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Chapitre 2

Car il faut vous dire que Marcel Aubin s’exprimait bien rarement en prose.
Pour ma part, je ne l’ai jamais entendu faire usage de cette forme vulgaire du langage.

On aurait dit qu’à l’inverse de M. Jourdain, il faisait de la poésie sans le savoir.

Quand je dis poésie, il faut s’entendre ; la poésie de Marcel Aubin n’avait qu’une parenté très éloignée avec celle de Lamartine et de Victor Hugo.

Il n’avait pas cette prétention. Du reste, il ignorait probablement le nom même de ses augustes rivaux.

Quand il avait réussi à aligner plusieurs rimes – ou plutôt plusieurs consonances – à la suite les unes des autres, il ne lui importait guère que la désinence fût conforme aux règles de la prosodie, ou qu’une terminaison féminine fût immoralement accouplée à une terminaison masculine, pourvu que cela eût un certain rythme et sonnât richement à l’oreille, son ambition n’avait rien à désirer.

Il appelait cela des rimettes.

Et, il faut l’avouer ; autant que mes souvenirs et la tradition – corroborée par certaines notes laissées par ma grand-mère – peuvent en faire foi, le loustic avait un talent peu ordinaire pour ce genre d’exercice.

Probablement ne rêvait-il qu’à cela.

Qu’on en juge par un exemple :

Un bon jour, il entre, sa pipe à la main, chez une femme de notre voisinage, du nom de Vermette, et lui adresse ainsi la parole :

Ma chèr’ madam’ Vermette,

Voudriez-vous m’permette

D’vous d’mander une allumette ?

Et quand la bonne femme lui eût donné ce qu’il demandait, Marcel Aubin ajouta avec un salut et un geste inimitable :

Que l’bon Dieu vous la r’mette,

C’est le souhait d’ma rimette !

Comme on le pense bien, il réussissait de cette façon à amuser beaucoup de monde ; mais sa causticité – et sans doute aussi quelquefois le besoin de la rime – lui faisaient dire des choses trop piquantes pour ne pas blesser certaines susceptibilités.

Et alors, gare le manche à balai !

Il y avait, chez un de nos voisins, une vieille fille du nom de Gervais, qui avait pris notre individu en grippe, et contre qui il ne manquait jamais d’exercer sa malignité par des rimes plus ou moins provocantes.

Mais sachant ce qui l’attendait, il se tenait à distance respectueuse, prêt à tourner les talons à la première déclaration d’hostilité, avec une prestesse qui faisait honneur à ses longues jambes.

Un jour, il l’apostropha avec un geste des plus insinuants, et sur un ton qui était tout un poème à lui seul :

Mamzell’ Gervais,

Si on pouvait,

Si on pouvait,

Si on pouvait !...

— Comment, c’est encore ce vaurien-là ! Passez votre chemin, méchant gibier ! Y a rien pour vous ici.

Et lui de reprendre avec un accent de gouaillerie incommensurablement significative :

Mamzell’ Gervais,

Si on savait,

Si on savait,

Si on savait !...

— Qu’est ce que tu veux dire, scélérat ? Parle, ou je te jette une chaudiérée d’eau bouillante sur le museau, infâme vagabond !

Mamzell’ Gervais,

Si on l’trouvait,

Si on l’trouvait,

Si on l’trouvait !...

Il n’eut pas le temps d’aller jusqu’au bout. Ce fut une tempête.

Les couteaux, les cuillers, les fourchettes, les casseroles, les lèchefrites, toute la batterie de cuisine lui vola par la tête dans un pêle-mêle épique, tandis que le malencontreux rimeur détalait sans même songer à protéger son arrière-garde.

— Aïe ! Marcel, lui crie quelqu’un ; tu as eu la soupe chaude, à ce qu’il paraît.

Et l’imperturbable rimeur de répondre :

Ça vient d’mamzell’ Gervais ;

Et comm’ j’suis pas mauvais,

C’est pour ça que j’men vais !

Il ne faudrait pas croire, cependant, qu’il fût toujours reçu d’une façon aussi inhospitalière partout où il se présentait.

Au contraire.

Il avait ses entrées privilégiées chez bien des gens.

Là il se présentait avec obséquiosité.

C’était :

Ma bonn’ madam’ Plaisance

Auriez-vous la complaisance

D’endurer ma présence ?

Ou bien :

Chèr’ madam’ Latulippe,

Sachant qu’c’est vot’ principe,

De pas trop fair’ la lippe

Quand un homme s’émancipe,

J’entre allumer ma pipe.

Ou bien encore :

Quand j’passe chez mam’ Laporte,

J’veux que l’bon Dieu m’emporte,

Faut que j’arrête à sa porte

Pour savoir comment ell’ s’porte !

Alors on ne manquait guère de lui dire :

— Entrez, monsieur Marcel, entrez !

Et il répondait en s’installant :

Comme j’ai du loisir,

Puisqu’ c’est votre désir,

J’entre pour vous fair’ plaisir.

Ou, s’il voulait continuer sa route, il se confondait en saluts, disant :

Madam’, je vous remercie,

En passant par ici,

Je n’avais que l’ souci

D’ vous saluer ainsi !

— Et il détalait.

Au nombre de ceux qui lui faisaient meilleure façon se trouvait une veuve du nom de Rivage.

Elle avait toujours une réserve de friandises pour le poète ambulant.

Un jour qu’elle lui offrait un verre de rhum, qu’il dégustait avec enthousiasme, il lui adressa cette déclaration à brûle-pourpoint :

Ma bell’ madam’ Rivage,

J’apprécie vot’ breuvage ;

Si j’étais moins sauvage,

J’voudrais qu’mon esclavage

Consolât vot’ veuvage !

Je ne sais si cette déclaration fut bien reçue dans le moment ; en tout cas, elle n’eut point de suite, car Marcel Aubin est mort garçon.

Qu’on ne soit point surpris de voir Marcel Aubin galant et même amoureux.

Si bohème qu’il fût, il avait le cœur tendre, et se piquait de bonne compagnie – pourvu qu’on n’exagère pas trop la portée que je donne ici à ce mot.

Il était toujours vêtu d’une façon convenable, et mettait même à cela quelque coquetterie, paraît-il.

Au moins si l’on en juge par la réponse qu’il fit un jour à une jeune fille du nom d’Arthémise Caron.

Celle-ci lui ayant dit :

— Vous êtes bien faraud aujourd’hui, monsieur Marcel !

Marcel Aubin avait répondu sans la moindre hésitation, et avec le geste qu’on lui connaît :

Mamzell’ Arthémise,

Si j’économise,

C’est pas sur ma mise.

Il faut que ma ch’mise

Soit blanche et bien mise :

C’est un’ chose admise !

Il avait aussi l’habitude de dire en se rengorgeant et en risquant des effets de mollets – avec des résultats plus ou moins désastreux, il faut en convenir :

Quand Marcel Aubin,

La canne à la main,

L’pied dans l’escarpin,

Fait, soir ou matin,

Son p’tit bout d’chemin,

Faudrait voir un peu

Si y a quelqu’monsieur

En habit à queue,

Comme en souliers d’bœufs,

Pour se montrer mieux !

Il appartenait, d’ailleurs, à une famille de cultivateurs à l’aise, bien connus dans le comté de Lotbinière.

Le lieu de sa naissance, il nous le nommait en vers :

Je suis d’Sainte-Croix,

Ous’ qu’il ne croît

Qu’ de bons écroîts ;

Au moins je l’crois.

Dans la langue du pays, écroît veut dire rejeton.

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