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Chapitre 5

Une fois – c’était à l’époque où j’étais député de Lévis – il aperçoit, sur le pont du Québec, mon père qui s’embarquait pour Montréal.
Il saute sur la passerelle, l’air très affairé, et tout à fait pressé.

— Fréchette est-il à bord ? demande-t-il à l’homme de quart.

— M. Fréchette père ?

— Non, le député.

— Je ne l’ai pas vu.

— Il m’avait pourtant promis d’être ici avant moi, fit-il avec un geste d’impatience.

Et il attendit.

Tout à coup :

— Sapristi ! s’écrie-t-il, il y a des gens bien ennuyeux ! En voilà des tours à jouer, par exemple. Il devait venir rencontrer son père au départ du bateau, et je vois bien que c’est de la blague… S’il m’y reprend…

— Pardon, Monsieur, vous attendez mon fils ? fit mon père en s’approchant.

— C’est votre fils, Louis Fréchette, le député ?

— Oui, Monsieur.

— Alors, Monsieur, je vous demande pardon pour ce que je viens de dire. Il y a au moins un peu de vrai dans ce qu’il m’a raconté.

— Au fait, de quoi s’agit-il ? demanda mon père, que ces manières commençaient à agacer.

— Vraiment, je ne sais, Monsieur, si je dois…

— Allez, ne vous gênez pas.

— Eh bien, voici, Monsieur. Lui et moi, nous avons passé l’après-midi ensemble chez le notaire Guay, dans le faubourg Saint-Roch, par affaires. En revenant, il s’arrête chez M. Garneau, le marchand de la rue Saint-Pierre, et me dit : « File avec la voiture, porte la valise au MountainHill, et viens me rejoindre au steamboat, je paierai le cocher là. » Je l’ai cru naturellement, et me voilà dans de beaux draps : la voiture sur les bras, et pas un sou dans ma poche ! Quand à ce que je lui ai prêté, je n’en suis pas inquiet ; je sais bien qu’il me le rendra. Mais qui va payer le cocher, en attendant ?

— Il sera sans doute ici dans un instant, fit mon père.

— Bigre d’instant ! s’écria Burns. Voilà près d’une demi-heure que je l’attends sur le quai avec la voiture. Le cocher s’impatiente, et de mon côté je n’ai pas que ça à faire. Le farceur n’est pas près de m’embêter de cette façon, je n’ai que ça à vous dire !

— Qu’est-ce qu’il réclame donc, ce cocher ?

— Ah ! une bagatelle seulement : soixante-quinze sous. Si c’était une somme au moins… mais quand on ne l’a point, n’est-ce pas… Qu’il y revienne, le satané blagueur !…

— Mais, mon cher monsieur, dit mon père, Louis est un honnête homme. S’il vous a trompé, c’est involontairement, j’en suis certain. Du reste, voici les soixante-quinze sous, allez payer votre cocher.

— Ma foi, Monsieur, j’accepte parce que c’est vous, fit maître Burns ; mais si Louis arrive après mon départ, vous pouvez lui dire qu’on ne me joue pas deux fois de cette manière-là.

Vous vous imaginez si j’eus beau à taquiner mon pauvre père, quand il me parla des soixante-quinze sous qu’il avait ainsi donnés pour moi.

Je n’avais appris sa courte apparition à Québec que le lendemain de son départ.

Cette course chez un notaire de Saint-Roch, cette station chez M. Garneau, cette valise, ce cocher, est-il besoin de dire que tout cela était de l’invention de Burns ?

Quelques instants lui avaient suffi pour combiner toute cette histoire !

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