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Chapitre 8

On en parla longtemps.
Mais on pardonnait tout au pauvre garçon, qui, même lorsqu’il pratiquait d’impitoyables accrocs dans le voile de la vie privée, croyait obéir aux voix d’en haut, et n’avait pas l’ombre d’un sentiment malicieux.

Ces voix d’en haut – sa « mission », comme il disait – ne lui laissaient aucun repos.

Même lorsqu’il était le plus absorbé dans l’organisation de cette fête qui faisait la principale préoccupation de sa folie, il était parfois brusquement détourné de sa voie par je ne sais quelles aberrations mystiques où se noyaient les dernières lueurs de sa raison.

Un jour, au moment où j’allais fermer mon bureau, pour aller respirer une atmosphère plus en rapport avec mes goûts, Dominique entra.

Il était pénible à voir.

C’était par une de ces journées d’avril où la neige boueuse change les routes en fondrières ; et le malheureux, dont les genoux crevaient le pantalon délabré, suant et grelottant à la fois, flottait presque dans ses bottes où l’eau giclait par les déchirures.

Il était tellement fatigué qu’il avait peine à mettre un pied devant l’autre.

C’était une pitié.

— Mon pauvre Dominique, lui dis-je, d’où viens-tu donc en cet état ? Tu es à moitié mort. Oh ! la la !…

— Mon cher petit frère, me répondit-il en s’affaissant sur une chaise, t’as raison de me plaindre, va ! Je viens de subir ma passion.

— Ta passion ?

— Oui, et je te souhaite bien de jamais faire le même chemin.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Dame, ce que je veux dire, c’est que les Juifs m’ont pris, à mon tour ; et, vacarme ! y a pas eu à tortiller, il a bien fallu porter ma croix, comme l’autre.

— Où as-tu été comme ça ?

— Jusqu’au Calvaire, donc !

— Est-ce bien loin ?

— Au diable vert, derrière chez le bonhomme Baptiste Canne, à Arlaka.

— Cristi ! ça fait un non bout de chemin !

— J’te crois ! et puis y avait mon pendard de Simon, là, qui me laissait tout faire.

— Quel Simon ?

— Le Cyrénéen ! Un véreux qui m’a pas aidé pour la peine. Un feignant numéro un, j’te le dis !

— Tu t’en es tiré tout de même ?

— A bien fallu. Pour marcher, ça allait encore ; mais c’est les chutes qui m’éreintaient. Trois chutes ! à quatre pattes ! dans la boitte ! tu vois ça ?… Vacarme ! ris pas !.. j’aurais ben voulu te voir à ma place !…

Le fait est que mon sérieux m’échappait de temps en temps malgré tous mes efforts pour le garder.

— Mon petit frère, écoute ! reprit Dominique ; les Juifs je m’en fichais pas mal, tu comprends ; mais c’étaient les boufresses de saintes femmes qui m’embêtaient.

— Vraiment ?

— Comme de raison ! des braillardes ! Et puis, tu me connais, ça prend pas avec moi ces manières-là : Ils appellent ça des filles de Jérusalem. Eh bien, je leux ai dit : quand même vous seriez des filles de par chez nous, mêlez-vous de vos affaires ! En voilà une conduite !…

— Et tu es arrivé enfin ?

— Oui, comme j’ai pu.

— Et l’on t’a crucifié ?

— Ils ont pas osé ; mais, mon cher petit frère, j’ai autant souffert. Je te dis que le Ponce-Pilate aura un chien de ma chienne un de ces jours. C’est le dernier voyage qu’il me fait faire comme ça !…

Pauvre Dominique, il a été une des gaietés de ma jeunesse.

Il m’a aimé… durant l’hiver, au moins. Je lui en sais gré.

Il ne s’imaginait pas que j’écrirais jamais son histoire. Ni moi non plus.

Ainsi va le monde.

Quant à la petite frégate, subtilisée.

Où est-elle ?

S’est-elle vendue cher ?

Je ne sais ; mais si je la revoyais, rien ne pourrait réveiller plus vivement mes souvenirs d’enfance.

Cela me rajeunirait de cinquante ans !

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