Chapitre 4
A l’époque où florissait Marcel Aubin, florissaient aussi les fricots, les réunions joyeuses des jours-gras, les parties de danse, et les noces qui duraient trois jours et trois nuits.
Entre Noël et le carême surtout, ces fêtes se multipliaient d’une façon qui attestait éloquemment la fidélité de notre race aux traditions de la vieille gaieté gauloise.
Un des traits caractéristiques de ces réunions du temps passé, c’était l’admission des survenants.
On appelait survenant – le mot le dit – celui qui, n’ayant pas été invité, se présentait quand même – à la fin du repas généralement – pour prendre part à la sauterie qui s’organisait dans la soirée, et même dans l’après-midi.
Ils arrivaient souvent plusieurs à la fois, et on leur faisait presque toujours bon accueil, à la condition toutefois qu’ils fussent amusants.
Or, étant donné le caractère de Marcel Aubin, il n’est guère besoin d’ajouter qu’il ne manquait pas souvent de se présenter en survenant dans les fêtes de ce genre qui se donnaient sur son passage – la condition d’être amusant n’ayant pour lui rien de particulièrement onéreux.
Une fois, un nommé Marcoux mariait sa fille, et tout le canton avait été invité à venir “battre les ailes de pigeon” en l’honneur des nouveaux mariés.
La réunion était nombreuse et animée.
Vers neuf heures arrive Marcel Aubin, tout endimanché, frais comme un concombre, et le plus large des sourires épanoui entre les deux oreilles.
Il se campe sur un jarret, tire sa plus belle révérence, et prend la parole en ces termes :
Bonsoir la compagnée,
Faut pas vous indigner
Si j’entre sans cogner ;
J’vous la souhaite à poignée !
— Tiens, tiens, s’écrie-t-on de toutes parts, c’est le brave Marcel !
— Bonsoir, Marcel !
— Comment ça va-t-il, Marcel ?
Et Marcel de reprendre sans souffler :
Oui, mesdam’s, c’est Marcel,
Qui vient mettr’ son grain d’ sel ;
C’est là-dedans qu’il excelle !
— Dansez-vous un rigodon ?
– Merci, j’ vous demand’ pardon ;
J’en ai jamais eu l’ don !
Ainsi, continuez donc !
— Asseyez-vous au moins, fit une des jeunes danseuses.
– Ma foi, mamzell’ Thérèse ;
Pourvu qu’la chose vous plaise,
Pour êtr’ plus à mon aise,
Je r’fuserai pas une chaise.
— M. Marcel prendra aussi un petit verre de rhum, j’en suis sûre, fit la maîtresse de la maison.
C’était là une proposition qui ne laissait jamais Marcel Aubin indifférent.
Aussi répondit-il avec un empressement qu’il n’essayait point de dissimuler :
– Merci, madam’ Marcoux ;
C’est pas qu’ j’en prenn’ beaucoup ;
Mais j’r’fuse pas un coup.
S’ rincer la dall’ du cou,
C’est pas ça qui découd
C’ qui fait coucouroucou !
Est-il besoin de le dire ? les petits coups se succédèrent si bien que, de verre en verre, et de rimette en rimette, Marcel Aubin finit par s’affubler du panache qu’il ne manquait presque jamais de mettre à son chapeau dans les circonstances analogues.
Cela n’altérait, par exemple, ni sa verve poétique ni sa présence d’esprit.
Témoin cette réponse qu’il fit ce soir-là même à la femme d’un nommé Barbin – lequel faisait souvent la noce et ne brillait guère du côté de l’intelligence, surtout dans ces moments-là.
Elle s’était permis de plaisanter un peu notre héros sur la solidité de son plumet.
Il se campe devant elle, et dans l’attitude de la dignité offensée, il lui décoche cette apostrophe :
Mam’ Barbin, j’ vous en prie,
J’ mérit’ pas vot’ mépris ;
Si j’ai un peu trop pris,
J’ suis pas un mal appris,
Et j’ai tout mon esprit ;
Ce qui vous prouve ben,
Ma chèr’ madam’ Barbin,
Que c’est pas vot’ mari,
Mais qu’ c’est Marcel Aubin !
q