‹ Originaux et détraquésChapitre 59 sur 73 · Chapitre 1

Chapitre 1

Avais-je complètement oublié Burns, pendant mon séjour aux États-Unis – de 1866 à 1871 – ou bien ne l’avais-je jamais connu ?
C’est ce que je n’oserais sérieusement affirmer.

Il est assez probable que j’en avais seulement entendu parler, et que le souvenir m’en était resté très vaguement dans la mémoire.

Avez-vous remarqué que les individus les plus excentriques, de même que les événements les plus extraordinaires ne vous frappent guère et ne vous laissent aucune impression spéciale quand vous êtes enfant ?

Dans votre inexpérience de la vie, vous croyez ces choses-là d’occurrence journalière, et elles ne vous surprennent point.

Tout jeune bébé, je vis un homme du nom de Marceau, ayant à chaque main deux petits doigts qui semblaient avoir poussé comme des branches à la deuxième phalange de l’index et de l’annulaire.

Je jouai avec ces petits monstres, sans soupçonner un instant que j’étais en présence d’un phénomène.

Quand, en 1849, la fameuse « cage de la Corriveau » fut exhumée sous mes yeux, dans le cimetière de Saint-Joseph-de-Lévis, mes camarades et moi nous manipulâmes à notre gré la lugubre relique, sans l’ombre d’une émotion, et sans la moindre idée que c’était là une des curiosités de notre histoire.

On ne se rend bien compte de ces choses que plus tard.

Cela peut expliquer comment il se faisait que je n’eusse pas conservé la mémoire de Burns, si remarquable que fût le personnage.

Quoi qu’il en soit, voici en quelles circonstances j’eus l’avantage de faire sa connaissance définitive.

J’habitais Chicago, et j’étais en promenade dans mon pays – promenade qui dure encore, par parenthèse – et, pour ainsi dire mon sac de voyage à la main, j’avais posé ma candidature à Lévis, aux élections de 1871.

Pour avoir un pied-à-terre dans la circonscription, je m’étais installé à titre d’associé, dans l’étude d’un jeune avocat débutant, qui est décédé depuis.

Ma vieille enseigne – l’enseigne à lettres d’or, admirée, lorgnée et contemplée avec une si naïve satisfaction, durant les premiers mois d’exercice professionnel – ma vieille enseigne, retrouvée au fond d’un grenier, avait été clouée au-dessus de la porte extérieure, à l’endroit le plus apparent de la façade ; et, en moins de quinze jours, grâce aux discours de hustings, dont nos compatriotes sont si friands, la popularité, sinon la clientèle, commençait à me sourire.

Quand on arrive des États-Unis, et qu’on brigue ainsi à brûle-pourpoint le suffrage des électeurs pour un siège en parlement – dans une division électorale comme Lévis, surtout – on passe nécessairement pour riche.

Et les électeurs intéressés affluaient, chacun me vantant le plus éloquemment possible son dévouement à mes intérêts, mais surtout son influence dans sa localité.

Je les écoutais patiemment, ayant l’air de tout gober ; mais, au point de vue pratique, quand arrivait le quart d’heure de Rabelais, je me montrais quelque peu dur à la détente, et pour cause.

Cela désappointait un peu certains chauds partisans des amis dévoués que je n’avais encore ni vus ni connus ; mais j’en entendais d’autres – plus malins évidemment – qui murmuraient, une fois passé le seuil de la porte :

— Laissons-le faire ; c’est un fin merle ; il garde ça pour les derniers jours ; nous reviendrons.

Et je me disais :

— Dans quel guêpier suis-je donc venu me fourrer sans la moindre nécessité, mon Dieu !…

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