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Chapitre 3

Un jour – il y a de cela trente-cinq ans passés – le hasard nous avait amenés, mon frère et moi, à la Pointe-aux-Orignaux.
Naturellement, nous logions à l’hôtel de George Lévesque.

Il y avait joyeuse compagnie, et nous passâmes une assez agréable soirée, à écouter les histoires merveilleuses et les périodes ronflantes de notre amphitryon.

Il en résulta pour nous une nuit fort courte ; car, comme on nous avait dit que la marée du matin serait bonne pour la pêche à l’éperlan, dès l’aube nous étions sur la jetée, la ligne à la main.

Quelle pêche, mes amis !

Des éperlans longs de dix pouces, par centaines, par milliers.

Nous en tirions trois, quatre, cinq à la fois, – quelquefois deux accrochés au même hameçon.

Le même appât servait pour dix, vingt, trente. Il n’y avait qu’à lancer la ligne à l’eau. C’était une rage, une poussée, une pléthore, une foison !

Enfin, une pêche miraculeuse.

En une heure, nous avions rempli jusqu’au bord un grand baquet d’une masse grouillante, luisante et frétillante de petits poissons argentés dont la fraîcheur savoureuse faisait plaisir à voir.

Or nous commencions à nous sentir fatigués, et nous songions à abandonner la partie, lorsque George Lévesque apparut, tout blanc comme à l’ordinaire, avec son panama et son costume de coutil immaculé.

— Tiens, M. Lévesque !

— Eh ! vinguienne ! c’est vous autres, ça !… Déjà debout, torrieux !… Comment ça va-t-il, sac-à-papier, à ce matin ?…

— Pas mal, et vous, monsieur Lévesque ?

— Ah ! moi, je me porte toujours comme le quai de la Rivière-Ouelle, mardi !

— En effet, vous paraissez frais comme une alose.

— T’entends bien, George Lévesque et puis le quai de la Rivière-Ouelle, ça fait pas deux, ça, tonnerre de Kamouraska !… Ça fait rien qu’un, cré baguette ! Qu’est-ce que vous faites donc là, tas de crimes ?

— Nous pêchons.

— Vous pêchez, vice !… Pas du poisson toujours, torrieux !

— Pas du poisson !… qu’est-ce que c’est donc ça ?

Et, pendant que j’indiquais du doigt le baquet regorgeant d’éperlans, mon frère en tirait quatre autres d’un même coup de ligne.

— Ça, reprit George Lévesque, avec un air de suprême dédain ; ça du poisson, massacre !…

— Dame, ce ne sont pas des marsouins, mais c’est du poisson tout de même.

— Écoute, mon ami ; vous connaissez pas ça le poisson, vacarme !… C’est, t’entends bien, George Lévesque qui connaît ça !… indubitablement.

— Ah !

— Oui ! vous parlez d’éplans, tord-vice !… C’est pas de l’éplan, ça, bondance ! c’est de la farce, batêche ! c’est pour rire… C’est moi, t’entends bien, écoute ! c’est George Lévesque qui en a vu de l’éplan. Y a dix ans de ça, malheur !… Dans le printemps, comme aujourd’hui, cré virgule !… une marée, vainqueur !… une marée, enfin… au ras du quai, bout de corde !… Avec un banc d’éplans, torrieux !… qu’on voyait pas l’eau, alorsse !… Comme de raison, pas capable de faire, t’entends bien, le tour du quai. Nonobstant, fallait sauter par-dessus… Écoute, t’entends bien, mardi !… trois pieds d’épais… haut comme ça, vice !… un débord, victime !… Quelque chose d’impudique, t’entends bien !… J’étais là, écoute ! avec des seines, avec des retz, avec des lignes, avec des câbles, virginis ! avec des grappins, des crow-bars, des guindeaux et des palans, vacarme ! Et on envoyait fort, torrieux ! alorsse !… je vous en parle !… Ça, c’était une pêche, blasse ! De l’éplan, j’en z’ai eu, c’te fois-là… enfin… pour fumer toute ma terre, cré virgule ! ma terre et toutes celles de mes voisins, tonnerre de la Baie-Saint-Paul !… Dites pas, nom d’un chien ! que vous prenez du poisson, blasphème ! c’est de la bouillie pour les chats, c’te pincée de frémilles-là, pochetée de crimes !…

Nous l’écoutions bouche bée, mon frère et moi, entièrement subjugués par un pareil débordement.

Dieu sait jusqu’où il aurait poussé les choses si nous avions eu l’imprudence de le contredire.

Il aurait pu endiguer la Rivière-Ouelle et le Saint-Laurent par-dessus le marché…

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