.
— Ça ne fait rien, ça ; vous savez pas qu’ils font faire les études à la vapeur maintenant ?
— Tout de bon ?
— Eh ! oui… par la steam... C’est une nouvelle invention américaine. Il n’y a rien de plus drôle. On vous déniaise un petit habitant de Beauport en quelques tours de roues.
— Vous blaguez !
— Ma parole d’honneur ! Une machine rare, allez !
— Vous avez qu’à voir !
— Vous voudriez la voir ?
— Ma foi, c’est pas de refus. Y font-y payer pour ça ?
— Pour voir la machine, non ; mais pour passer dedans, ça coûte quelque chose.
— Ça me surprend point. Ils ont-y essayé ça sur les grandes personnes ?
— Oui, mais il paraît que c’est pas fameux pour la santé.
— Comment ça ?
— Eh bien, la semaine dernière, ils ont déniaisé un habitant de Saint-Gervais ; et le lendemain il a fallu aller chercher le docteur Painchaud.
— Pourquoi donc ?
— Il avait attrapé le torticolis à lire dans les astres.
— Tiens, tiens… pas accoutumé !
— Justement.
— Eh ben, mon cher Monsieur, fait le brave homme, vous me croirez p’têt’e pas, mais, à la peine d’être ben malade moi étout, je donnerais la moiquié de ma terre pour me faire… pour me faire… instruire de c’te façon-là, moi.
— Vous n’avez pas besoin de ça, vous ; vous me paraissez à votre aise…
— C’est vrai que j’ai de quoi ; mais, je peux ben vous le dire, à vous, là : si j’étais tant seulement assez instruit pour lire dans le P’tit Albert, comme j’en connais, j’aurais de l’argent, tenez ! de l’argent… pour vous en donner, quoi !
— Vraiment ? c’est une idée, ça, fait Oneille sur le ton du plus haut intérêt : vous n’êtes pas plus bête que vous en avez l’air, vous… Eh bien, écoutez ; c’est pas de mes affaires, mais je ne veux pas que vous manquiez cette chance-là. Je vais vous conduire chez le directeur. Vous m’excuserez si j’entre pas : nous avons eu quelque chose ensemble dernièrement. Mais vous vous arrangerez bien avec lui : il ne jure que par les gens de Beauport.
On se figure l’ahurissement du brave directeur – M. l’abbé Gingras – en présence de cet homme qui, cinq minutes après, lui parlait du « p’tit Bolduc reçu prêtre dimanche, d’invention américaine, d’un habitant de Saint-Gervais malade du torticolis et des mouvements à steam du suminaire ».
Cette fois, l’on n’attendit pas jusqu’au lendemain pour faire venir le docteur Painchaud.
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