Chapitre 2
L’individu qui venait d’interrompre la fête publique, en créant cette diversion, était un étrange original bien connu de tout Québec, dont il a fait la gaieté durant plus d’un demi-siècle.
Qui de ma génération ne s’en souvient pas ?
Qui ne l’a pas un peu taquiné ?
Il s’appelait Langlois – Michel Langlois – de son vrai nom ; mais nombre de Québecquois, de ses voisins même, l’ont toujours ignoré.
Tout le monde l’appelait Grelot, simplement Grelot.
Et cela suffisait : il était connu.
Comment ce burlesque sobriquet lui avait-il été appliqué ? Cela se perdait dans la nuit des temps et dans l’incertitude des suppositions.
Probablement comme tous les autres sobriquets. Un hasard vous l’attire ; vous vous en fâchez, et vous en voilà affublé pour le reste de vos jours.
On raconte qu’un dimanche, en sortant de l’église du faubourg Saint-Roch, sa paroisse, Michel Langlois, qui était alors un jeune homme de bonne mine et de moyens, paraît-il, fit la remarque, sur un ton de mécontentement assez naturel, qu’un maladroit venait de lui froisser son haute-forme, – un castor tout neuf.
Que diable ! tout le monde n’a pas la patience d’un ange.
— Satané grelot ! dit-il, il a bossué mon chapeau !
Pourquoi grelot ? on n’en sait rien.
Cette expression lui était peut-être venue sur les lèvres, à son insu, sans avoir dans son esprit aucune signification spéciale.
Il l’avait sans doute laissé échapper d’une manière inconsciente, sans y attacher aucune portée injurieuse.
Il avait dit grelot, comme il aurait dit toute autre chose.
Mais il avait dit grelot.
Et ce mot-là devait peser d’un poids terrible sur sa destinée.
Grâce à lui, le jeune homme respectable et bien mis, plein de force et d’espérance, qui l’avait prononcé, vit tout s’écrouler autour de lui.
Il manqua sa carrière, perdit sa fortune et même son nom, traîna durant soixante ans une existence de paria, et mourut fou.
Voici ce qui était arrivé.
Un gamin – il y en a toujours dans ces circonstances-là – qui avait entendu l’exclamation malencontreuse, frappé de la consonance des mots grelot et chapeau, se mit à fredonner, sans malice, mais sur un ton quelque peu gouailleur :
Satané grelot !
Qu’a bossué mon chapeau !
Satané grelot !
Qu’a bossué mon chapeau !
Michel, qui n’était pas d’humeur à goûter la plaisanterie, se fâcha, interpella le gamin, voulut lui imposer silence.
Ce fut bien pire.
L’incident tourna en charivari.
Les gamins – d’autres étaient venus à la rescousse – chantaient à tue-tête :
Grelot ! Grelot !
T’a bossué mon chapeau !...
Après les enfants, d’autres vinrent.
Les loustics de tous les âges s’en mêlèrent.
On ne chantait plus : « T’a bossué mon chapeau ! » on criait Grelot tout court :
— Grelot ! Grelot ! Grelot ! sur tous les tons et dans toutes les clefs, avec des accents suraigus de soprano et des ronflements de basse-taille, soutenus par un concert de glapissements, de miaulements et de hurlements sans nom.
Michel fut ramené chez lui par des personnes charitables, les vêtements en désordre, le chapeau fatal sur les yeux, et dans un état d’exaspération qui le retint trois jours au lit.
C’est là l’histoire qu’on racontait.
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