L’ARRIVÉE DU COLON
Jules Bérard, fils d’un petit propriétaire jurassien, affiné par un séjour à la ville, ouvrier jardinier, imbu d’idées libertaires, avait voulu apporter sur un sol nouveau le petit avoir que lui avait laissé son père. De loin, Bérard s’était fait une idée des groupements français d’Algérie, qui l’avait séduit. Ces groupements devaient être comme de fortes familles françaises essaimées sur la terre vierge, y apportant leur énergie, leur solidarité florissante loin du cadre étroit et routinier de la vie métropolitaine.
Certes, il y aurait là-bas beaucoup de difficultés: le climat parfois meurtrier, le sol inconnu, la sécheresse, le sirocco, les sauterelles, les indigènes... Les manuels qu’avait lus Bérard parlaient de tout cela. Mais il trouverait là-bas d’autres colons, expérimentés déjà, qui le mettraient sur la voie, qui le conseilleraient, le protégeraient.
Et, après de longues et coûteuses formalités, Bérard avait obtenu une concession au «centre» de Moreau qu’on agrandissait et qui dépendait de la petite ville de *** dans le Tell constantinois.
Bérard arriva à Moreau un soir d’automne triste et nuageux. Il faisait noir, il faisait froid et un vent âpre courbait les eucalyptus grêles de la grand’rue.
--Vous êtes le Français de la concession de l’Oued Khamsa?
L’aubergiste, une grosse italienne en caraco lâche, accueillit Bérard par ces mots.
Bérard avait hâte de prendre contact avec ses nouveaux concitoyens, et il entra dans la salle de l’auberge.
Un vacarme assourdissant y régnait, et le «Bonjour, tout le monde!» de Bérard s’y perdit. Il distingua quelques bribes de phrases, jetées à pleine voix, avec un accent qui lui sembla étranger.
--Quand je te dis qu’il est avec Santos, le patron du b...!
--Alors, comme ça, on aurait un caoued pour maire?
... Et un troisième reprenait avec rage:
--Tous des vendus, des crapules, des voleurs!
Le tumulte augmentait.
Un homme d’une trentaine d’années, brun et de gestes exubérants, vint s’attabler en face de Bérard, et tout de suite, entama la conversation:
--Alors, vous venez de débarquer? Ça se voit..., seulement, comme on est Français, faut pas s’y tromper... Nous savons qu’ils vont tout de suite chercher à vous embrouiller, les hommes à l’adjoint... Veillez-vous... C’est tous des canailles, des sans-patrie... C’est eux qui mangent la colonie. Pensez voir: aux élections sénatoriales, ils ont voté pour Machin, celui-là qu’il est pour les bicots contre les colons. Nous, nous sommes avec le maire. Faudra pas vous laisser embrouiller, vous comprenez.
--Mais je ne suis pas venu ici pour faire de la politique... Ça m’est égal. Je veux me rendre compte, travailler.
Le colon le regarda avec un air de surprise hostile.
--Ah, voilà... ça, on le sait. Le gouvernement donne des concessions à des gens de France qui se fichent pas mal des intérêts de la colonie, qui ne veulent pas marcher avec les colons, tandis que nos fils sont obligés de travailler comme ouvriers, côte à côte avec les pouilleux...
Et le colon se leva...
Un autre le remplaça. Celui-là encore parla longuement à Bérard des mérites du maire, un philanthrope qui... un homme de bien, quoi! qui était au moins avec les colons, celui-là. En même temps, l’interlocuteur de Bérard ne tarissait pas d’invectives et de menaces contre les vendus, les francs-maçons, les voleurs, les types de l’adjoint Molinat. Bérard écoutait, ennuyé. Il eût voulut demander quelques renseignements utiles sur le climat, la qualité de la terre, les ouvriers. Mais, à toutes ses questions, le colon répondait, agacé:
«--Vous verrez... le climat? Bien, il est pas mauvais... Vous vous arrangerez... Vous ferez comme nous...» Et, tout de suite, il retombait dans son rabâchage «politique», avec une faconde extraordinaire.
Bérard manœuvra pour se débarrasser de cet orateur intarissable et sortit.
La rue était déserte et noire. Après une courte promenade, Bérard entra dans un autre débit. Là aussi on criait, on discutait.
Bérard avisa un groupe de colons un peu calmes qui jouaient aux cartes, et s’assit à leur table, dans un coin.
--Eh bien, Messieurs, est-ce que ça marche à votre convenance, par là? Moi, je viens faire comme vous... me mettre colon.
Tout de suite, Bérard remarqua une certaine gêne dans l’attitude des joueurs.
--Où êtes-vous descendu?
--Mais dans la première auberge à droite sur la route de ***...
Les joueurs s’entre-regardèrent, comme si Bérard avait dit une énormité.
--Ah, mince alors? Alors à présent, ils recrutent leur monde comme ça, de force? Mais vous ne savez pas chez qui vous êtes descendu. Monsieur? C’est un repaire de voleurs, de bandits... C’est la réunion de la bande au maire, à l’usurier Girot!
--Mais ça m’est égal. Je suis descendu là en attendant de m’établir, d’avoir bâti!
--Mais vous ne comprenez pas que vous serez déshonoré, si vous restez avec ces gens-là. Et puis, ils vous entortilleront. Vous ne connaissez pas Girot, ça se voit.
Encore une fois, Bérard affirma son indépendance politique, mais il fut interrompu.
--Ce n’est pas admissible. Ici nous sommes pour les situations franches: faut être avec les honnêtes gens, ou bien faut être avec les voleurs... Y a pas à faire de manières... C’est comme ça.
--Je serai toujours avec les honnêtes gens, dit Bérard, évasivement.
Un autre colon, à qui Bérard s’adressa pour avoir quelques éclaircissements, lui tint un tout autre langage. Nettement hostile, celui-là, il se contenta de répondre aux questions du nouvel arrivant.
--Nous autres, fils de colons, nous trimons, nous nous débrouillons comme nous pouvons. Eh bien, faites comme nous, puisqu’on vous donne des concessions... Seulement, si vous êtes venu par ici, c’est que vous n’avez pas pu vous arranger chez vous... C’est ce que le gouvernement ne veut pas comprendre, quand il s’obstine à nous envoyer un tas de gens qui ne connaissent rien du pays et qui veulent faire les malins. Quand on vous aura vu à l’œuvre, on parlera... A présent, c’est pas la peine.
Bérard sortit.
Un instant encore il erra dans la nuit. Comme il passait devant une échoppe ouverte, éclairée par une lampe fumeuse, il s’arrêta: des Arabes étaient là, qui buvaient du café. Alors, pour voir, il entra et commanda une tasse.
Assis dans un coin, il observa ces hommes d’une autre race qu’on lui avait dite, ennemie de la sienne.
Dépenaillés, vêtus de loques européennes, ils avaient l’air misérable et sombre.
A son entrée, quelques-uns s’étaient chuchoté des mots en le regardant... Et ce regard était fermé et hostile...
Bérard eut l’idée de parler au cafetier qui comprenait le français.
--Ils n’ont pas l’air heureux... Je crois qu’ils ne nous aiment pas...
--Non, pourquoi? Kif-kif... seulement il y en a par là qui en avaient de la terre et du blé, avant l’agrandissement. A présent, ils n’ont rien... Alors ils en sont pas contents, tu comprends. Mais ça fait rien.
Bérard, sa tasse de café bue, s’en alla. Et il comprit qu’il était un intrus. De son arrivée, tout le monde se plaignait: les fils de colons, car ils eussent voulu sa concession pour eux..., les Arabes, parce qu’on leur avait pris leur terre...
Et ceux qui l’avaient accueilli moins froidement, n’avaient eu d’autre désir que de l’embrigader dans tel ou tel parti... Une grande tristesse lui vient au cœur, de cette désillusion, de ce village hostile et noir qui dormait maintenant dans la nuit froide.
EXPLOITS INDIGÈNES
La grande Pélagie, servante chez M. Pérez, colon à «Alfred de Musset», s’entendit avec Joseph, le valet de ferme, pour faire une ballade le lendemain dimanche. Mais il fallait du «positif», et l’argent manquait... Mariquita, sournoisement, couvrit d’un sac une magnifique oie de la basse-cour du colon et lui tordit le cou. Le boulanger, copain de Joseph, la ferait bien cuire au four, le soir. Ce serait délicieux, et jamais les Pérez ne soupçonneraient le personnel européen.
Quand Mme Pérez s’aperçut de la disparition de sa plus belle oie, elle se répandit en lamentations, et courut avertir son mari, occupé à surveiller les Marocains qui défonçaient une pièce de terre, près de l’oued.
--José, on a volé cette nuit la grosse oie, tu sais, la grise et noire.
--Ah, nom de Dieu de Dieu! C’est encore les bicots, pour sûr.
Grand, anguleux et robuste. Pérez portait un complet en velours à côtes, et un grand chapeau rond en liège blanc. Ses gestes étaient violents et son verbe haut. Prompt à la colère, soupçonneux, trouvant toujours que les affaires ne marchaient pas, quoique riche, Pérez, dur au pauvre monde, surtout aux indigènes, était conseiller municipal et passait pour un orateur, parce qu’il criait plus fort que les autres au café et qu’il émettait toujours les opinions les plus violentes.
A l’heure de l’absinthe, Pérez, au milieu d’un groupe attentif aux poses pittoresques, racontait le vol de l’oie, le deuxième depuis six mois. Si cela allait de ce train, la colonisation était fichue, il n’y avait plus qu’à s’en aller. Le banditisme indigène augmentait tous les jours... il y avait là de quoi décourager les plus braves.
--Oui, dit Durand, un camarade du conseiller, mais là-bas, en France, ils s’en foutent bien! Y en a plus que pour les bicots. Les assassins de Margueritte, ils les ont acquittés, ils veulent nous prendre les tribunaux répressifs, permettre aux indigènes de nous écraser...
--Oui, et nous, on peut crever. Qu’ils nous volent, qu’ils nous pillent, qu’ils ne nous respectent même plus, comme ils font à présent, ça, ça fait rien. Il y a des salauds pour leur dire qu’ils ont des droits...
--Oh, mais nous ne nous laisserons pas faire, nous autres, cria Pérez en assénant un coup de poing sur la table, nous veillerons, nous nous défendrons, et nous flanquerons du plomb dans la peau au premier qui bougera. Ça ne se passera plus comme à Margueritte. Ah, ce verdict, on le leur fera payer cher, aux bicots. Qu’ils n’essaient pas de se mettre à avoir l’air trop contents, sinon on leur en fera passer de rudes.
--Moi, dit Pérez, puisqu’on me vole, je vais faire ma police moi-même avec mon fusil.
Mais Dupont, le cafetier, qui s’était rapproché, eut une idée:
--Faut pas penser rien qu’à soi. Toi, Pérez, tu devrais relater le fait et l’envoyer aux journaux, pour bien faire voir que nous sommes les victimes des indigènes.
--Oui, oui, approuva Durand. Il faut faire ça, et puis, ça fera plaisir à notre député. Je me suis laissé dire qu’il rassemblait des documents comme ça, pour répondre à ceux qui insultent les colons. Notre oie peut avoir de l’importance.
--Oui, mais je ne suis pas bien fort sur l’écriture, dit Pérez, hésitant.
--Ça ne fait rien, nous allons «ranger» ça. Dupont, de quoi écrire!...
Et Durand mit ses lunettes et commença à «rédiger». Plusieurs feuilles de papier furent déchirées; enfin, le texte définitif fut établi, envoyé sous pli cacheté aux journaux politiques de l’Afrique du Nord, avec «prière d’insérer dans l’intérêt de la colonisation et pour la défense des honnêtes gens».
La lettre avait été signée par les assistants et par plusieurs copains du village. Le caïd des Beni-Mkhaoufine, ancien garde-champêtre sans cesse tremblant pour son emploi, signa sans comprendre.
Quelques colons cependant refusèrent de se mêler à ces «histoires». Le Savoyard Jacquet répondit aux instances de Durand:
--Qu’est-ce que vous voulez que ça me fiche, à moi? Y a toujours eu des voleurs, c’est à chacun de se veiller; il y a des gendarmes pour ça... Et puis, moi, je m’occupe à faire pousser mon blé et ma vigne, et je me fous pas mal de vos journaux et de votre politique. Je les lis jamais, vos journaux, parce que c’est tout des menteries qu’il y a dedans... Et puis, ça me casse la tête.
Après avoir lu et relu avec admiration leur lettre collective, les zélés du parti Durand se séparèrent en se serrant la main avec des airs entendus. Dupont, le cafetier, résuma la situation:--Comme ça, au moins, on pourra se compter aux élections.
Jacquet haussa les épaules.
Cependant l’affaire commençait à devenir sérieuse.
Pérez, après la soupe, alla s’installer sur un escabeau dans un coin obscur de la cour, près du poulailler, son fusil entre les jambes, l’œil vigilant, l’oreille aux aguets; Pérez évita même d’abord de fumer, pour ne pas être vu. Puis, l’ennui et le sommeil l’envahissant, il pensa qu’il pouvait bien fumer dans son chapeau, que ça ne se verrait pas.
Au cours de leur promenade, les deux domestiques avaient mangé l’oie rôtie et, à la nuit, ils étaient rentrés. Quand tout le monde fut couché, Joseph rejoignit Pélagie dans sa soupente.
--Tu sais, dit-elle en souriant, y a le patron qu’il a pris son fusil pour veiller ses poules.
--Il peut veiller, ça lui fera du bien, l’air frais...
Et les domestiques se tordirent à la pensée du patron se morfondant au dehors.
Le surlendemain, Claudignon, le facteur, arriva au café très ému.
--Vous savez, cria-t-il, ils ont mis la lettre! Tenez, dans les deux journaux, encore! Vous avez de la veine, Monsieur Durand, et toi, Pérez, il y a votre nom sur les papiers!
Et le facteur déplia triomphalement la plus grande feuille d’abord, par respect pour le format. En gros caractères, le titre se détachait:
EXPLOITS INDIGÈNES
«On nous écrit d’Alfred de Musset:
--Messieurs les Arabes vont bien. Depuis le monstrueux verdict de Montpellier, et depuis les attaques indignes contre les tribunaux répressifs si bienfaisants, mais encore trop faibles à notre sens, le banditisme indigène augmente rapidement, ainsi que l’insolence des indigènes envers les colons. Ils ont l’air d’oublier qu’ils sont leurs obligés. Les malheureux colons tremblent pour leurs biens et pour leur vie, mais il ne faut pas les pousser à bout, car leur colère pourrait bien faire repentir la Métropole de ses odieuses attaques contre l’Algérie.
«Qu’on juge de la situation, dans notre centre, d’après ce fait qui a mis en émoi toute la population européenne. Dans la nuit de vendredi à samedi dernier, des malfaiteurs restés inconnus ont volé à M. Pérez, colon à «Alfred de Musset», une magnifique oie. L’audace elle-même de ce vol prouve que le ou les auteurs sont les tristes représentants de cette race d’une mentalité essentiellement mauvaise.
«Avis aux amis et défenseurs de Yacoub et de ses congénères.»
Le style de cette élucubration avait bien été corrigé un peu par les rédacteurs des feuilles arabophobes, mais la vanité des auteurs n’en fut pas moins flattée et leur prestige s’en accrut.
--Que voulez-vous? On ne peut pas se laisser assassiner...
Et pour conclure, Durand, qui sentait grandir son prestige, eut un mot profond que tout le monde comprit:
--Il n’y a pas de petites choses en politique.
DANS LA LÉGION
LE RUSSE
Se créer un monde personnel et fermé et s’entourer d’une atmosphère de rêve, écarter toute atteinte hostile du dehors, ne voir et ne sentir des êtres et des choses que ce qui lui plaisait, telle était la formule morale à laquelle avaient abouti les errements, les anxiétés et les recherches de Dmitri Orschanoff. Pendant ces cinq ans de Légion étrangère, dans un milieu restreint et monotone, à l’abri des luttes pour la satisfaction des besoins matériels, Orschanoff était parvenu à réaliser en grande partie ce programme d’égoïsme esthétique.
Mais son engagement touchait à sa fin et la question troublante de l’avenir immédiat se posait, mettant l’esprit d’Orschanoff en contact direct et douloureux avec les réalités qu’il voulait fuir.
Assagi cependant, il s’astreignit à raisonner presque froidement, à se méfier surtout des résolutions hâtives. Il ne se souvenait que trop du chaos d’idées, de sensations, de tentatives d’action qu’avait traversé son esprit de théoricien.
Enfant du peuple, orphelin très tôt, élevé par son oncle, pauvre diacre du village presque illettré, Dmitri avait pourtant pu, grâce aux sacrifices inouïs de son oncle, suivre les cours du gymnase. Puis, la mort l’ayant privé de tout soutien, il avait gagné sa vie comme répétiteur, en faisant sa médecine à Moscou. Mais, bientôt, ses études ne le satisfirent plus et, en un fougueux élan, il se mêla au mouvement révolutionnaire russe. Il dut fuir à l’étranger.
A Genève, il avait été accueilli par la Société de prévoyance des étudiants russes et avait pu entrer à la Faculté. Mais, au lieu de continuer ses études, il s’était mis à «chercher sa voie». Orateur de club, littérateur, peintre, musicien, Dmitri avait essayé de tout et n’avait persévéré en rien. Il sentait en lui des sources fécondes d’énergie, d’activité, et tous les champs sur lesquels il avait débuté lui semblaient trop étroits.
Dmitri Orschanoff avait la faculté rare de pouvoir réussir dans toutes ses tentatives, et cela presque sans peine. Avec une volonté ferme et de l’ordre dans les idées, cette faculté eût été précieuse, mais dans le désarroi moral et intellectuel où se débattait Dmitri, elle lui fut funeste, lui permettant de se pardonner ses défaillances et de se promettre de regagner le temps perdu, après...
Ainsi passèrent trois années. Les camarades de Dmitri se lassèrent de cette versatilité incurable et pensèrent qu’ils avaient peut-être tort de soutenir matériellement ce caractère désordonné quand tant de modestes travailleurs peinaient, dans la gêne et même la misère. Aux premières allusions de la part de ses camarades, Dmitri se crut incompris, se révolta. Il se sentit de trop et s’en alla.
Sans ressources, et pour se consoler, il songea aux doctrines tolstoïennes sur l’excellence du travail manuel. Délibérément, il se fit ouvrier. Tour à tour manœuvre, ouvrier agricole, forgeron et étameur ambulant, il erra en Suisse, en Alsace et en Savoie.
L’hiver fut rude, la deuxième année de son vagabondage. Il parcourait les villages misérables de la Savoie montagneuse, avec un autre étameur, Jules Perrin.
La neige couvrait les routes désertes. La bise soufflait en tempête, gelant les pieds des cheminots. Le travail et le pain manquaient. Et une grande désolation leur montait au cœur, des sommets blancs, de la vallée blanche, morte. Un jour, après une conversation avec un autre vagabond, au café, Perrin déclara à Dmitri qu’il allait, avec le copain, s’engager à la Légion étrangère pour manger à sa suffisance et pour avoir la paix.
Aller très loin, en Afrique, commencer une autre vie, cela sourit à l’esprit aventureux d’Orschanoff. D’ailleurs, depuis quelque temps, il sentait qu’un travail spontané, obscur encore, se faisait en lui. Il éprouvait un besoin de plus en plus intense de se recueillir et de penser. Or, là-bas, avec le pain et le toit assurés, il pourrait se renfermer en lui-même, s’analyser et suivre son âme qui, comme il disait, traversait «une période d’incubation». Et Orschanoff suivit les deux vagabonds à Saint-Jean-de-Maurienne, au bureau de recrutement.
Sans savoir, sur le conseil d’un ancien qui les poussa du coude, ils optèrent pour «le deuxième Étranger».
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Dmitri se souvenait du voyage rapide et de l’étonnement presque voluptueux qu’il avait éprouvé en trouvant un printemps parfumé à son arrivée à Oran.
Puis, on l’avait habillé en soldat, affublé d’un matricule, formé à la routine du métier. Il avait bien eu des moments de révolte, de dégoût... Mais il s’était empressé de se renfermer en lui-même, de s’insensibiliser en quelque sorte, et ce «processus» s’était terminé par un singulier apaisement dans ses idées et dans ses sentiments.
L’angoisse que, durant des années, avait provoqué en lui son besoin excessif d’action, d’extériorisation, et l’impossibilité de satisfaire ce besoin démesuré avec ses forces, cette douloureuse angoisse avait fait place à un grand calme, à une tournure d’esprit toute contemplative. S’isolant complètement, cet homme qui, matériellement, était perpétuellement entouré d’individualités encombrantes, tapageuses, à l’esprit frondeur et méchant qui naît des contacts fortuits dans une foule, cet homme presque jamais seul, était parvenu à vivre comme un véritable anachorète et sa vie ne fut bientôt plus qu’un rêve.
... Presque tous les soirs, il sortait après la soupe, et s’en allait, en dehors de la ville, errer le long des routes pulvérulentes. Puis, il s’asseyait au sommet de quelque colline rougeâtre, plantée de lentisques et de palmiers nains. Il regardait le jour mourir, illuminant de sang et d’or Saïda, la vallée, les montagnes... Pendant un court instant, tout cela semblait embrasé. Puis, de grandes ombres bleues montaient d’en bas vers les sommets, tout s’éteignait et, presque aussitôt les étoiles pâles s’allumaient dans le ciel pur, encore vaguement mauve.
Et Dmitri sentait toute la tristesse de cette terre d’Afrique le pénétrer, immense, mais d’une douceur infinie.
Et c’était sa vie, cette contemplation calme, depuis qu’il avait cru comprendre que nous portons notre bonheur en nous-mêmes et que ce que nous cherchons dans le miroir mobile des choses, c’est notre propre image.
... Maintenant il avait à résoudre cette question urgente: resterait-il, prolongerait-il cette vie lente qu’il aimait, pour cinq années encore, après lesquelles sa jeunesse serait à son déclin, car il aurait trente-six ans--ou bien, s’en irait-il libre, régénéré, délivré de son ancienne folie?
Sa raison lui disait qu’il n’avait plus besoin de rester là. Il avait obtenu sa naturalisation, car on s’était intéressé à lui. Il pouvait donc demeurer dans cette Algérie qu’il aimait, l’élire pour patrie adoptive.
Son âme était sortie victorieuse et fortifiée de toutes les luttes qu’il avait traversées. Il avait pénétré le secret précieux d’être heureux. Et il se sentait pris d’un intense besoin de liberté, de vie errante.
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... Au café du Drapeau, après la soupe du soir, des Allemands ivres tapaient à coups de poing sur le marbre gluant des tables. Ils chantaient à tue tête, s’interrompant parfois pour se disputer.
Deux étudiants tchèques, échoués là comme élèves caporaux et qui avaient obligé Dmitri à les suivre dans ce débit, discutaient des théories socialistes. Orschanoff, accoudé sur la table, ne les écoutait pas. Il souffrait. S’il voulait rengager, un seul jour lui restait et il ne parvenait pas à prendre une résolution. La chaleur et le tapage du débit lui devinrent intolérables. Les Allemands se levèrent et bousculèrent Dmitri et les Tchèques sous prétexte de trinquer avec eux... Pour la première fois peut-être depuis plusieurs années, Dmitri sentit toute la laideur environnante... Et il sortit.
Au dehors de la ville, dans le rayonnement de feu du couchant, sur la route blanche, des bédouins en loques, sur lesquels le soleil accrochait des lambeaux de pourpre, s’en allaient, poussant des chameaux chargés et chantant lentement, tristement. Devant eux, au haut d’une longue côte basse, la route semblait finir et l’horizon s’ouvrait, immense, tout en or.
La liberté était bonne et la vie était accueillante, tout en beauté, pour qui savait la comprendre et l’aimer...
Dmitri, apaisé enfin, résolut de s’en aller, d’élargir son rêve, de posséder, en amant et en esthète, la vie qui s’offrait si belle.
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--Adieu, sergent Schmütz!
--Adieu, der Russe! et le sous-officier de garde accompagna d’un regard pensif, envieux peut-être, le soldat qui s’en allait pour toujours libre.
Le temps était clair. Les vilains jours de l’hiver étaient passés et, dans le ciel pâle, le soleil déjà ardent souriait. Une grande joie montait au cœur de Dmitri, de tout ce renouveau des choses et de la liberté enfin conquise.
Et il s’éloigna avec bonheur, quoique sans haine, de la grande caserne où il avait tant souffert et où son âme s’était régénérée.
Dmitri Orschanoff alla de ferme en ferme, travaillant chez les colons... Il les trouva bien différents des paysans de France et, souvent, regretta le temps où il partageait la rude vie des braves Savoyards. Mais il aimait ce pays âpre et splendide et ne voulut point le quitter.
Depuis la fin des derniers labours d’hiver, Dmitri était resté comme ouvrier permanent chez M. Moret, qui était satisfait de ce serviteur probe et silencieux, travailleur adroit et se contentant d’un salaire très modique, presque celui d’un indigène.
La ferme de M. Moret, très grande, était située entre des eucalyptus et des faux-poivriers diaphanes, sur une colline basse qui dominait la plaine de la Mitidja. Au loin bleuissait le grand massif de l’Ouarsenis, et Orléansville dominait, de ses remparts débordés de jardins, le cours sinueux et raviné du Chéliff.
Dmitri s’était construit un gourbi à l’écart, sur le bord d’un oued envahi par les lauriers-roses. Il avait planté quelques eucalyptus, pour s’isoler. Les grandes meules de paille, brunies par l’hiver, masquaient les bâtiments de la ferme, et la chaumière primitive devint pour Dmitri un véritable logis où il installa sa vie nouvelle, si paisible et si peu compliquée, malgré tout ce qu’il y avait en elle d’artificiel et d’ingénieux.
Ce dénûment matériel semblait à Dmitri une des conditions de la liberté et il avait même depuis longtemps cessé d’acheter des livres et des journaux, se contentant, selon son expression, de lire de la beauté dans le grand livre de l’univers, largement ouvert devant lui...
Ainsi, Dmitri Orschanoff était parvenu à vivre selon sa formule, à se dominer et à dominer les circonstances... Et il ne comprenait pas encore que, s’il était parvenu à cette victoire, ce n’était que parce que, jusque-là, les circonstances ne lui avaient point été hostiles et que sa puissance sur elles n’était qu’un leurre...
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Tatani, la servante de Mme Moret, était une jeune fille, svelte et brune, avec de grands yeux un peu éloignés l’un de l’autre, mais d’une forme parfaite. Elle avait une petite bouche au sourire gracieux et doux. Elle portait le costume des mauresques citadines, un mouchoir noué en arrière sur les cheveux séparés par une raie, une gandoura serrée à la taille par un foulard, une chemise blanche à larges manches bouffantes. Elle ne se voilait pas, quoiqu’elle eût déjà seize ans. Ce costume, qui ressemblait tant à celui des paysannes de son pays, fut peut-être le point de départ, chez Dmitri, du sentiment qui se développa dans la suite d’une façon imprévue.
Plus Dmitri se familiarisait avec les bergers et les laboureurs arabes, plus il leur trouvait de ressemblance avec les obscurs et pauvres moujiks de son pays. Ils avaient la même ignorance profonde, éclairée seulement par une foi naïve et inébranlable en un bon Dieu et en un au-delà où devait régner la justice absente de ce monde... Ils étaient aussi pauvres, aussi misérables, et ils avaient la même soumission passive à l’autorité presque toute-puissante de l’administration qui, ici comme là-bas, était la maîtresse de leur sort. Devant l’injustice, ils courbaient la tête avec la même résignation fataliste... Dans leurs chants, plaintes assourdies et monotones ou longs cris parfois désolés, Dmitri reconnut l’insondable tristesse des mélopées qui avaient bercé son enfance. Et, enfant du peuple, il aima les bédouins, pardonnant leurs défauts, car il en connaissait les causes... Tatani, la servante orpheline, lui apparut comme une incarnation charmante de cette race et il éprouva d’abord un simple plaisir esthétique à la voir aller et venir dans la cour ou la maison, si gracieuse, si alerte.
Mais Tatani souriait à Dmitri toutes les fois qu’elle le voyait. Ce beau garçon d’un type inconnu, aux cheveux châtains un peu longs et ondulés, aux larges yeux gris, très doux et très pensifs, avait attiré la petite servante. Elle venait de perdre sa vieille tante, qui l’avait étroitement surveillée et gardée sage. Aussi, Tatani n’était-elle pas effrontée comme le sont généralement les servantes mauresques. Sans aucune complication de sentiments, toute proche de la nature, elle aimait Dmitri. Instruite très tôt des choses de l’amour, elle éprouvait en sa présence un trouble délicieux et, quand il n’était pas là, elle pensait, sans chercher à combattre ce désir, combien il serait bon d’être à lui. Mais elle n’osait pas lui faire d’avances, se contentant de chercher à le voir le plus souvent possible.
La grosse Mme Moret, pas méchante, mais considérant sincèrement les indigènes comme une race inférieure, était exigeante envers Tatani et la rudoyait souvent, la battant même. Dmitri éprouva pour la petite servante une sorte de pitié douce, de plus en plus attendrie. Bientôt, il lui parla, la questionna sur sa famille. Tatani n’avait plus qu’un frère, ouvrier à Ténès, qui ne s’occupait pas d’elle et auquel elle ne pensait jamais. Dmitri était chaste par conviction, et, longtemps, il ne songea pas même à la possibilité d’aimer Tatani d’amour. Tranquille vis-à-vis de sa conscience, Dmitri rechercha la société de la servante... Mais un jour vint où il sentit bien qu’elle avait cessé d’être pour lui seulement une vision gracieuse embellissant sa vie: il partagea le trouble qu’éprouvait Tatani quand ils étaient seuls.
Mais, là encore, comme il n’y avait rien de laid ni de pervers dans le sentiment nouveau qu’il se découvrait pour elle, et que ce sentiment lui était délicieux, Dmitri s’y abandonna. Moins timide déjà, Tatani l’interrogeait à son tour. Elle parlait un peu français et l’arabe devenait familier à Dmitri. Tatani écoutait ses récits, étonnée, pensive.
--Regarde la destinée de Dieu, lui dit-elle un jour. Tu es né si loin, si loin, que je ne sais pas même où cela peut être, car cela me semble un autre monde, ce pays dont tu me parles... et puis, Dieu t’a amené ici, près de moi qui ne sais rien, qui ne suis jamais allée plus loin qu’Elasnam[21] ou Ténès!
[21] Elasnam (les idoles), nom arabe d’Orléansville.
Tatani avait ainsi des moments d’une mélancolie pensive qui ravissait Dmitri. Pour lui, malgré toute la simplicité enfantine de ce caractère de femme, un voile de mystère enveloppait cette fille d’une autre race, en augmentant l’attrait.
Comme il se sentait sincère, Dmitri ne se reprocha pas la pensée qui lui était venue, qui le grisait: faire de Tatani son amie, sa maîtresse. N’étaient-ils pas libres de s’aimer par dessus toutes les barrières humaines, toutes les morales artificielles et hypocrites?
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... Le soleil rouge se couchait derrière les montagnes dentelées qui dominent la Méditerranée, de Ténès à Mostaganem. Ses rayons obliques roulaient à travers la Medjadja une onde de feu. Les quelques arbres, grands eucalyptus grêles, faux-poivriers onduleux comme des saules pleureurs, les quelques bâtiments de la ferme Moret, tout cela semblait grandi, magnifié, auréolé d’un nimbe pourpre. Dans la campagne où le travail des hommes avait cessé, un grand silence régnait.
Dmitri et Tatani étaient assis derrière les meules protectrices et, la main dans la main, ils se taisaient, car les paroles eussent troublé inutilement le charme profond, la douceur indicible de l’heure.
Enfin, avant de partir pour la ferme, Tatani, tout bas, promit à Dmitri de venir le rejoindre la nuit, dans son gourbi.
Et Dmitri, resté seul, s’étonna que le bonheur vînt à lui comme cela, tout seul, dans la vie qui, à ses débuts déjà lointains, lui avait semblé si hostile, si dure à vivre. Le calme, la contemplation et l’ivresse charmante de l’amour, tout cela lui était donné généreusement, et il songeait avec reconnaissance à ces cinq années de labeur moral, là-bas, dans la triste Saïda... Saïda! la Bienheureuse... Certes, elle était bénie, cette petite ville perdue où, parmi les «heimathlos» assombris par l’inclémence des choses, il avait appris à être heureux!
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Désormais, la vie de Dmitri Orschanoff ne fut plus qu’un rêve très doux, auprès de la petite servante bédouine. Presque toutes les nuits, elle le rejoignait dans l’ombre de son gourbi et, comme une épouse, elle rangeait les hardes et l’humble ménage de l’ouvrier. Puis, dans la sécurité de leur amour, dans le silence complet de la nuit, ils se redisaient les mots puérils, les mots éternellement berceurs de l’amour.
Quel était leur avenir? Ils n’y songeaient que pour se le représenter comme la continuation indéfinie de leur bonheur qui leur semblait devoir durer autant qu’eux-mêmes.
Cependant entre leurs deux âmes si dissemblables subsistait un abîme de mystère. Dmitri la voyait toute simple, à peine plus compliquée que les oiseaux de la plaine... Mais ce petit oiseau, tantôt rieur et sautillant, tantôt triste tout à coup, ne ressemblait pas aux oiseaux du lointain pays septentrional où était né Dmitri: il y avait en elle toutes les hérédités séculaires de la race sémitique, immobilisée encore dans le décor propice de l’Afrique, dans l’ombre mélancolique de l’Islam. Pour Tatani, Dmitri était une énigme: elle l’aimait aussi intensément qu’elle pouvait aimer, quoique regrettant qu’il fût un kefer, un infidèle. Cependant, d’instinct, elle le devinait très savant. Il répondait à toutes ses questions. Un jour elle lui dit avec admiration:--Toi, tu es très savant. Tu sais tout... Puis, après un court silence, elle ajouta tristement:--Oui, tu sais tout, sauf une chose que même moi, si ignorante, je n’ignore pas...
--Laquelle?
--Qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que Mahomet est l’envoyé de Dieu.
Après avoir proféré le nom vénéré du Nabi, elle ajouta pieusement: «Le salut et la paix soient sur lui!» Dmitri lui prit les mains.--Tatani chérie, dit-il, c’est vrai, je ne suis pas musulman... Mais je ne suis pas non plus chrétien, car, si j’avais le bonheur de croire en Dieu, j’y croirais certainement à la façon des musulmans...
Tatani demeura étonnée. Elle ne comprenait pas pourquoi, puisqu’il n’était pas roumi, Dmitri ne se faisait pas musulman... Car Tatani ne pouvait pas concevoir qu’une créature pût ne pas croire en Dieu...
Tout l’été et deux mois d’automne leur bonheur dura, sans que rien vînt le troubler.
Mais un jour, ce frère, qui avait abandonné Tatani et qu’elle avait oublié, vint à la ferme réclamer sa sœur qu’il avait promise en mariage.
Elle essaya de protester, mais la loi était contre elle et elle dut obéir. Sans même avoir pu revoir Dmitri, elle dut voiler, pour la première fois de sa vie, son visage éploré et, montée sur une mule lente, suivre son frère dans un douar voisin où étaient les parents de sa femme.
Elle fut reçue presque avec dédain.
--Tu devrais encore être bien heureuse qu’un honnête homme veuille t’épouser, toi, une déclassée, une servante de roumi, que tout le monde a vue se débaucher avec des ouvriers.
Tel était le langage que lui tint son frère.
Tatani fut donnée à Ben-Ziane, un khammès de M. Moret. Elle revint donc habiter sur les terres de la ferme, près de Dmitri.
Orschanoff, quand il avait appris le départ de Tatani, avait éprouvé un sentiment de révolte voisin de la rage. Sa souffrance avait été aiguë, intolérable. Mais, devant le fait accompli, sanctionné par la loi, Dmitri était impuissant.
Toute démarche de sa part eût aggravé le sort de Tatani.
Alors, Dmitri résolut de la revoir.
Après le dur labeur de la journée, Orschanoff passa toutes ses nuits à rôder autour du gourbi isolé de Ben-Ziane.
Cet homme, un peu aisé, étranger à la tribu, avait épousé Tatani parce qu’elle lui avait plu, sans se soucier de l’opinion. Il la gardait jalousement.
Mais, parfois, Ben-Ziane était obligé de se rendre aux marchés éloignés et d’y passer la nuit. Il laissait Tatani à la garde d’une vieille parente qui s’endormait dès la tombée du jour et à qui tout était égal, pourvu qu’on ne la dérangeât pas.
Dès que Tatani apprit que Dmitri la guettait, la nuit, elle s’enhardit et sortit. Dans les ténèbres, ils s’appelèrent doucement. Dmitri la serra convulsivement dans ses bras et ils pleurèrent ensemble toute la détresse de leur séparation.
Depuis cette nuit-là, commença pour Dmitri une torture sans nom. Il ne vivait plus que du désir exaspéré et de l’espoir de revoir Tatani. Mais les occasions étaient rares et Dmitri s’épuisait à passer toutes les nuits aux aguets, dormait quelques heures dans l’herbe mouillée, sous la pluie, sous le vent déjà froid. Il attendait là, obstinément, tressaillant au moindre bruit, appelant parfois à voix basse. Tout ce qui n’était pas Tatani lui était devenu indifférent.
Il s’acquittait de sa besogne d’ouvrier par habitude, presque inconsciemment. Son gourbi tombait en ruines et il ne le réparait pas. Il négligeait sa mise et tout le monde avait pu deviner, rien qu’à ce brusque changement, le secret de ses amours avec Tatani. Quelquefois, après les nuits d’angoisse, les horribles nuits où elle ne venait pas, des idées troubles inquiétaient Dmitri... Il sentait la brute qui dort en chaque homme se réveiller en lui... Il eût voulu chercher l’apaisement dans le meurtre: tuer ce Ben-Ziane, cet usurpateur, et la reprendre, puisqu’elle était à lui!
Parfois, Ben-Ziane passait devant la ferme. Il était grand et fort, avec un profil d’aigle et de longs yeux fauves au dur regard de cruauté et d’audace...
... Ainsi, d’un seul coup, à la première poussée brutale de la réalité, tout le bel édifice artificiel de ce que Dmitri appelait son hygiène morale s’était effondré, misérablement. Il commençait à voir son erreur, à comprendre que personne, pas plus lui qu’un autre, ne peut s’affranchir des lois inconnues, des lois tyranniques, qui dirigent nos destinées terrestres. Mais un tel désarroi régnait en lui qu’il ne pouvait se raisonner.
... Ils eurent encore quelques entrevues furtives... Comme la souffrance commune les avait rapprochés l’une de l’autre! Comme ils se comprenaient et s’aimaient mieux et plus noblement depuis que leur tranquille bonheur de jadis avait été anéanti!
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... Le soleil se couchait. Dmitri rentra des champs. La nuit allait tomber, et il reverrait Tatani. En dehors de cela rien n’existait plus pour lui. Comme il conduisait les bœufs à l’abreuvoir, il entendit de loin deux coups de fusil successifs... Quelques instants après, des hommes qui couraient sur la route en criant passèrent. Salah, le garde champêtre indigène, entra dans la cour au grand trot, réclamant M. Moret, adjoint.
--Il y a Ben-Ziane qui a tué sa femme, Tatani ben Kaddour, de deux coups de fusil...
L’Arabe, sans achever, partit.
Dmitri était demeuré immobile, plongé en une stupeur trouble, en une sombre épouvante. Puis, il sentit une douleur aiguë en pensant que c’était lui l’assassin, que, sous prétexte d’aimer Tatani, en réalité pour la satisfaction de son égoïste passion, il l’avait conduite à la mort!
Dmitri, comme en rêve, suivit les gens de la ferme, qui, à travers champs, couraient vers le gourbi. Dehors, assis sur une pierre, les poignets enchaînés, le beau Ben-Ziane était gardé par le garde champêtre et deux bédouins. Le caïd écrivait à la hâte son rapport. Dans le gourbi où la foule avait pénétré, les femmes se lamentaient autour du cadavre étendu à terre. Mme Moret découvrit Tatani. Pâle, les yeux clos, la bouche entr’ouverte, la jeune femme semblait dormir. Sur sa gandoura rose, des taches brunes indiquaient les deux blessures en pleine poitrine. La parente racontait la scène rapide. Ben-Ziane était subitement rentré du marché de Cavaignac avant le jour indiqué. Un autre khammès l’avait averti que, la veille, dans la nuit il avait vu sa femme sortir et rejoindre un homme dans les champs. Cet homme, c’était sans doute l’ancien amant de Tatani, l’ouvrier russe. En rentrant, Ben-Ziane avait examiné les vêtements et les souliers de sa femme: le tout portait des taches de boue. Alors, il l’avait poussée contre le mur du gourbi et avait déchargé sur elle son fusil à bout portant.
Les yeux de Ben-Ziane restaient obstinément fixés droit devant lui et un sombre orgueil y luisait. Et Dmitri songea que son devoir était de dire la vérité aux assises pour que cet homme ne fût pas condamné impitoyablement... Il n’eut pas la force de rester là plus longtemps, et il s’en alla, sentant que, désormais, tout lui était indifférent, qu’il ne désirait plus rien... Tout s’était effondré, l’écrasant, et il ne lui restait plus rien, sauf sa douleur aiguë et son remords.
... La route serpente entre les collines rougeâtres, lépreuses, où poussent les lentisques noirâtres et les palmiers nains coriaces.
Dmitri Orschanoff, sous la grande capote bleue, erre lentement, lentement, sur la route grise et il regarde, apaisé maintenant pour toujours, le soleil rouge se coucher et la terre s’assombrir.
Après l’écroulement de sa dernière tentative de vie libre, Dmitri avait compris que sa place n’était pas parmi les hommes, qu’il serait toujours ou leur victime, ou leur bourreau, et il était revenu là, à la Légion, avec le seul désir désormais d’y rester pour jamais et de dormir un jour dans le coin des «heimathlos,» au cimetière de Saïda...
CŒUR FAIBLE
Hâtif, le soir d’automne descendait sur la plaine ocreuse que fermaient les chaînes de collines arides.
La grande terrasse rectiligne et puissante du Djebel Antar se profilait tout en or, sur l’horizon rouge.
Pendant un court instant, une houle pourpre roula à travers le désert nu, et les dunes fauves de la Zousfana flambèrent, toutes roses.
Au loin, le siroco, qui s’apaisait, promenait encore quelques petits tourbillons de poussière blonde. Ils s’en allaient, solitaires, vers l’incendie du couchant.
Dans toute cette gloire quotidienne de lumière, la redoute, le camp et les vieux casernements en toub de Djenan-ed-Dar paraissaient petits et chétifs, timide essai de vie et de sécurité.
En l’immense stérilité d’alentour, seuls les quelques dattiers du cercle, en groupe serré, fraternel, dressaient leurs têtes échevelées, toutes noires, où les reflets du jour finissant jetaient des aigrettes d’or.
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Stolz, seul, errait derrière les masures frustes et branlantes des mercantis. La grande capote des légionnaires alourdissait sa taille frêle, et la visière de son képi jetait une ombre bleue sur son visage jeune, desséché et bronzé, que coupait une moustache blonde.
Comme tous ses camarades de la Légion, Stolz avait une histoire, dont le drame l’avait amené là.
Fils naturel d’un industriel riche de Düsseldorf et d’une institutrice, Stolz avait, depuis son enfance, assisté à la douleur et à ce que tous deux croyaient être la honte de sa mère.
A l’école, il avait souffert du dédain méchant et de l’inconsciente cruauté de ses condisciples. Plus tard, devenu répétiteur dans un collège, il demeura timide et farouche. Son cœur endolori croyait découvrir du mépris ou une pitié insultante dans l’attitude de tous ceux qui l’approchaient.
Faible et doux, tout de tendresse, Stolz, n’était pas devenu le révolté que, fort, il eût dû être, sous l’injustice imbécile des hommes.
Son père ne l’avait pas abandonné matériellement. C’était lui qui avait pourvu aux frais de son instruction. Quand sa mère mourut, Stolz, de cette attitude quasi paternelle, conçut l’espoir de se faire adopter un jour pour avoir un nom honoré.
Aux avances passionnées de son fils, le vieillard demeura silencieux, impénétrable.
Alors Stolz pensa que s’il commettait un acte, désespéré, son père serait ému et, pour le sauver de la déchéance définitive, lui accorderait la grâce tant souhaitée.
Il gagna la France et s’engagea à la Légion étrangère. Dès son arrivée à Saïda, il avait écrit à son père, lui disant qu’il ne pouvait plus vivre en Allemagne, objet de dédain et d’éloignement pour tous.
C’étaient cinq ans de sa vie que Stolz sacrifiait ainsi. Il accepta avec courage son dur métier nouveau; soldat modèle, d’un entrain et d’une patience rares, il vivait de toute l’ardeur de son espérance.
On envoya sa compagnie dans le Sud. Il s’en réjouit: on se battait, là-bas. Son père le saurait en danger. Il aurait pitié...
Et ainsi, pendant des mois, Stolz avait écrit des lettres où il avait mis tout son cœur, implorant cet homme qui, si loin, lui semblait disposer de sa vie.
Il avait eu quelques heures de découragement en ne voyant rien venir... ces heures étaient aussi les plus lucides; mais Stolz s’obstinait dans son attente.
Et voilà que ce soir, le vaguemestre lui avait remis une lettre de son père, et tout s’était brusquement effondré: c’était un refus définitif, irrévocable. On lui défendait même d’écrire.
D’abord, une sorte de torpeur lourde avait envahi l’esprit de Stolz. Il avait erré, sans but, dans la cour de la vieille redoute. Puis, pris d’un immense besoin de solitude, il était sorti.
Toute la lucidité de son esprit lui était revenue. De par son éducation et ses convictions, son malheur était irréparable. Il le comprit.
Puisque le retour là-bas, au pays, était devenu inutile, puisqu’il ne serait jamais qu’un exclu de la société, un paria, autant valait rester là, disparaître pour toujours parmi les heimathlos[22] de la Légion.
[22] Heimathlos (sans-patrie), terme allemand usité à la Légion.
Mais alors, c’était un pacte conclu avec cette vie de soldat, avec cette terre âpre qu’il ne pouvait aimer, parce que sa nature trop faible et trop tendre n’en percevait pas la superbe mélancolie, la splendeur inouïe.
Et, tout à coup, comme le soir achevait de tomber, noyant le désert d’obscurité et de silence, il sentit pour la première fois le malaise lourd que causait ce pays à son âme d’homme du nord. Il perçut la menace qui planait dans ces horizons vides, sur la terre sans eau où aucune vie ne germerait jamais.
Sa détresse fut immense. Le voile des lendemains ignorés, qui, seul bienfaisant, nous fait vivre, s’était déchiré devant ses yeux. Il lui sembla embrasser d’un regard tout ce que serait sa vie: une morne succession de jours, d’années monotones, d’actes sans but ni intérêt!
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La nuit tomba, lourde, obscure, sous le ciel violet. Les grandes étoiles claires versaient une lueur vague sur le désert noir, assoupi dans le silence menaçant.
Le rauquement sauvage des chameaux agenouillés devant les masures grises du bureau arabe se tut.
Stolz, son fusil sur l’épaule, déambulait lentement le long du mur ouest de la vieille redoute. Il se traînait péniblement. Une lassitude infinie brisait ses membres. Un dégoût immense des choses paralysait sa pensée.
... Les clairons égrenèrent dans la nuit la plainte lente, très douce, de l’extinction des feux. La sonnerie dernière sembla planer dans le silence, puis mourut...
Stolz s’arrêta.
Il était calme, maintenant, se résignant devant l’irréparable, courbant la tête.
Pas une seule fois, dans toute sa vie, il n’avait songé que ce qu’il croyait être un malheur immense n’était qu’une illusion, une convention stupidement cruelle et surannée. Pour toujours, l’idée qu’il était, de par sa naissance, un paria avait subjugué son esprit.
Maintenant, tout effort lui apparaissait inutile et il sentait qu’il ne saurait où puiser le courage de vivre dans l’obscurité noire où il était tombé.
Alors, une idée lui vint, tout à coup, très mélancolique et très douce: il y avait une issue, simple, immédiate, la fin de toute souffrance...
Stolz ne s’attendrit pas sur lui-même. Il ne se pencha pas, pitoyable, sur sa vie gâchée.
Un grand calme s’était fait en lui. Dans la tristesse infinie de cette heure solitaire, il se sentit fort.
Tout de suite, sans hésitation, sans crainte, sa résolution devint inébranlable.
Alors, comme il n’avait pas de hâte, comme il ne redoutait aucun revirement de sa volonté, il s’intéressa à des choses menues; le reflet rouge d’une lanterne balancée qui suivait le mur de la nouvelle redoute, une flamme très haute et très blanche qui s’était allumée au loin, dans la dune.
Il songea: la nuit est belle... Demain, il n’y aura plus de vent...
Puis il sourit... Pour lui, demain ne viendrait jamais.
Méthodiquement, en bon soldat soigneux, il posa la crosse de son fusil à terre, appuyant le canon sur sa poitrine: c’était le moment, on allait venir le relever.
Avec la pointe de sa baïonnette, il appuya sur la détente. La détonation, sèche, brève, roula dans le silence, se tut.
Lentement, Stolz s’affaissa au pied du mur.
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En groupe silencieux, les légionnaires, le visage assombri, les yeux secs, revenaient du petit cimetière perdu dans l’immensité pulvérulente. Ils rapportaient le brancard des morts.
Et le jour d’automne acheva de se lever, clair, radieux sur les montagnes lointaines aux arêtes arides, sur le désert noyé de limpidités roses et sur la petite tombe toute fraîche de Stolz, parmi les autres sépultures mélancoliques, esseulées dans le vide de la terre déshéritée.
Béni-Ounif, novembre 1903.
FRÈRES DE RENCONTRE