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Chapitre 3

Mais ce n’était pas là sa vengeance.
Il en rêvait une autre. Il voulait réhabiliter l’ex-voto de son grand-père, en l’allant tirer du réduit où on l’avait remisé, pour l’installer dans l’église de Saint-Romuald – la paroisse voisine – à la place d’honneur qu’il avait occupée dans l’église de Saint-Joseph.

Le curé de Saint-Romuald était le vénérable M. Saxe, qui a laissé des souvenirs si vivaces et si charmants dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu.

Aux premières atteintes de sa maladie, Dominique accourait auprès de lui, et lui faisait part de ses projets.

Le bon curé, qui connaissait son homme, n’avait garde de le contrarier.

Il souscrivait à tout, et se mettait, avec sa paroisse, à la disposition du pauvre détraqué, qui s’en retournait dans la jubilation.

Alors commençaient des courses, des voyages, des visites de jour et de nuit, dès va-et-vient à droite et à gauche, des démarches de toutes sortes et des efforts sans fin pour organiser la translation de la fameuse frégate.

Il voulait une fête dans toutes les règles, une démonstration colossale.

Les deux paroisses venant au-devant l’une de l’autre, des parrains et des marraines, des Te Deum, des banquets, des discours, des drapeaux, des flambeaux, de la musique, des cavalcades, des troupes, le canon, et le reste.

M. le curé serait invité sans doute – on ne pouvait guère lui passer devant le nez sans injure – mais bien sûr qu’il n’y viendrait point ; il avait assez de cœur pour cela.

Du reste, on se passerait de lui.

Et s’il n’était pas content, il se contenterait, voilà !

Après tout, Dominique ne lui devait rien. Et cætera.

Or cette pompe, que le brave homme voyait se déployer ainsi en imagination, tout en prenant des proportions de plus en plus héroïques, subissait graduellement, dans son pauvre cerveau, des transformations plus ou moins singulières.

Les perspectives se faussaient si bien dans son esprit, que l’objet principal de la fête y perdait entièrement son caractère primitif.

Ce n’était plus une frégate-joujou qu’il fallait transporter d’une église dans une autre, c’était un véritable vaisseau de guerre de haut bord et de fort jaugeage, monté par un équipage en chair et en os, à bord duquel devaient prendre place tous les principaux invités, depuis le gouverneur-général jusqu’à l’archevêque de Québec.

Pour ces personnages éminents l’admission allait de soi. Mais c’était pour le choix des autres – le menu fretin – que cela devenait embarrassant.

Un tel et un tel en seraient-ils ou n’en seraient-ils pas ? C’était là le chiendent.

Il y avait du pour, mais aussi il y avait très souvent du contre.

Quant à celui-ci, ça ne souffrait pas de difficultés, mais il y avait son beau-frère ; et ici, dame, pour une raison ou pour une autre, surgissaient des inconvénients.

Quant à celui-là, c’était une autre affaire ; il n’en voulait pas du tout ; mais son exclusion mécontenterait son neveu ; et il tenait au neveu.

Et puis il y avait Mme Pierre et Mme Jacques, qui ne pouvaient pas se sentir.

La petite Jean, dont le père et la mère avaient des titres incontestables, mais qui avait un peu fait parler d’elle au dernier « bazar de la paroisse ».

Et patati, et patata !

Tout cela l’embrouillait et le jetait dans des perplexités inextricables.

— Vacarme ! si je m’écoutais, j’enverrais toute la machine se promener ! s’écriait-il parfois, tout découragé.

Et la fête se remettait forcément de semaine en semaine et d’un mois à l’autre, jusqu’à ce que, le printemps arrivé, à la première voile d’outre-mer faisant son apparition dans le port de Québec, le brave Dominique eût repris sa raison, sans conserver le moindre souvenir des longues tribulations qu’il venait de traverser.

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