Chapitre 2
L’original s’appelait Jean-Baptiste Oneille.
Il cumulait les fonctions de bedeau de la cathédrale avec celles de barbier de l’évêché.
Ce double poste, il l’occupa successivement sous Mgr Plessis, sous Mgr Panet et sous Mgr Signaï, jusqu’à sa mort, – environ une cinquantaine d’années en tout.
Un peu à cause de son nom qui, pour la forme, ressemble à celui d’O’Neil, et peut-être aussi à cause de sa tournure d’esprit qui tenait beaucoup de ce qu’on appelle l’Irish wit, on a cru longtemps qu’Oneille était d’origine irlandaise.
Le Dictionnaire Généalogiquede Mgr Tanguay est venu démontrer, depuis, qu’Oneille était français et bien français.
Son père, Pierre Onel, – c’est l’épellation que donnent les anciens registres – perruquier, de Talmès, en Bourgogne, était venu s’établir dans le pays en 1753.
Jean-Baptiste était né trois ans après, et avait embrassé la profession paternelle, qu’il exerça toute sa vie à Québec, où ses bons mots, ses reparties, ses spirituelles saillies, ses fumisteries inoffensives et son inénarrable gaieté lui ont fait une réputation qui dure toujours.
Doué d’une vivacité d’esprit extraordinaire, et d’une originalité de caractère qu’accentuait encore la plus drolatique figure qui se puisse imaginer, il fit les délices de plusieurs générations québecquoises, tant dans le clergé que dans le monde des laïques.
Partout où il se montrait, il était irrésistible.
Demandez à ceux qui l’ont connu, si Oneille a jamais été pris sans vert.
Ce Gaulois était en outre doublé d’un philosophe.
Nul n’a pris la vie plus allègrement que lui ; nul plus que lui n’a envisagé l’existence par son côté plaisant, dans la double acception du mot.
Jamais contrariété n’a su altérer sa bonne humeur ; jamais déconvenue, jamais malheur même – car l’infortune a quelquefois frappé à sa porte – n’a pu déconcerter la sérénité de son heureuse nature.
Le fait est qu’il ne fut jamais si amusant que sur son lit de mort.
On cite de lui je ne sais quelles centaines d’anecdotes plus ou moins désopilantes. Il y en aurait de quoi faire un volume.
Malheureusement la plupart sont trop lestes ou trop grasses pour pouvoir être rapportées ici.
C’est à peine si l’on peut signaler par-ci par-là quelques traits de cet esprit si prompt à la riposte, et si fécond en charges divertissantes.
Sa vie tout entière fut une plaisanterie perpétuelle.
En 1784, on le trouve marié à une excellente femme du nom de Thérèse Aide-Créquy, et habitant une maison située à l’extrémité supérieure de la petite rue Saint-François, aujourd’hui rue Ferlantd, ainsi nommée d’après l’éminent historien.
La noce – ce qui ne surprendra personne – n’avait été qu’une longue suite de drôleries.
Impossible, naturellement, de tout raconter.
À la lecture du contrat, le notaire lui-même dut renoncer à soutenir la réputation de gravité traditionnelle dans sa profession.
Ce fut un éclat de rire d’un bout à l’autre.
— Comment ! objectait Oneille du ton le plus sérieux du monde ; comment, vous dites « dans le cas où il y aurait des enfants ! » Ce doute me fait injure. Il y aura des enfants, monsieur le notaire. Mettez qu’il y en aura !
Après avoir signé, il passa la plume à sa future avec un gros soupir ; et quand celle-ci eut à son tour apposé sa griffe, il s’écria d’un accent désespéré :
— Me voilà donc condamné à m’ennuyer toute ma vie !
— Comment cela, mon ami ? s’écria la jeune mariée toute surprise.
— Dame, écoute : l’Évangile dit que les époux ne forment plus qu’un. Or, quand on n’est qu’un, on est tout seul ; et quand je suis tout seul, moi, je m’ennuie !
Dès les premiers jours de son ménage, le fin matois trouva le moyen d’éviter une corvée qui l’aurait fait pester au moins deux fois par semaine pour tout le reste de son existence.
— C’est aujourd’hui jour de marché, lui dit sa femme, un bon matin ; nous manquons de beurre, il faut aller en chercher, n’est-ce pas ?
— Volontiers, ma chère.
— As-tu de l’argent ?
— Jamais de la vie, c’est contre mes principes.
— Alors voici vingt-cinq francs en or (on comptait encore par francs à cette époque) ; tu feras changer.
— Parfait.
Et voilà le nouveau marié parti pour le marché, un panier au bras.
Dix minutes après, il rentrait en disant :
— J’en ai pris trois livres ; tiens, nous en avons pour longtemps.
— Très bien ; et la monnaie ?
— Quelle monnaie ?
— La monnaie des vingt-cinq francs donc !
— La monnaie des vingt-cinq francs ?
— Eh bien, oui, qu’en as-tu fait ?
— Ce que j’en ai fait ?
— Oui ; vas-tu parler !
— Je ne sais pas, moi… Je n’en ai rien fait… On ne m’en a pas remis…
— Comment ! tu n’as pas rapporté de monnaie ! Tu as donné un vingt-cinq francs tout rond pour trois livres de beurre ! Eh bien, c’est du propre. Plus que ça d’hommes d’affaires… Tu n’es pas près d’y retourner au marché, mon homme. C’est moi qui me charge de la besogne.
C’était tout ce que le farceur voulait.
Il baissa la tête d’un air confus, mais riant dans ses barbes, – fier d’avoir si bien réussi.
Sa femme – qui fit toujours le marché par la suite – répétait souvent :
— C’est bien étrange ; Jean-Baptiste est intelligent, tout le monde le dit. Eh bien, il ne sait pas compter l’argent ; jamais il n’a pu faire le marché.
La bonne dame avait sans doute épousé le bedeau de Québec pour ses autres qualités, mais à coup sûr elle ne l’avait pas aimé pour les charmes de sa personne.
Il était d’une laideur épique.
Non pas, il est vrai, de cette laideur repoussante qui unit la bassesse de l’expression à la hideur des traits ; mais de cette laideur comique, burlesque, qui attire les regards et provoque l’hilarité.
Il avait de petits yeux gris, bridés, louchant ou biglant à volonté, et si bien maîtrisés que souvent l’un des deux riait à vous faire éclater, pendant que l’autre pleurait à chaudes larmes.
Ses yeux, du reste, n’étaient pas seuls à posséder cette étrange faculté de rire et pleurer simultanément ; il en était de même pour son visage tout entier.
Quand il le voulait, d’un côté, c’était Héraclite, et de l’autre, Démocrite, et vice versa.
Au milieu de cette bizarre combinaison, s’épatait un nez retroussé comme le pavillon d’un cor de chasse, au-dessus d’une lèvre supérieure qui semblait s’allonger avec effort pour maintenir une position normale.
Ajoutons une perruque rouge queue de vache, hirsute, mal peignée, qui ne sut jamais tenir en place ; et l’on aura une légère idée des attraits physionomiques de notre héros, au moins sur ses vieux jours.
J’ai dit que cette perruque était rousse ; entendons-nous, elle ne le fut pas toujours.
Dans cette circonstance, elle changea de couleur.
Oneille – comme perruquier la chose lui était facile – apparut un dimanche à l’église avec une perruque d’un beau noir de jais.
— Tiens, fit Mgr Panet, après l’office, vous avez bien rajeuni, maître Oneille ! Vous voilà avec des cheveux noirs ; j’ai eu peine à vous reconnaître.
— Hélas ! Monseigneur, répondit Oneille d’un air triste, je suis en deuil !
En effet, il avait perdu sa mère.
Les fermiers, qui à cette époque venaient vendre leurs denrées sur la place de la cathédrale, étaient surtout l’objet de ses mystifications.
Dieu sait quelles incommensurables couleuvres son aplomb sans pareil fit avaler à leur naïveté !
Un jour, l’un d’eux s’approche de lui :
— Connaissez-vous M. Oneille, le bedeau ?
— Comment donc, c’est mon meilleur ami.
— Vrai ? Y paraît qu’il est ben drôle, c’pas ?
— Drôle ! Y a pas de singe pour le battre.
— Sac à papier ! que je voudrais t’y ben voir c’t’homme-là !
— C’est facile, je peux vous le montrer tout de suite.
— Dites-vous ça pour tout de bon ?
— Beau dommage ! Vous avez votre voiture ? J’ai affaire au faubourg ; conduisez-moi, vous le verrez tant que vous voudrez.
Et les voilà partis parcourant la ville en tous sens, Oneille faisant arrêter la voiture à chaque instant pour entrer dans les magasins, hélant celui-ci, causant avec celui-là, – tuant le temps à petites étapes.
Il avait dit à son conducteur avant de partir :
— Tâchez de le reconnaître : je vous laisserai deviner.
Mais le malheureux ne devinait pas, on sait pourquoi.
En revanche il guidait son cheval d’une main, et de l’autre se tenait les côtes.
Cependant le temps avançait.
— Sac à papier, dit-il en désespoir de cause, est-ce que nous le verrons pas ben vite, vot’ monsieur Oneille ?
— Mais sapristi, vous êtes bien exigeant ; voilà deux heures et demie que vous le regardez.
— Où ça ?
— Ici ! c’est moi. Vous ne feriez pas fortune à deviner, vous !
On n’a pas besoin de se demander si le bon habitant faisait une tête.
— C’est égal, disait-il, quelques instants après, à ceux qui lui demandaient ce qu’il était devenu pendant tout ce temps ; c’est égal, j’ai perdu une matinée, mais j’ai ben ri pour trois mois.
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