‹ Pages d'IslamChapitre 5 sur 5 · L’AMI

L’AMI

Ordonnances tous deux, Louis Lombard, le tringlot, et Dahmane Bou Saïd, le tirailleur, étaient voisins.

Ils étaient arrivés à El-Oued presque en même temps et avaient éprouvé le même dépaysement au milieu de tout ce sable à l’horizon flamboyant, Lombard surtout, montagnard du Jura... Depuis qu’il avait quitté le pays pour faire son «service», il était en proie à une sorte de cauchemar qui allait en s’assombrissant, à mesure que l’aspect des choses environnantes changeait, devenant plus étrange. Dans le décor figé des dunes, dans la ville singulière aux mille coupoles grises, le malaise qui étreignait l’âme fruste du paysan atteignit un degré d’intensité proche du désespoir. C’était si loin, ce pays perdu, et l’œil ne trouvait rien de connu, rien de familier sur quoi se reposer de tout cet éblouissement morne. Et le tringlot errait dans cette vie nouvelle, accablé, le cœur en détresse. Il lui arrivait même de pleurer, la nuit, en pensant à la ferme de ses parents et aux chers vieux.

Bou Saïd était né sur le bord de la mer, à Bône. Lui aussi était habitué à l’ombre des jardins verts au pied de la montagne... Son père, propriétaire aisé, lui avait fait donner une instruction primaire à l’école arabe-française et à la zaouïya. Mais, devenu homme, de caractère aventureux, Dahmane avait quitté la maison paternelle et s’était engagé. Pour lui, comme pour le tringlot, l’exil au pays de sable avait été douloureux. Lui aussi avait senti l’emprise angoissante du désert... quoique musulman; les hommes du sud étaient bien différents des Arabes du nord, et ils fuyaient les tirailleurs, qu’ils dédaignaient. Bou Saïd s’isolait, ne voulant pas descendre à la brutalité de ses camarades, dont il avait connu plusieurs, cireurs de bottes à Bône ou portefaix. Et le hasard le rapprocha du tringlot.

Les deux ordonnances ne s’étaient d’abord pas parlé, indifférents. Mais un soir, comme Lombard conduisait le cheval du major à l’abreuvoir, la bête s’emballa et jeta à terre le tringlot. Bou Saïd s’élança à son secours et arrêta l’animal furieux.

Lombard, un grand blond, encore presque imberbe, avait l’habitude de regarder les gens un peu de côté et en dessous, malgré l’honnêteté foncière de son cœur. Il dévisagea le tirailleur, et cette fine figure aquiline, bronzée par le soleil du sud, lui plut.

--Merci... Donne-moi voir la main pour rentrer cette sale bête à l’écurie...

Pour la première fois, Lombard avait adressé la parole à un Arabe: ces hommes d’un type inconnu, à l’incompréhensible langage, au costume étrange, l’effrayaient presque.

--Tu viens de France, demanda Bou Saïd, comme ils cheminaient côte à côte.

--Ben sûr... Et toi, t’es de par ici?

--Oh non! Je suis de Bône, un beau pays où il y a des arbres, de l’eau et des montagnes... Pas comme ici!

--Oh oui, pour un fichu pays, c’est un fichu pays.

Sans savoir, Lombard avait éprouvé du plaisir en apprenant que Bou Saïd n’était pas de ce «fichu pays». Ça l’encourageait à lui parler. Depuis ce jour, toutes les fois qu’ils se rencontraient, ils se parlaient et, malgré l’abîme qui les séparait, ils devinrent bientôt amis. Lombard, lui aussi, était esseulé parmi ses camarades français, les infirmiers et les joyeux.

Les premiers, des Algériens, se moquaient de lui, parce qu’il était tringlot, «royal-cambouis», comme ils disaient. Quant aux joyeux, leur argot cynique lui déplaisait. Il préféra la société de ce garçon sérieux et réfléchi comme lui qu’était Bou Saïd.

Quand ils n’avaient rien à faire, ils se réunissaient dans la petite chambre de Lombard et recousaient leur linge en s’interrogeant mutuellement sur leurs pays.

Ils tâchaient de se représenter, d’après leurs récits, ces lieux que, probablement, ni l’un ni l’autre ne verraient jamais. Et ils se consolaient d’être des exilés, des captifs, en parlant des êtres et des choses qu’ils avaient aimés.

Pendant plus d’un mois, Lombard n’avait pas osé sortir du bordj; les ruelles enchevêtrées et étroites où circulaient des Arabes ne lui semblaient pas bien sûres. D’ailleurs, où serait-il allé?

Un soir pourtant, Bou Saïd, qui s’ennuyait de cet emprisonnement, lui proposa de lui montrer la ville, et ils sortirent. Presque craintif, Lombard suivait le tirailleur, et ses pieds inaccoutumés enfonçaient dans le sable blanc, si fin qu’on l’eût dit tamisé. Maintenant qu’il commençait à s’habituer à ce pays et qu’il avait quelqu’un à qui confier ses impressions, une curiosité lui venait de tout cet inconnu environnant. Il savait tout juste lire et écrire, mais son esprit ensommeillé était capable d’un réveil.

Dans les rues, à la tombée de la nuit, les Arabes, graves, encapuchonnés et portant de longs chapelets au cou, passaient, regagnant leurs mystérieuses demeures à coupoles ou s’installant devant les cafés maures sur des nattes. Quelques-uns échangeaient un salut bref avec Bou Saïd.

--Qu’est-ce qu’il t’a dit? demandait Lombard intrigué.

--Il m’a salué.

--C’est que tu le connais, alors?

--Non, dans notre religion, c’est l’habitude de se saluer, sans se connaître.

--Ça, c’est bien. Faut être poli. Mais, dis voir, pourquoi que les femmes elles se cachent la figure et qu’il y en a si peu dans la ville?

--Ce n’est pas l’habitude pour nos femmes de sortir... Mais si tu veux en voir, des Mauresques, je vais t’en faire voir. Viens! Ah, si on pouvait, quand on sera relevé, être envoyé dans le Tell, c’est là que tu verrais de belles femmes!

--Où c’est-y encore, ça, le Tell?

--C’est le Nord, le pays que tu as vu en débarquant.

--Ça serait chic...

La nuit était tout à fait tombée et la ville se faisait déserte. Lombard et Bou Saïd sortirent sur «la route» de Touggourth--une piste dans le sable--et montèrent vers une maison qui dominait le désert, finissant la ville, au sud ouest. Les portes de ce lieu étaient ouvertes, et on y faisait beaucoup de tapage. Sur des bancs, des tirailleurs étaient assis, qui buvaient, chantaient ou se disputaient. Mais les regards du tringlot furent surtout captivés par une dizaine de créatures étranges, vêtues comme des fantômes et qui portaient sur leur visage bronzé des signes tatoués en bleu. Quelques-unes buvaient avec les tirailleurs, tandis que les autres dansaient en se trémoussant drôlement.

L’une d’elles, assise à la manière des tailleurs, battait du tambourin et chantait, d’une voix de fausset, une complainte monotone, dont la tristesse jurait étrangement avec le lieu et l’assistance.

--Elles ne sont pas bien jolies, dit Bou Saïd, mais que veux-tu? Y en a pas d’autres par là, pour ceux qui n’ont pas d’amies en ville.

L’une des danseuses, roulant ses hanches drapées de rouge, vint s’asseoir près de Lombard et lui prit la main. Elle parlait sabir et Lombard la comprenait à peu près. Un fort parfum se dégageait des vêtements de cette femme, quelque chose comme la senteur de la cannelle et du musc mélangés. Lombard examinait curieusement sa voisine et il éprouvait pour elle à la fois une sorte de crainte, comme devant un être d’une autre espèce, et une attraction sensuelle... Lombard et Bou Saïd burent beaucoup ce soir-là, et ils finirent par s’attarder très longtemps là, dans la «taverne» de Ben Dif Allah.

Quelquefois, Lombard et Bou Saïd allaient s’étendre sur le sable pur et moelleux comme un tapis, au sommet d’une grande dune grise qui dominait El-Oued, le moutonnement infini de l’Erg[23] et les tristes petites villes essaimées autour d’El-Oued: Gara, Sidi-Abdallah, Teksebeth, où, parmi des amas de ruines, les chèvres noires erraient sous les coupoles caduques des maisons.

[23] L’Erg, les grandes dunes.

De là-haut, ils regardaient les jeux splendides, les jeux capricieux de la lumière vespérale sur le sable versicolore et les théories de femmes qui rentraient des puits, courbées sous les peaux de bouc pleines ou portant sur leur tête, en un geste gracieux, de grandes amphores ruisselantes...

Peu à peu, ils s’habituaient à ce pays de lumière et de silence, et il ne leur faisait plus peur. Mais ils en sentaient pourtant toujours d’instinct l’immense, l’irrémédiable tristesse...

--... Lombard! Il y a une lettre pour moi! dit Bou Saïd en rentrant après la distribution du vaguemestre.

--Moi aussi, j’en ai une!

Serrant précieusement leurs chères lettres dans leurs bourgerons, les ordonnances allèrent d’abord porter le courrier à leurs officiers, puis, congédiés pour la nuit, ils coururent s’enfermer dans la chambre de Lombard. Là, assis sur le lit, ils décachetèrent vite leurs lettres. Alors, avec une joie d’enfants, ils se communiquèrent les nouvelles de leurs pays, et les vieux noms de France s’entrecroisaient avec ceux de l’Islam.

--Tiens! Ma cousine Jeanne qui se marie avec le fils Besson, celui qui tient le jeu de boules à Copponex.

--Mon frère Ali s’est marié avec la fille de Si Hadj Tahar, le maquignon de Morris.

--Et le frère qui a acheté à la foire de Gaillard deux vaches de Suisse, une rousse et une noire, qu’elles vont bientôt vêler... Les affaires marchent, cette année, et les vieux sont contents. Ah! le fichu sort d’être paresseux... Moi, je voudrais bien les voir, leurs nouvelles vaches...

A la fin, Lombard, baissant la voix, ajouta une confidence:

--Et la Françoise, la fille à Mouchet, un qui en a, du bien, celle que je lui parlais, elle me fait donner le bonjour et elle me fait dire comme ça que c’est toujours entendu pour quand je finirai mon service.

Comme Bou Saïd lisait toujours, Lombard se pencha par-dessus son épaule. Il resta stupéfait en voyant les minces petites arabesques qui couvraient la moitié d’une grande feuille de papier pliée par le milieu.

--Alors, c’est ça ta lettre? Et tu y comprends quelque chose, toi? Ah ben, ma foi!

Les soirs de courrier étaient des heures de joie pour les deux soldats et ils les passaient à relire leurs lettres, à les commenter indéfiniment, à se donner des explications.

A la fin, ils connaissaient mutuellement leurs familles, s’en demandaient des nouvelles, sachant jusqu’à la disposition des lieux où chacun d’eux avait passé son enfance. Dans leurs réponses, qu’ils faisaient ensemble, ils parlaient l’un de l’autre, disant leur amitié. Ils en vinrent à se dire:

--N’oublie pas surtout de bien leur donner le bonjour de ma part, à tes vieux!

... L’hiver était venu, un étrange hiver, triste et inquiétant. Sous le grand ciel noir, les dunes semblaient livides et le vent hurlait lugubrement, accumulant les sables gris contre les murs du bordj. Il faisait froid et les deux amis ne se promenaient plus que rarement. Ils avaient choisi, pour passer les longues veillées, la chambre de Lombard, mieux exposée et plus grande. Dans un coin, il y avait le lit, puis la table et le banc de bois. Au mur, sur une planche, le sac du tringlot, et, à côté, le fusil et le sabre-baïonnette. Les frusques étaient pendues à des clous. Bou Saïd, vieux soldat rengagé, avait une sollicitude paternelle pour son ami le bleu. Il lui faisait «son truc», lui lavait son linge. Il avait blanchi les murs, cloué des images de journaux illustrés et un miroir arabe.

Puis, au-dessus de la table, il avait fixé des cornes de gazelle volées à la popote des officiers. Il apporta des amulettes en cuir et des flèches touaregs en pierres multicolores. Il avait orné avec tout cela leur chambre: désertant la sienne, il apportait tous les soirs son matelas chez Lombard.--C’est beau, tu sais, par chez nous! disait avec fierté Lombard, en considérant leur logis. Peu à peu, dans leur étroite amitié, guéris de l’angoisse de leur exil, ils s’étaient sentis heureux. Les mois qu’ils avaient encore à passer là ne les effrayaient plus. Ils n’aimaient même pas à parler de ce changement de détachement qui les séparerait probablement pour jamais.

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Les camarades européens de Lombard accentuèrent leur mépris pour le tringlot: il était devenu l’ami d’un bicot. Quand ils se moquaient de lui, il les regardait de travers et, enfonçant sa tête blonde entre ses épaules de colosse, il répondait:--Ben quoi? Et pis? Et si ça me plaît de marcher avec l’Arabe, qu’est-ce que ça vous fiche, à vous autres?

Depuis que, d’un coup de poing, il avait abattu un «joyeux» qui l’insultait, on n’aimait guère se disputer avec Lombard, et ses camarades finirent par lui laisser la paix, se contentant de sourire quand il passait avec le tirailleur.

Bou Saïd, lui aussi, savait se faire craindre: il dégainait très vite, à la moindre altercation, et avait déjà eu quelques disputes chez Ben Dif Allah. Les autres tirailleurs n’osèrent donc pas critiquer ouvertement son amitié avec le roumi, qui leur semblait déplacée chez un taleb comme Bou Saïd.

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Maintenant qu’ils connaissaient la ville, ils eurent quelques ébauches de romans avec de jolies soufia aux chairs ambrées et aux yeux de velours. Très simples tous deux et très primitifs, ils avaient un peu la même manière de s’amuser. Mais Bou Saïd apportait dans ses aventures d’amour une passion et un sérieux qui étonnaient Lombard: pour lui, tout cela n’était que de la «rigolade», d’abord parce qu’on était jeune, ensuite, histoire de passer le temps. Pour lui, il ne pouvait être question d’amour que quand c’était pour le sérieux, comme il disait, c’est-à-dire pour le mariage. Et il s’étonnait que Bou Saïd pût être si souvent amoureux de créatures vénales. Ce qui le surprenait surtout, c’était qu’après des coups de passion et de jalousie, qui eussent pu aboutir au crime, ces amours de Bou Saïd passassent si vite pour faire place à d’autres. Mais Lombard, raisonnable, disait que le bon Dieu n’avait pas créé tout le monde la même chose et que «chaque pays a sa mode».

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... Pendant des mois, la vie commune des deux ordonnances s’écoula, d’une monotonie berceuse et, tous deux, inconsciemment, en désiraient la durée indéfinie.

Mais, vers la fin de l’hiver, Bou Saïd, déjà faible de poitrine, tomba malade. Il avait pris un mauvais coup de froid et n’avait pas voulu se faire porter malade. Mais une fièvre intense le prit et il dut entrer à l’hôpital... Dès le premier jour, le major le déclara perdu.

Lombard, désolé, passa tous ses instants de liberté auprès du malade, s’ingéniant à le soigner. Une angoisse horrible s’était emparée du tringlot à la pensée que Bou Saïd allait mourir. Le bon Dieu ne l’aimait donc pas, lui, qu’il lui prenait ainsi son seul ami!

... Pendant plusieurs jours, Bou Saïd, en proie au délire, fut privé de connaissance. Enfin, un soir, vers la tombée de la nuit, il reprit conscience.

L’infirmier venait d’allumer la veilleuse et sa petite flamme falote répandait une clarté rosée dans la chambre garnie de quatre lits hauts et étroits, tous vides, à l’exception de celui de Bou Saïd. Lombard tenait son ami par la main, et il fut tout joyeux quand il vit que le malade le reconnaissait.

--Lombard... Lombard...

Bou Saïd était d’une faiblesse extrême. Décharné, ses larges yeux noirs béants dans sa face décomposée, ses lèvres collées sur les dents blanches, le beau garçon qu’il avait été était méconnaissable. Ce qui était affreux surtout, c’était le râle et le sifflement de sa respiration.

--Faut pas te faire de mauvais sang, disait Lombard, à qui le silence faisait peur. A présent que t’as ta raison, c’est fini, t’es sauvé.

Mais Bou Saïd hocha la tête.

--Lombard... les papiers... les lettres... mes effets... garde-les... c’est pour toi...

--Mais non! Qu’est-ce que tu chantes-là? Faut pas te faire des idées comme ça, que ça me rompt le cœur!

Il disait cela, mais il voyait bien que c’était la fin, et il avait peur de se mettre à pleurer. Pendant un long instant, Bou Saïd resta immobile, les yeux clos. Lombard, le croyant endormi, garda le silence... Mais le râle du malade devint plus rauque et il roula sa tête sur l’oreiller... Il dégagea sa main de celle de Lombard et il leva l’index... Par trois fois, ses lèvres murmurèrent quelque chose que le tringlot ne comprit pas... Puis, après deux ou trois sursauts accompagnés d’un hoquet affreux, Bou Saïd se laissa aller dans les bras de son ami qui s’était levé, épouvanté.

--Bou Saïd! Bou Saïd! C’est, bon Dieu, pas possible, ça... c’est trop affreux! répétait en sanglotant le tringlot.

Morne, la tête entre ses mains crispées, il veilla jusqu’au matin, le corps que les infirmiers avaient couvert d’un drap blanc.

Le matin, des hommes vêtus de blanc et d’aspect grave vinrent laver le corps de Bou Saïd, dans la salle des autopsiés. Après, ils l’enroulèrent dans un grand linceul blanc et lui couvrirent le visage, pour toujours. Puis ils récitèrent des oraisons, sur un ton solennel et monotone. Dans un coin, Lombard, son képi à la main, écoutait, priant en lui-même le bon Dieu: chacun avait sa religion, mais il n’y avait qu’un seul bon Dieu, se disait le tringlot.

On emporta Bou Saïd sur un brancard recouvert d’un drap blanc. Lombard suivit le cortège qui sortit de la ville et descendit vers la vallée grise où est le cimetière des Ouled-Ahmed. En demi-cercle devant le cadavre posé à terre, les Arabes prièrent, sans se prosterner. Puis, ils le descendirent dans la fosse large et profonde, le recouvrirent de palmes vertes et, très vite, rejetèrent le sable sec... Lombard, toujours en tête, debout, suivait des yeux les mouvements des Arabes. Une douloureuse torpeur l’avait envahi et il regardait avec angoisse le point de la terre d’exil où son ami avait disparu pour l’éternité. Le caporal de tirailleurs disposa, sur un mouchoir de troupe, quelques galettes azymes et des figues sèches que les tolba et les mendiants emportèrent.

Puis, tous regagnèrent la ville. Lombard, seul, suivait ces hommes d’une autre race. Son chagrin était immense, accablant.

Quand il rentra dans leur chambre, il pleura désespérément à la vue de tous ces objets qu’il avait si bien disposés... La nuit tombante, quand il sortit pour aller chercher le courrier du sous-officier, il songea que plus jamais Bou Saïd ne lirait ses lettres avec lui...

Alors, en rentrant, Lombard comprit qu’il ne lui restait plus rien à faire dans ce pays, sinon à compter les jours qui le séparaient encore de sa libération...

Il se jeta sur son lit et pleura longtemps, tandis que le vent glacé de l’hiver nivelait, au cimetière musulman, le petit tertre de sable qui était la tombe de Dahmane Bou Saïd.

M’TOURNI

Une masure en pierres disjointes, un champ maigre et caillouteux dans l’âpre montagne piémontaise, et la misère au foyer où ils étaient douze enfants... Puis, le dur apprentissage de maçon, chez un patron brutal.

Un peu aussi, plus vaguement, à peine ébauchés dans sa mémoire d’illettré, quelques échappées de soleil sur les cimes bleues, quelques coins tranquilles dans les bois obscurs où poussent les fougères gracieuses au bord des torrents.

A cela se bornaient les souvenirs de Roberto Fraugi, quand, ouvrier errant, il s’était embarqué pour Alger avec quelques camarades.

Là-bas, en Afrique, il travaillerait pour son propre compte, il amasserait un peu d’argent, puis quand approcheraient les vieux jours, il rentrerait à Santa-Reparata, il achèterait un bon champ et il finirait ses jours, cultivant le maïs et le seigle nécessaires à sa nourriture.

Sur la terre ardente, aux grands horizons mornes, il se sentit dépaysé, presque effrayé: tout y était si différent des choses familières!

Il passa quelques années dans les villes du littoral, où il y avait des compatriotes, où il retrouvait encore des aspects connus qui le rassuraient.

Les hommes en burnous, aux allures lentes, au langage incompréhensible, lui inspiraient de l’éloignement, de la méfiance, et il les coudoya dans les rues, sans les connaître.

Puis, un jour, comme le travail manquait à Alger, un chef indigène des confins du Sahara lui offrit de grands travaux à exécuter dans son bordj. Les conditions étaient avantageuses, et Roberto finit par accepter, après de longues hésitations: l’idée d’aller si loin, au désert, de vivre des mois avec les Arabes l’épouvantait.

Il partit, plein d’inquiétude.

Après de pénibles heures nocturnes dans une diligence grinçante, Fraugi se trouva à M’sila.

C’était l’été. Une chaleur étrange, qui semblait monter de terre, enveloppa Roberto. Une senteur indéfinissable traînait dans l’air, et Fraugi éprouva une sorte de malaise singulier, à se sentir là, de nuit, tout seul au milieu de la place vaguement éclairée par les grandes étoiles pâles.

Au loin dans la campagne, les cigales chantaient, et leur crépitement immense emplissait le silence à peine troublé, en ville, par le glouglou mystérieux des crapauds tapis dans les séguia chaudes.

Des silhouettes de jeunes palmiers se profilaient en noir sur l’horizon glauque.

A terre, des formes blanches s’allongeaient, confuses: des Arabes endormis fuyant au dehors la chaleur et les scorpions.

Le lendemain, dans la clarté rosée de l’aube, un grand bédouin bronzé, aux yeux d’ombre, réveilla Fraugi dans sa petite chambre d’hôtel.

--Viens avec moi, je suis le garçon du caïd.

Dehors, la fraîcheur était délicieuse. Un vague parfum frais montait de la terre rafraîchie et un silence paisible planait sur la ville encore endormie.

Fraugi, juché sur un mulet, suivit le bédouin monté sur un petit cheval gris, à long poil hérissé, qui bondissait joyeusement à chaque pas.

Ils franchirent l’oued, dans son lit profond. Le jour naissant irisait les vieilles maisons en toub, les koubbas sahariennes, aux formes étranges.

Ils traversèrent les délicieux jardins arabes de Guerfala et entrèrent dans la plaine qui s’étendait, toute rose, vide, infinie.

Très loin, vers le sud, les monts des Ouled-Naïl bleuissaient à peine, diaphanes.

--La plaine, ici, c’est le Hodna... Et là-bas, sous la montagne, c’est Bou-Saâda, expliqua le bédouin.

Très loin, dans la plaine, au fond d’une dépression salée, quelques masures grisâtres se groupaient autour d’une koubba fruste, à haute coupole étroite.

Au-dessus, sur un renflement pierreux du sol, il y avait le bordj du caïd, une sorte de fortin carré, aux murailles lézardées, jadis blanchies à la chaux. Quelques figuiers rabougris poussaient dans le bas-fond, autour d’une fontaine tiède dont l’eau saumâtre s’écoulait dans la seguia où s’amassaient le sel rougeâtre et le salpêtre blanc en amas capricieux.

On donna au maçon une chambrette nue, toute blanche, avec, pour mobilier, une natte, un coffre et une matara en peau suspendue à un clou.

Là, Fraugi vécut près d’une demi-année, loin de tout contact européen, parmi les Ouled-Madbi bronzés, aux visages et aux yeux d’aigle, coiffés du haut guennour à cordelettes noires.

Seddik, le garçon qui avait amené Fraugi, était le chef d’une équipe de manœuvres qui aidaient le maçon accompagnant leur lent travail de longues mélopées tristes.

Dans le bordj solitaire, le silence était à peine troublé par quelques bruits rares, le galop d’un cheval, le grincement du puits, le rauquement sauvage des chameaux venant s’agenouiller devant la porte cochère.

Le soir, à l’heure rouge où tout se taisait, on priait, sur la hauteur, avec de grands gestes et des invocations solennelles. Puis, quand le caïd s’était retiré, les khammès et les domestiques, accroupis à terre, causaient ou chantaient, tandis qu’un djouak murmurait ses tristesses inconnues.

Au bordj, on était affable et bon pour Fraugi, et surtout peu exigeant. Peu à peu, dans la monotonie douce des choses, il cessa de désirer le retour au pays, il s’accoutumait à cette vie lente, sans soucis et sans hâte, et, depuis qu’il commençait à comprendre l’arabe, il trouvait les indigènes sociables et simples, et il se plaisait parmi eux.

Il s’asseyait maintenant avec eux sur la colline, le soir, et il les questionnait ou leur contait des histoires de son pays.

Depuis sa première communion, Fraugi n’avait plus guère pratiqué, par indifférence. Comme il voyait ces hommes si calmement croyants, il les interrogea sur leur foi. Elle lui sembla bien plus simple et plus humaine que celle qu’on lui avait enseignée et dont les mystères lui cassaient la tête, disait-il...

En hiver, comme les travaux au bordj étaient terminés et que le départ s’approchait, Fraugi éprouva de l’ennui et un sincère regret.

Les khammès et les manœuvres eux aussi le regrettaient: le roumi n’avait aucune fierté, aucun dédain pour eux. C’était un Oulid-bab-Allah, un bon enfant.

Et un soir, tandis que, couchés côte à côte dans la cour, près du feu, ils écoutaient un meddah aveugle, chanteur pieux venu des Ouled-Naïl, Seddik dit au maçon:--Pourquoi t’en aller? Tu as un peu d’argent. Le caïd t’estime. Loue la maison d’Abdelkader ben Hamoud, celui qui est parti à la Mecque. Il y a des figuiers et un champ. Les gens de la tribu s’entendent pour construire une mosquée et pour préparer la koubba de Sidi Berrabir. Ces travaux te feront manger du pain, et tout sera comme par le passé.

Et «pour que tout fût comme par le passé», Fraugi accepta.

Au printemps, quand on apprit la mort à Djeddah d’Abdelkader, Fraugi racheta l’humble propriété, sans même songer que c’était la fin de ses rêves de jadis, un pacte éternel signé avec la terre âpre et resplendissante qui ne l’effrayait plus.

Fraugi se laissait si voluptueusement aller à la langueur des choses qu’il ne se rendait même plus à M’sila, se confinant à Aïn-Menedia.

Ses vêtements européens tombèrent en loques et, un jour, Seddik, devenu son ami, le costuma en Arabe. Cela lui sembla d’abord un déguisement, puis il trouva cela commode, et il s’y habitua.

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Les jours et les années passèrent, monotones, dans la paix somnolente du douar. Au cœur de Fraugi, aucune nostalgie du Piémont natal ne restait plus. Pourquoi aller ailleurs, quand il était si bien à Aïn-Menedia?

Il parlait arabe maintenant, sachant même quelques mélopées qui scandaient au travail ses gestes de plus en plus lents.

Un jour, en causant, il prit à témoin le Dieu en dehors de qui il n’est pas de divinité, Seddik s’écria:--Ya Roubert! Pourquoi ne te fais-tu pas musulman? Nous sommes déjà amis, nous serions frères. Je te donnerais ma sœur, et nous resterions ensemble, en louant Dieu!

Fraugi resta silencieux. Il ne savait pas analyser ses sensations, mais il sentit bien qu’il l’était déjà, musulman, puisqu’il trouvait l’Islam meilleur que la foi de ses pères... Et il resta songeur.

Quelques jours plus tard, devant des vieillards et Seddik, Fraugi attesta spontanément qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu et que Mohammed est l’Envoyé de Dieu.

Les vieillards louèrent l’Éternel et Seddik, très ému sous ses dehors graves, embrassa le maçon.

Roberto Fraugi devint Mohammed Kasdallah.

La sœur de Seddik, Fathima Zohra, devint l’épouse du m’tourni. Sans exaltation religieuse, simplement, Mohammed Kasdallah s’acquitta de la prière et du jeûne.

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Roberto Fraugi ne revint jamais à Santa-Reparata de Novarre, où on l’attendit en vain...

Après trente années, Mohammed Kasdallah devenu un grand vieillard pieux et doux, louait souvent Dieu et la toute-puissance de son mektoub, car il était écrit que la maisonnette et le champ qu’il avait rêvé jadis d’acheter un jour à Santa-Reparata, il devait les trouver sous un autre ciel, sur une autre terre, dans le Hodna musulman, aux grands horizons mornes...

PARTIR

LA RIVALE

Un matin, les pluies lugubres cessèrent et le soleil se leva dans un ciel pur, lavé des vapeurs ternes de l’hiver, d’un bleu profond.

Dans le jardin discret, le grand arbre de Judée tendit ses bras chargés de fleurs en porcelaine rose.

Vers la droite, la courbe voluptueuse des collines de Mustapha s’étendit et s’éloigna en des transparences infinies.

Il y eut des paillettes d’or sur les façades blanches des villas.

Au loin, les ailes pâles des barques napolitaines s’éployèrent sur la moire du golfe tranquille. Des souffles de caresse passèrent dans l’air tiède. Les choses frissonnèrent. Alors l’illusion d’attendre, de se fixer, et d’être heureux, se réveilla dans le cœur du Vagabond.

Il s’isola, avec celle qu’il aimait, dans la petite maison laiteuse où les heures coulaient, insensibles, délicieusement alanguies, derrière le moucharabié de bois sculpté, derrière les rideaux aux teintes fanées.

En face, c’était le grand décor d’Alger qui les conviait à une agonie douce.

Pourquoi s’en aller, pourquoi chercher ailleurs le bonheur, puisque le Vagabond le trouvait là, inexprimable, au fond des prunelles changeantes de l’aimée, où il plongeait ses regards, longtemps, longtemps, jusqu’à ce que l’angoisse indicible de la volupté broyât leurs deux êtres?

Pourquoi chercher l’espace, quand leur retraite étroite s’ouvrait sur l’horizon immense, quand ils sentaient l’univers se résumer en eux-mêmes?

Tout ce qui n’était pas son amour s’écarta du Vagabond, recula en des lointains vagues.

Il renonça à son rêve de fière solitude. Il renia la joie des logis de hasard et la route amie, la maîtresse tyrannique, ivre de soleil, qui l’avait pris et qu’il avait adorée.

Le Vagabond au cœur ardent se laissa bercer, pendant des heures et des jours, au rythme du bonheur qui lui sembla éternel.

La vie et les choses lui parurent belles. Il pensa aussi qu’il était devenu meilleur, car, dans la force trop brutalement saine de son corps brisé, et la trop orgueilleuse énergie de son vouloir alangui, il était plus doux.

... Jadis, aux jours d’exil, dans l’écrasant ennui de la vie sédentaire à la ville, le cœur du Vagabond se serrait douloureusement au souvenir des fééries du soleil sur la plaine libre.

Maintenant, couché sur un lit tiède, dans un rayon de soleil qui entrait par la fenêtre ouverte, il pouvait évoquer tout bas, à l’oreille de l’aimée, les visions du pays de rêve, avec la seule mélancolie très douce qui est comme le parfum des choses mortes.

Le Vagabond ne regrettait plus rien. Il ne désirait que l’infinie durée de ce qui était.

· · ·

· · ·

La nuit chaude tomba sur les jardins. Un silence régna, où seul montait un soupir immense, soupir de la mer qui dormait, tout en bas, sous les étoiles, soupir de la terre en chaleur d’amour.

Comme des joyaux, des feux brillèrent sur la croupe molle des collines. D’autres s’égrenèrent en chapelets d’or le long de la côte, d’autres s’allumèrent, comme des yeux incertains, dans le velours d’ombre des grands arbres.

Le Vagabond et son aimée sortirent sur la route, où personne ne passait. Ils se tenaient par la main et ils souriaient dans la nuit.

Ils ne parlèrent pas, car ils se comprenaient mieux en silence.

Lentement, ils remontèrent les pentes du Sahel, tandis que la lune tardive émergeait des bois d’eucalyptus, sur les premières ondulations basses de la Mitidja.

Ils s’assirent sur une pierre.

Une lueur bleue coula sur la campagne nocturne et des aigrettes d’argent tremblèrent sur les branches humides.

Longtemps, le Vagabond regarda la route, la route large et blanche qui s’en allait au loin.

C’était la route du Sud.

Dans l’âme soudain réveillée du Vagabond, un monde de souvenirs s’agitait.

Il ferma les yeux pour chasser ces visions. Il crispa sa main sur celle de l’aimée.

Mais, malgré lui, il rouvrit les yeux.

Son désir ancien de la vieille maîtresse tyrannique, ivre de soleil, le reprenait.

De nouveau, il était à elle, de toutes les fibres de son être.

Une dernière fois, en se levant, il jeta un long regard à la route: il s’était promis à elle.

... Ils rentrèrent dans l’ombre vivante de leur jardin et ils se couchèrent en silence sous un grand camphrier.

Au-dessus de leurs têtes, l’arbre de Judée étendit ses bras chargés de fleurs roses qui semblaient violettes, dans la nuit bleue.

Le Vagabond regarda son aimée, près de lui.

Elle n’était plus qu’une vision vaporeuse, inconsistante, qui allait se dissiper dans la clarté lunaire.

L’image de l’aimée était vague, à peine distincte, très lointaine. Alors, le Vagabond, qui l’aimait toujours, comprit qu’il allait partir à l’aube, et son cœur se serra.

Il prit l’une des grandes fleurs en chair du camphrier odorant et la baisa pour y étouffer un sanglot.

· · ·

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Le grand soleil rouge s’était abîmé dans un océan de sang, derrière la ligne noire de l’horizon.

Très vite, le jour s’éteignit, et le désert de pierre se noya en des transparences froides.

En un coin de la plaine, quelques feux s’allumèrent.

Des nomades armés de fusils agitèrent leurs longues draperies blanches autour des flammes claires.

Un cheval entravé hennit.

Un homme accroupi à terre, la tête renversée, les yeux clos, comme en rêve, chanta une cantilène ancienne où le mot amour alternait avec le mot mort...

Puis, tout se tut, dans l’immensité muette.

· · ·

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Près d’un feu à demi éteint, le Vagabond était couché, roulé dans son burnous.

La tête appuyée sur son bras replié, les membres las, il s’abandonnait à la douceur infinie de s’endormir seul, inconnu parmi des hommes simples et rudes, à même la terre, la bonne terre berceuse, en un coin de désert qui n’avait pas de nom et où il ne reviendrait jamais.

Aïn-Taga, avril 1904.

DIVAGATIONS

NOTES AU CRAYON

Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à l’errance, au vagabondage.

Et pourtant, le vagabondage, c’est l’affranchissement, et la vie le long des routes, c’est la liberté.

Rompre un jour bravement toutes les entraves dont la vie moderne et la faiblesse de notre cœur, sous prétexte de liberté, ont chargé notre geste, s’armer du bâton et de la besace symboliques, et s’en aller!

Pour qui connaît la valeur et aussi la délectable saveur de la solitaire liberté (car on n’est libre que tant qu’on est seul), l’acte de s’en aller est le plus courageux et le plus beau.

Égoïste bonheur, peut-être. Mais c’est le bonheur, pour qui sait le goûter.

Être seul, être pauvre de besoins, être ignoré, étranger et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand, à la conquête du monde.

Le cheminot solide, assis sur le bord de la route, et qui contemple l’horizon libre, ouvert devant lui, n’est-il pas le maître absolu des terres, des eaux et même des cieux?

Quel châtelain peut rivaliser avec lui en puissance et en opulence?

Son fief n’a pas de limites, et son empire pas de loi.

Aucun servage n’avilit son allure, aucun labeur ne courbe son échine vers la terre qu’il possède et qui se donne à lui, toute, en bonté et en beauté.

· · ·

Le paria, dans notre société moderne, c’est le nomade, le vagabond, «sans domicile ni résidence connus».

En ajoutant ces quelques mots au nom d’un irrégulier quelconque, les hommes d’ordre et de loi croient le flétrir à jamais.

Avoir un domicile, une famille, une propriété ou une fonction publique, des moyens d’existence définis, être enfin un rouage appréciable de la machine sociale, autant de choses qui semblent nécessaires, indispensables presque à l’immense majorité des hommes, même aux intellectuels, même à ceux qui se croient le plus affranchis.

Cependant, tout cela n’est que la forme variée de l’esclavage auquel nous astreint le contact avec nos semblables, surtout un contact réglé et continuel.

J’ai toujours écouté avec admiration, sans envie, les récits de braves gens ayant vécu des vingt et trente ans dans le même quartier, voire dans la même maison, qui n’ont jamais quitté leur ville natale.

· · ·

Ne pas éprouver le torturant besoin de savoir et de voir ce qu’il y a là-bas, au delà de la mystérieuse muraille bleue de l’horizon... Ne pas sentir l’oppression déprimante de la monotonie des décors... Regarder la route qui s’en va toute blanche, vers les lointains inconnus, sans ressentir l’impérieux besoin de se donner à elle, de la suivre docilement, à travers les monts et les vallées, tout ce besoin peureux d’immobilité, ressemble à la résignation inconscience de la bête, que la servitude abrutit, et qui tend le cou vers le harnais.

· · ·

A toute propriété, il y a des bornes. A toute puissance, il y a des lois. Or, le cheminot possède toute la vaste terre dont les limites sont l’horizon irréel, et son empire est intangible, car il le gouverne et en jouit en esprit.

C’est fini: plus d’illusions nouvelles, ni de mystères charmeurs, ni de bonheur dans l’avenir... Il n’y a que la paix des doutes justifiés et réalisés, la brume du désespoir dans mon cœur meurtri. Combien peu j’ai vécu et combien j’ai souffert! L’espérance lumineuse, la jeunesse, le bonheur, tout est fini... j’en ai fait mon deuil... tout est enterré et ne ressuscitera plus!

J’ai cru à la fraternité des hommes, mais au jour noir de l’infortune, je n’ai pu distinguer mes frères de mes ennemis. Je désirais pour les hommes la vérité et la liberté... mais le monde est resté le même monde d’esclaves imbéciles. Par la flamme et la vérité de mes discours accusateurs je rêvais de lutter sans trêve contre le mal... Mais dans le temple de la vérité, dans le temple sacré de la pensée, je ne trouve que l’orgie des hypocrites.

L’amour pour un instant, l’amour jeu et distraction dans l’ennui, l’amour, ivresse du sang et nom de l’âme, l’amour--cauchemar de malade, non, je ne regrette pas cet amour-là!

Ce n’est pas lui que je rêvais en mes nuits d’insomnie... Non, c’était l’amour pur et vrai dont l’image sublime me hantait!

Pauvre comme une mendiante, menteuse comme une esclave, vêtue de loques éclatantes, la vie n’est belle que de loin et n’attire que vue de loin.

Mais, dès que tu y prêtes attention, dès que tu la rencontres face à face, tu en comprends le mensonge... Tu vois que sa majesté n’est qu’illusion sous ses fausses dorures et que sa beauté est artificielle comme celle d’une prostituée fardée...

Ami, comment, n’étant point revêtu des habits de fête, es-tu entré ici?

(L’ÉVANGILE)

Ton cœur ardent et sensitif, torturé et martyrisé dans les ténèbres de l’orage, aspire à la félicité du bonheur universel et croit y voir son propre bonheur.

Mais, ô ami, les saintes envolées de l’âme sont inutiles: dans l’arène ensanglantée de la vie il y a assez d’espace pour le marché de l’avidité, mais il n’en est point pour le temple lumineux de l’amour!

Et pourtant, si réellement les malédictions se taisaient, si réellement le Baal était anéanti, si les hommes s’étreignaient comme des frères, si l’idéal descendait des cieux sur la terre... dis-moi: dans cet univers renouvelé et joyeux, toi, accoutumé à ta sainte douleur, serais-tu heureux à ce festin de la vie, toi qui souffris pour l’humanité et qui voulus son bonheur?

Ton cœur--ce cœur malade, deviendrait muet sous la douleur, comme le champ devient stérile sous l’orage. Il n’échangerait pas la croix des bienheureuses souffrances et des larmes pour la félicité du repos... Et s’il regrettait un jour le sort de lutteur et de prophète des idées chères, comme un prisonnier, accoutumé à la captivité, regrette son obscure prison?...

CÉRÈS

VISION NOCTURNE

[Écrit au crayon, sans signature ni date, sur trois feuillets, recto et verso, numérotés de 1 à 5.]

Elle était en bois dur, fendu et rongé par les vents des mers, fatiguée d’avoir promené son sourire centenaire à travers trop de tempêtes, d’avoir contemplé, muette, les tristesses de trop d’horizons.

Après avoir regardé, de ses yeux vides et candides, l’immensité changeante pendant près d’un siècle, après avoir tant roulé de par le monde, elle était reléguée, là pauvre vieille chose mutilée et inutile, dans le coin obscur d’une toute petite chambre éclairée d’en bas comme un cachot, par une lucarne grillée.

Elle habitait ce coin gris, en son obscur et mystérieux silence, et continuait de sourire aux visions azurées de jadis.

En ce logis qui n’était pas mien et cependant ami où la destinée me rapportait parfois des [plages] lointaines où se plaît mon âme, je la retrouvais à chaque retour, toujours pareille, souriant toujours.

Je l’avais d’abord trouvée gênante en sa lourdeur massive et n’avais pas su déchiffrer le mystère de son âme de sirène.

Un soir, cependant qu’à ses pieds je m’endormis, parmi d’autre visions plus troubles, il me sembla la voir se redresser, retrouver ses jambes douloureusement séparées de la proue natale et sortir de son coin, haute et blanche, comme voilée d’un nimbe lumineux, telle, sur la mer calme, la bleuâtre clarté des lunes mourantes.

Sa face hellénique s’éclaira et sa bouche, si longtemps figée en un sourire inexpliqué, s’ouvrit. Elle parla:

«Au lieu de me rudoyer, maussade, et de me reprocher même ce coin obscur où est emprisonnée ma beauté, pourquoi, poète vagabond et inquiet, amoureux des horizons infinis, pourquoi ne m’as-tu point interrogée, pourquoi n’as-tu pas deviné toute la splendeur et toute la mélancolie de mon destin? Pourquoi, toi qui devrais communier en l’âme obscure des choses silencieuses, pourquoi as-tu insulté à la grandeur de mon exil?

«Et cependant, c’est à toi que j’ai voulu conter mes peines et mes rêves, telle une aïeule très ancienne, le soir, dans la chaumière. Lassée d’un centenaire silence, moins éphémère que vous, humains, de plus durable matière, avant de redevenir pour jamais muette, essayerai-je de te dire ce que me chantèrent, jadis, les flots, amants funèbres dont je fus insatiable, qui m’enlacèrent et que je brisai, souriante et immuable, mon rameau d’olivier à la main, fendant l’onde claire et molle ou apaisant la révolte terrible des lames?

«Après que la main--desséchée maintenant dans la poussière du tombeau--d’un artiste oublié m’eut ciselée dans le tronc brut d’un géant du nord, m’eut revêtue de robes candides et eut couronné d’or mon front haut et songeur, fixée à la proue d’une frégate altière dont je fus l’âme et le génie, je me lançai, aventureuse, dans les flots bleus de la Méditerranée natale... Impassible et de vie insoupçonnée, j’assistai aux combats tumultueux et, tandis que, sur le pont de ma frégate, des hommes combattaient et mouraient, j’interrogeais de mon œil impassible et blanc l’immensité sereine ou agitée.

«Je vis des soleils de feu descendre au-dessus des rouges déserts d’Afrique... Je vis des lunes phosphorescentes jeter sur les flots des milliers de pierres précieuses, multicolores et éphémères.

«J’ai respiré le parfum capiteux et subtil des ports chaotiques du Levant et vu se lever de chaudes journées ternes sur les forêts dormantes de l’Inde... J’ai entendu la plainte de la mer dans les récifs de corail sanglant et la plainte des filles d’Océanie dont ma frégate emportait, pour toujours, les amants...

«J’ai entendu maintes fois la grande voix terrible, le grand colloque du vent jaloux, grondant la mer révoltée... J’ai subi alors le choc amoureux et furieux des flots qui voulaient m’engloutir, pour mieux m’étreindre; j’ai cru sombrer dans l’abîme amer dont je fis ma patrie... Mais toujours, souriante, je fus protégée, et, telle Vénus Anadyomène, l’horizon apaisé vit émerger des flots ma face blanche et sereine.

«Enfin, quand ma belle frégate aux larges ailes blanches vint dormir pour des années interminables dans l’eau immobile des ports de guerre, quand, telle une belle déchue, elle replia pour toujours ses ailes d’oiseau, je fus réduite à contempler, épave vénérable, en une solitude plus grande, un horizon plus restreint.

«La nostalgie du large me hanta longtemps, et si mon œil de bois te semble aujourd’hui si mort, qui sait, n’a-t-il pas pleuré des larmes inconnues, aux nuits de lune?

«Qui a songé à la tristesse de la poulaine toujours vivante, liée à la frégate morte, comme un naufragé qui s’attacherait au corps d’un oiseau géant et qui, l’oiseau tombé à la grève et mort, resterait à jamais enchaîné à lui?

«Enfin, un jour, les hommes, qui depuis si longtemps avaient déserté ma haute frégate défunte, l’envahirent à nouveau, insectes démolisseurs, irrespectueux du passé.

«Ce ne fut que craquements et bruits sinistres, car en ma frégate vieillie, une vie latente sommeillait encore, et elle ne voulait pas encore achever de mourir.

«Enfin, séparée brutalement de la pauvre carcasse éventrée, profanée, je tombai dans la poussière immonde et le limon.

«C’est là qu’une main charitable vint me recueillir et m’accorder cet obscur refuge où tu me vois et où je rêve, muette et pensive, revoyant dans mes rêves les horizons immenses d’antan... Vieillie et lasse, je n’aspire plus qu’au repos... Mais j’eusse voulu finir en face du libre horizon des ports, pour voir encore jouer et ondoyer les flots, mes amants de jadis... Les ténèbres et l’étroitesse de mon réduit me pèsent et m’étouffent... Oh! revoir encore le large, entendre encore bruire le vent des équinoxes sur la fureur des mers!... Car, bientôt, la hache sacrilège me brisera, et mon âme de sirène s’en ira, insoupçonnée, se dissiper dans les brumes et les souffles de la mer.»

Et des yeux blancs de la poulaine, deux larmes, lourdes et brillantes, comme des gemmes marines, se détachèrent et roulèrent lentement sur ses joues usées par les baisers amers des flots.

L’amoureuse centenaire regrettait les sourires et les colères des océans éternels.

FRAGMENTS ET VARIANTES

HAUSER LE TRAVE

... Un jour, dans un cabaret d’El-Affroun, un homme avec qui il avait lié conversation, lui paya un demi-litre de blanc et lui proposa de l’embaucher comme charretier, puisqu’il savait soigner les bêtes et conduire.--Lui, il avait l’entreprise du camionnage à Duperré.

Hauser resta songeur. Bien sûr, on crevait la faim et c’était pas une vie. Mais aussi, Duperré, c’était trop près d’Orléansville. Si on allait le reconnaître.

Il hésita longtemps. Puis, tout à coup, un orgueil lui vint: est-ce qu’il était aussi bête que les autres, là-bas? Est-ce qu’il ne saurait pas se cacher, se masquer, faire voir du bleu à tout le monde? Et il accepta...

· · ·

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Après deux ans, bronzé et barbu, le charretier Godard se souvenait lui-même à peine de Hauser le Trave, dit «Pied-de-bœuf».

Qui pouvait le reconnaître?

Un soir d’élections municipales, comme on avait beaucoup bu, Hauser, quoique ne pouvant naturellement pas voter, s’était mêlé aux groupes, dans les cafés. Et, vers 9 heures, une dispute éclata. On parlait du maire réélu.

--Quand je vous dis que c’est un escroc, un bandit, un usurier...

--Dites pas ça, que je vous lève la peau!

On était soûl, on se battit, et Hauser, avec un entêtement stupide à se mêler à ces choses qui ne le regardaient pas, fut le plus violent... Quand le garde champêtre et les gendarmes arrivèrent il protesta, il insulta la force publique... Puis, tout à coup, quand il fut devant le commissaire de police, il se sentit pris, tout simplement, bien plus bêtement que les autres.

--Vos papiers?

--Je les ai perdus...

Alors, on l’accabla de questions: où il était né, où il avait fait son service militaire... Il eut encore la présence d’esprit de dire qu’il avait été réformé. Mais le commissaire le coupa tout de suite: où avait-il passé au conseil de révision, et quand? Alors, tout se brouilla dans la tête de Hauser et il devint muet.

Le commissaire qui feuilletait depuis quelques instants un registre où il y avait de vieux signalements, dit tout à coup à l’agent de service:--Déshabille-moi cet homme-là. Hauser ne comprit pas d’abord... Puis, quand il vit le commissaire sourire, il eut un frisson: ses sacrés tatouages l’avaient vendu, on avait retrouvé son signalement.

Le commissaire lut tout haut:--Hauser, Jean, trente-trois ans, engagé au 1er étranger le..., condamné à 15 ans de travaux publics le..., s’est évadé le 15 mars 19... de l’atelier d’Orléansville, détachement de Bissa, ayant incendié la forêt de ce nom. Allez, frusquez-vous, mon garçon. Faut pas faire de la politique quand on a encore treize ans à tirer aux travaux! Ça vous apprendra. Allez, oust!

Hauser se redressa.--Ben oui, c’est vrai. Et pis quoi, c’est pas tout le monde qui saurait se barrer comme que j’ai fait, moi. Pas besoin de faire les malins... Si on n’avait pas bu, c’est pas encore vous autres que vous m’auriez chopé.

--Taisez-vous!

--Ta g...!

Et Hauser suivit docilement l’agent qui le mena à la gendarmerie.

CŒUR FAIBLE

Depuis la veille, le vent d’ouest avait soufflé en tempête, roulant à travers la plaine des vagues de poussière fauves. Maintenant le jour finissait et le vent s’était calmé. Seuls quelques petits tourbillons se jouaient encore, isolés, dans le rougeoiement du soir. Au nord, les monts de Figuig se voilaient d’ombre violette.

Vers l’ouest, au delà de la plaine nue, la silhouette rectiligne, puissante, du Djebel Antar se profilait, tout en or, sur la pourpre de l’horizon.

Et Djenan-ed-Dar, essai timide de vie, se tassait là, tout petit, dans la désolation et l’immense stérilité d’alentour.

A gauche, sur la hauteur, la nouvelle redoute, grise, morose, solitaire. Puis, les cônes blancs, rosés par le soleil couchant, des tentes où gîtent les tirailleurs et la légion étrangère... Plus bas, les bâtiments blanchis du cercle des officiers, accaparant la seule tache de verdure, quelques dattiers échevelés, groupés en une famille verte tranchant sur le fond rougeâtre du sol.

A droite, vers l’ouest, la vieille redoute et le «village», masures basses et frustes enfouie participant de la teinte ocreuse du décor.

Des chevaux, têtes basses, s’en allaient à l’abreuvoir, et quelques légionnaires, déjà ivres, tombaient, s’appelant de loin.

Pendant un instant, deux chameaux passèrent sur le feu de l’horizon, silhouettes noires et anguleuses.

Müller errait seul, désœuvré derrière les baraquements des mercantis, et l’odeur des alcools ne l’attirait pas. Sous la grande capote bleue, son corps maigre se voûtait. Visage mince, aux yeux caves, très bleus, sous l’auvent de la visière, il eût semblé jeune, sans la lassitude infinie qu’exprimait son regard.

Parfois, il crispait sa main rude et bronzée sur la poche de sa capote et y froissait une lettre; il goûtait l’amertume de l’heure, quand tout espoir s’éteignait, avec le jour rouge.

Ses yeux d’homme du nord s’étaient ouverts sur les prairies grasses et les forêts noyées de brumes du Palatinat, et sa mémoire nostalgique évoquait des images d’abondance.

Parce qu’il souffrait, pour la première fois, depuis huit mois qu’il était dans le sud, il venait d’apercevoir toute l’âpreté sauvage, toute l’irrémédiable désolation de ce pays stérile depuis toujours et où aucune vie ne germerait jamais.

Pour la première fois, il percevait le mystère sombre planant sur les étendues vides.

Là-bas, dans les gorges déchiquetées des collines s’avançant en promontoires arides sur la plaine, les nomades en loques fauves, à profils de gerfaut, erraient, dès la tombée de la nuit, rampant, se glissant comme des ombres jusqu’aux sentinelles isolées, puis, d’un coup de fusil qui sonnait, lugubre, dans le silence écrasant, les abattaient.

Plusieurs fois, Müller avait accompagné des camarades tués ainsi au petit cimetière désolé.

Cela l’avait laissé froid et sans peur, lui qu’une autre idée absorbait.

Maintenant, il sentait la menace de la nuit qui tombait et la proximité de la mort qui, dès les premières heures des ténèbres, venait rôder autour d’eux.

Son cœur se serra, dans la détresse immense de sa solitude.

Près de lui, assis à terre au pied d’un mur en toub lézardé, un tirailleur et un légionnaire causaient en français.

Le tirailleur, qui revenait du sud, disait, avec son accent rauque:

--J’ai passé devant le champ d’El-Moungar, tu sais bien, où ils se sont battus le mois dernier. Eh bien, les cadavres des Arabes. Ils y sont encore, couchés tout nus, sur les pierres... Il y en a qu’ils ont encore de la viande après leurs os, et les autres, ils sont tout blancs, comme les carcasses des chameaux qu’on trouve sur la route. Dans le jour, les aigles ils se posent sur les pierres, et ils claquent du bec quand on passe. Et la nuit, c’est les chacals et les hyènes qu’elles hurlent... Va, c’est pas encore fini, pour les bêtes, de manger des hommes morts, dans ce pays.

Et Müller, silencieux, évoquait le lieu funèbre et les bêtes mangeuses de morts fouillant la sanie, entre les os blanchissants.

Et ce pays lui fit horreur.

Il se rappela qu’il en avait encore pour quatre ans, à la Légion, et qu’il les ferait peut-être dans le sud. Alors une rage lui vint contre lui-même...

Puis, tout à coup, avec un sursaut douloureux de tout son être, sa main se crispa de nouveau sur la lettre, dans la poche de sa capote.

Après cela, n’était-ce pas fini, irrémédiablement fini? A la Légion, dans ce pays de mort ou ailleurs, n’était-ce pas égal, à présent que sa vie était détruite et qu’il ne lui restait plus rien à attendre?

C’était son père, un riche industriel de Berlin, qui l’avait écrite, cette lettre.

Enfant naturel, né d’une longue liaison entre l’industriel et une pauvre institutrice, Marie Müller, le jeune homme avait, toute son enfance durant, eu sous les yeux la honte et les remords de sa mère. Par une maladresse de l’institutrice, l’enfant avait été placé, aux frais de son père, dans une école fréquentée par de petits bourgeois qui l’avaient accablé de leurs sarcasmes et de leur dédain. Avec une volonté forte et un tempérament de lutteur, Müller fût devenu un révolté. Faible et doux, Müller se pénétra, peu à peu, de la conviction douloureuse jusqu’au désespoir qu’il était un paria, un exclu de la société.

Devenu répétiteur dans l’école où il avait fait ses études, il continua de souffrir. Sa sensibilité exaspérée lui faisait croire à du mépris ou tout au moins à une condescendance insultante de la part des élèves eux-mêmes.

Alors, comme sa mère était morte, il entreprit de se faire reconnaître par son père, pour avoir un nom, pour dissiper enfin le cauchemar où il vivait depuis qu’il pensait.

Comme l’industriel refusait, Müller crut le toucher en commettant un acte de désespoir: il s’enfuit, quitta l’Allemagne et vint s’engager à la Légion.

De Saïda, il écrivit plusieurs lettres à son père, le suppliant de lui accorder la réparation qui changerait tout le cours de sa vie, qui le ferait entrer dans la société, la tête haute: après cinq ans, il retournerait au pays, avec un nom honoré, et il pourrait vivre, oubliant toutes ses souffrances passées.

Pendant des mois, Müller s’était grisé de cet espoir, soldat exemplaire, plein d’entrain et de courage dans la monotonie du métier.

La réponse tant attendue était enfin arrivée. Avec quelle angoisse délirante il avait déchiré l’enveloppe.

Et voilà que tout s’était brusquement écroulé: c’était un refus, définitif, inexorable. On lui défendait même d’écrire d’autres lettres...

Que faire, maintenant? A quoi bon travailler, puisqu’il n’y avait plus rien à attendre, puisque le retour au pays était désormais inutile?

C’était un pacte signé avec la Légion, pour les années de jeunesse qui lui restaient, un pacte avec cette terre d’Afrique âpre et menaçante qu’il ne comprenait pas, qui l’effrayait.

· · ·

· · ·

La nuit sans lune était obscure et le désert dormait dans la lueur indécise des grandes étoiles.

Un silence absolu pesait sur le hameau et sur la plaine et, au loin, les montagnes s’estompaient dans l’ombre.

Müller, son fusil sur l’épaule, marchait par habitude, le long de la muraille.

Il songeait.

Depuis qu’il n’espérait plus, il avait conscience de toute la monotonie et de l’inutilité de son métier de mercenaire. Pourtant il rejetait avec horreur l’idée de rentrer dans la vie civile. Il lui semblait que c’était se replonger dans la honte et la constante humiliation des années écoulées...

Et, peu à peu, Müller sentit le vide se faire en lui et autour de lui.

Il perçut que tout lui était devenu égal, qu’il ne désirait plus rien.

Seul un immense besoin d’oubli et de repos lui restait.

Dans l’ombre et le silence, ce besoin s’exalta dès lors.

Et une idée lui vint, très simple, très claire: puisque sa vie était gâchée, puisque, dès les premiers pas, il s’était senti écrasé, puisque les hommes le reniaient, à quoi bon s’obstiner?

Mourir. Il répéta le mot, tout bas, et il lui fut d’une infinie douceur.

Il s’arrêta, s’appuyant contre le mur. Un grand calme s’était fait en lui. Il ne s’attendrit pas sur lui-même, très simple et très sincère, comme il avait toujours été, dans sa détresse et dans son fol espoir des derniers mois.

Cela valait mieux ainsi. Il devait faire cela. Tout doucement, il posa la crosse de son fusil à terre, le canon contre sa poitrine. Puis, calmement, soigneusement, il chercha, de la pointe de sa baïonnette, la détente.

Le coup résonna, sec, froid, sans écho, dans le désert vide.

Müller, lentement, glissa le long du mur, s’affaissant.

· · ·

· · ·

Le jour se levait. Tournant le dos aux quelques petites tombes perdues dans le sable rose, les légionnaires rentraient à la redoute, rapportant le brancard des morts.

Sérieux, leurs visages bronzés et maigres, coupés de moustaches blondes, célaient toutes les tristesses cachées, toutes les tares et tous les deuils qui les avaient amenés là et qu’avait évoqués la mort du petit Müller.

Le groupe silencieux des mercenaires en tenue sombre s’éloigna dans la gloire dorée du matin, tournant le coin des remparts lépreux, et le jour limpide d’automne acheva de se lever sur le désert pierreux et sur le tertre rouge qui marquait la place du légionnaire.

LE MIROIR

Le mokhazni Mohammed, de la tribu des Derraga-Cheraga de Géryville, est un grand bédouin souple et fort, aux larges épaules, avec des muscles saillants se dessinant vigoureusement sous la peau bronzée du cou et de la poitrine. Son visage est parfait de beauté mâle, aux traits secs, fermes, virilisés encore par la barbe noire et les épais sourcils arqués ombrant les yeux roux bien fendus et allongés.

Il porte avec une grâce négligente une chemise et une gandoura blanches toujours ouvertes sur la gorge et la poitrine, le long burnous bleu du makhzen et le voile blanc retenu sur le front par des cordelettes fauves enroulées à la diable. D’instinct, sans les chercher, il trouve des attitudes nobles, et, sous sa tenue de pauvre mercenaire du Sud, il a aussi grand air qu’un caïd ou qu’un agha.

Rieur, avec une gaîté audacieuse, une insouciance superbe et des colères terribles qui passent très vite, Mohammed est le boute-en-train et le «goual», le chanteur de mélopées du détachement.

Il est surtout très fier de son adresse à cheval, et, dès qu’il voit devant lui l’espace large et libre d’une plaine, ses yeux s’allument et ses narines fines frémissent, tandis que sa main longue et sèche, qu’aucun travail grossier n’a déformée, tourmente la bride. Pourtant, au repos, Mohammed est très grave, silencieux et ne sourit pas.

Un jour calme d’hiver, dans l’ennui et l’inaction du Ramadhan, j’errais sur la dune basse dominant la vallée pierreuse. Je vis Mohammed assis, le dos contre le mur croulant du vieux bureau arabe. Je m’arrêtai pour ne pas être remarquée, car le mokhazni était occupé à quelque chose de très insolite.

Il avait tiré de sa poche un miroir d’un sou, une petite glace ronde à monture d’étain, et il se contemplait attentivement, sérieusement. Cela dura longtemps ainsi, comme si le bédouin était fasciné par sa propre image. Et cette coquetterie subite cadrait étrangement mal avec la beauté mâle et le grand air sérieux du soldat.

A quoi pensait-il, en se regardant dans son miroir d’écolier? Que pouvait éprouver son âme fruste, née dans les solitudes vastes, dans la plus rude et la plus primitive des vies, celle des chameliers nomades?

Mohammed finit par serrer son miroir, puis il croisa les bras, s’étira, et sourit.

LA FOGGARA

Après quelques mois passés à Saïda, où il avait fait son école de soldat, Weiss avait été versé dans une compagnie qui partait pour le Sud-Oranais.

On se battait là-bas, c’était la guerre, la vie de camps, tout l’imprévu de ce pays lointain qui l’attirait, et Weiss était parti, joyeux.

Pourtant, dans les masures grises de la redoute de Béni-Ounif où sa compagnie s’était immobilisée pour des mois, dans ce décor dont il n’avait d’abord perçu que l’immense désolation, Weiss, l’enfant des prairies vertes et des bois de l’Alsace, s’était senti dépaysé, oppressé.

Les premiers temps, ç’avait été une sorte de cauchemar lourd, et il avait cru à une désillusion.

Il s’était même laissé entraîner par les camarades à de longues beuveries dans les salles tumultueuses des «cantines», au village.

Sous une gaîté d’emprunt, il cherchait à oublier son morne ennui et passait ses soirées au «Retour de Béchar», à «l’Étoile du Sud», à la «Mère du Soldat», avec des tablées de légionnaires ivres...

Puis, un immense dégoût l’avait isolé. Il préférait errer, seul, dans le bled désert.

Peu à peu, il avait discerné la splendeur des horizons de feu, les caprices sans cesse changeants de la lumière sur le sol pierreux et rougeâtre, sur les montagnes arides.

Il avait senti l’ineffable silence, la paix mélancolique et profonde de cette terre immuable, et cela lui avait suffi.

Weiss aimait maintenant ce Sud-Oranais où il avait tant souffert, aux premiers jours de dépaysement et de détresse...

Le légionnaire suivit le lit de l’oued desséché, contournant les murailles caduques du ksar.

Des lueurs roses glissaient entre les troncs fuselés des dattiers, magnifiant les vieilles ruines en terre, accumulées en un désordre charmant.

Dans un bas-fond ombreux, sous les frondaisons bleuâtres, s’ouvrait une foggara, une de ces étranges fontaines souterraines des ksour du sud-ouest. On y descendait par quelques hautes marches en toub. En bas, c’était un ruisseau clair sortant du sol spongieux et qui, serti de fougères graciles, se perdait dans l’ombre éternelle et le mystère d’une galerie étroite.

Weiss s’assit sur une roche éboulée et ralluma sa vieille pipe d’écume.

Il était calme. Cette sérénité des choses, dans la gloire du jour finissant, suffisait à son bonheur.

Une silhouette de femme surgit, furtive, de l’ombre de la foggara. Grande, svelte, superbement drapée dans ses haillons bleus, elle montait, courbée sous le poids d’une peau de bouc ruisselante.

Elle n’avait pas aperçu Weiss et, pendant un instant, il put contempler son visage presque enfantin encore, d’un ovale parfait. De longs yeux roux éclairaient sa carnation bronzée et le pli voluptueux de ses lèvres adoucissait ce que ce masque obscur eût pu avoir de trop farouche.

Mais elle vit le roumi et, avec un sursaut de frayeur, ramena vivement son voile, cachant ses traits. Elle s’enfuit presque.

Weiss, que sa culture antérieure avait élevé au-dessus de tous les barbares préjugés de race, recherchait la société des indigènes. Leur simplicité grave, leur sociabilité rapidement affectueuse, lui plaisaient, et il aimait passer les veillées d’été, à demi couché sur les nattes des cafés maures, s’essayant à parler arabe, en écoutant les longues mélopées traînantes et mélancoliques des nomades. Ses camarades préférés étaient des tirailleurs, des spahis ou les mokhazni, cavaliers irréguliers au service du bureau arabe.

Pour ramener la jeune femme, Weiss lui cria doucement, dans son arabe imparfait:

--N’aie pas peur, ma sœur, je ne te ferai pas de mal.

Mais elle ne se retourna pas.

Les jours suivants, Weiss retourna à la foggara, évitant, discret, d’effrayer par trop d’insistance la bédouine qui se voilait à son approche.

Dans sa grande solitude, le légionnaire se grisa bientôt de cette idylle à peine ébauchée.

Un soir, les attaches en fibres de palmier de la peau de bouc cassèrent et elle tomba.

La bédouine essayait vainement de couper les nœuds, avec une pierre tranchante, pour réparer son outre.

En silence, sans qu’elle s’en défendît, Weiss l’aida. Debout, voilée, elle attendit sans un mot que le soldat eût fini. Quand il souleva l’outre, elle tendit les épaules, reprit son lourd fardeau, et partit, avec ce seul mot de gratitude: sahha! (merci).

Le lendemain, il la salua, et elle lui répondit, se découvrant un peu le visage qu’éclaira un demi-sourire discret.

Peu à peu, elle s’accoutuma à retrouver, tous les soirs, près de la foggara, le soldat roumi, si jeune et si doux, avec son visage régulier et pâle sous le hâle et ses grands yeux gris, qui ne l’effrayaient plus.

Ils se parlèrent.

Elle s’appelait Emmbarka (la bénie) et était mariée à un mokhazni qu’on avait envoyé en détachement à Ben-Zireg, dans le sud-ouest.

Elle gardait la tente, au douar du makhzen, seule avec sa vieille mère.

Weiss lui dit qu’il aimait les musulmans, qu’il en faisait sa société, de préférence aux Européens et qu’il ne leur voulait pas de mal.

Emmbarka lui conta les tristesses de sa dure vie errante.

Elle était des Amour, une tribu nomade du cercle d’Aïn-Sefra et, quand son mari s’était engagé au makhzen de Djenan-ed-Dar, elle avait dû le suivre, dans le dénuement et l’insécurité des camps, en plein pays de poudre, sillonné de djiouch pillards.

Il y avait à peine quelques mois qu’on l’avait mariée et, depuis lors, elle avait à peine vu Abdelkader ould Hamza, son mari, un tout jeune mokhazni que la guerre lui prenait sans cesse. Elle le connaissait à peine et ne pouvait l’aimer...

· · ·

· · ·

Les jours s’écoulaient, monotones et berceurs. Weiss attendait avec impatience les quelques heures de liberté du soir, et l’entrevue furtive de l’Amourienne, dans l’ombre fraîche de la palmeraie.

Il aimait Emmbarka et la désirait avec toute l’ardeur de sa jeunesse. Les débauches obligées de la vie d’étudiant l’avaient à peine effleuré. Puis, très vite, il avait été jeté là, dans la dure et complète abstinence, pour des mois.

Pour lui, cette femme, en harmonie parfaite avec ce décor saharien qu’il aimait, était presque une vision irréelle, une sorte d’incarnation de ce charme puissant du désert qui l’avait pris à jamais...

· · ·

TABLE

Préface 5

Obscurité

Le Mage 27 Le Moghrebin 31 La main 35 L’écriture de sable 39 L’Enlumineur sacré 44 Le Magicien 48 Le Meddah 55 La Derouicha 67 Le Taleb 75 Le Marabout 81

Femmes

Le portrait de l’Ouled-Naïl 91 Fiancée 98 Taalith 107 Pleurs d’amandiers 113

Nomades

Campement 121 Mériéma 130

Fellah

Veillée de Ramadhan 135 Fellah 139 Veste bleue 164

En marge

Cheminot 175 Criminel 181 Hauser le Trave 191 Prisonniers sur la route 199 Ilotes du Sud 203 Les Enjôlés 207 Dans le sentier de Dieu 212

Au village

L’arrivée du colon 223 Exploits indigènes 230

Dans la Légion

Le Russe 239 Cœur faible 260

Frères de rencontre

L’ami 269 M’tourni 283

Partir

La Rivale 295

Divagations

Notes au crayon 303 Cérès 310

Fragments et variantes

Hauser le Trave 319 Cœur faible 322 Le Miroir 330 La Foggara 332

Poitiers.--Société Française d’Imprimerie.

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