‹ PanChapitre 28 sur 43 · XXVIII

XXVIII

J’eus toute la soirée l’impression amère que je n’aurais pas dû venir à cette réunion. Mon arrivée passa presque complètement inaperçue, tant ils étaient tous occupés les uns des autres. Edvarda me souhaita tout juste la bienvenue. Je me mis à boire sec, parce que je comprenais qu’on me traitait en trouble-fête et cependant je ne me retirai pas. M. Mack souriait sans cesse et montrait son visage le plus agréable, il portait un habit et avait belle mine. Il était tantôt ici, tantôt là, dans les différentes pièces, se mêlait à cette cinquantaine d’invités, dansait une danse par-ci par-là, plaisantait et riait. Des secrets étaient aux aguets dans ses yeux.

Un vacarme de musique et de voix résonnait par toute la maison. Cinq des pièces étaient occupées par les invités et l’on dansait en outre dans la grande salle. Quand j’arrivai, on venait de dîner. Des servantes affairées couraient de-ci de-là avec des verres et des vins, des cafetières de cuivre étincelantes, des cigares, des pipes, des gâteaux et des fruits. On n’avait rien épargné. Les lustres des pièces étaient garnis de bougies d’une grosseur insolite, qu’on avait coulées pour la circonstance ; en outre les nouvelles lampes à pétrole étaient allumées.

Eva aidait à la cuisine, je l’entrevis en passant. Dire qu’Eva aussi était là !

Le baron était l’objet d’une grande attention, bien qu’il fût tranquille et modeste et ne se mît pas en avant. Lui aussi portait un habit, les pans en étaient pitoyablement fripés, d’avoir séjourné dans la malle. Il s’entretenait fréquemment avec Edvarda, la suivait des yeux, trinquait avec elle et l’appelait « Mademoiselle », tout comme les filles du doyen et du médecin de district. J’éprouvais pour lui une aversion persistante et pouvais à peine jeter les yeux sur lui sans me détourner avec une sotte et triste grimace. Quand il m’adressait la parole je répondais brièvement et serrais les lèvres aussitôt après.

Il me revient certain souvenir de cette soirée. J’étais en conversation avec une jeune fille, une blondine, quand je lui dis quelque chose ou lui racontai une histoire qui la fit rire. L’histoire n’était guère remarquable, mais peut-être, dans mon état d’ivresse, la racontai-je d’une manière plus amusante que je ne me le rappelle maintenant, en tout cas cela m’est sorti de la mémoire. Bref, quand je me retournai, Edvarda était derrière moi. Elle me lança un regard approbateur.

Par la suite, je remarquai qu’elle entraînait la blondine avec elle pour tâcher de savoir ce que j’avais dit. Je ne saurais dire à quel degré le regard d’Edvarda me fit du bien, vu que j’avais erré toute la soirée, de pièce en pièce, quelque peu mis à l’écart ; je me sentis aussitôt d’humeur plus claire, à partir de ce moment je causai avec plusieurs personnes et fus amusant. Autant que je sache, je ne me rendis coupable d’aucune bévue…

Je me tenais dehors sur le perron. Eva vint de l’une des pièces, apportant différentes choses. Elle me vit, sortit sur le perron, passa sa main sur les miennes en une caresse rapide, sur quoi elle sourit et rentra. Aucun de nous n’avait parlé. Quand je voulus la suivre et rentrer, Edvarda était dans la galerie et me regardait. Elle me regardait en plein visage. Elle non plus ne dit rien. J’entrai dans la salle.

— Pensez, le lieutenant Glahn s’amuse à donner des rendez-vous à la domesticité sur le perron, dit soudain Edvarda, tout haut. Elle était debout à la porte. Il y eut plusieurs personnes qui entendirent ce qu’elle disait. Elle riait, comme si elle avait plaisanté, mais son visage était très pâle.

Àcela je ne répondis rien, je marmonnai seulement :

— C’était un hasard, elle sortait simplement, nous nous sommes rencontrés dans la galerie…

Un moment passa, peut-être une heure. Une dame reçut un verre renversé sur sa robe. Dès qu’Edvarda le vit, elle cria :

— Qu’est-ce qui se passe ? C’est naturellement Glahn qui a fait cela.

Ce n’était pas moi qui l’avais fait, j’étais dans un autre coin de la salle quand l’accident était arrivé. À partir de ce moment, je recommençai à boire passablement sec et me tins près de la porte pour ne pas gêner les danseurs.

Le baron continuait à rassembler les dames autour de lui, il déplorait que ses collections fussent déjà emballées, si bien qu’il ne pouvait en montrer aucune, ni cette grappe d’algues de la mer Blanche, ni l’argile des îlots de Kor, ni de très intéressantes formations rocheuses du fond de la mer.

Les dames jetaient à la dérobée des regards curieux vers ses boutons de chemise, ces couronnes à cinq pointes qui, ainsi, signifiaient : baron. Cependant, le docteur n’avait aucun succès, même son spirituel juron « Mort et torture ! » ne faisait plus aucun effet. Mais quand Edvarda parlait, il était toujours sur la brèche, corrigeait de nouveau son langage, la collait avec de petites chicanes, la rabaissait avec une tranquille supériorité.

Elle dit :

— … jusqu’à ce que je franchisse la Vallée de la Mort.

Et le docteur demanda :

— Franchir quoi ?

— La Vallée de la Mort. N’est-ce pas la Vallée de la Mort, que cela s’appelle ?

— J’ai entendu parler du fleuve de la Mort. C’est sans doute cela que vous voulez dire.

Plus tard elle parlait de faire garder une chose comme un…

— Dragon, souffla le docteur.

— C’est cela. Comme un dragon, répondit-elle.

Mais le docteur dit :

— Remerciez-moi de vous avoir sauvée. Je suis sûr que vous alliez dire : Argus.

Le baron remonta les sourcils et lui jeta un regard étonné à travers ses épaisses lunettes. Il n’avait peut-être jamais entendu de telles inepties. Mais le docteur ne fit semblant de rien. Que lui importait le baron !

Je me tiens toujours à la porte. On danse follement dans la salle. Je réussis à mettre une conversation en train avec l’institutrice du presbytère. Nous parlions de la guerre, de la situation en Crimée, des événements de France, de Napoléon III empereur, de la protection qu’il accordait aux Turcs ; la jeune dame avait lu les journaux cet été et pouvait me raconter des nouvelles. Finalement nous nous asseyons sur un sofa et causons.

Edvarda vient à passer, elle s’arrête devant nous. Tout à coup elle dit :

— Que Monsieur le lieutenant m’excuse de l’avoir surpris sur le perron. Je ne le ferai plus jamais.

Elle rit, maintenant aussi, sans lever les yeux sur moi.

— Demoiselle Edvarda, veuillez cesser, dis-je.

Elle m’avait parlé à la troisième personne, ce n’était pas dans une bonne intention et sa mine était malveillante. Je pensai au docteur et haussai les épaules dédaigneusement comme il l’aurait fait. Edvarda dit :

— Mais pourquoi Monsieur le lieutenant ne va-t-il pas dans la cuisine ? Eva y est. Je trouve qu’il devrait se tenir par là.

Après quoi, elle me regarda haineusement.

Je n’avais pas fréquenté beaucoup les soirées, mais, dans les quelques rares où je m’étais trouvé, je n’avais jamais encore entendu pareil ton. Je dis :

— N’êtes-vous pas, vous aussi, assez exposée à être mal comprise, Demoiselle Edvarda ?

— Ah ! comment cela ? Oh ! cela peut bien être ; mais comment cela ?

— Vous parlez parfois si inconsidérément. Par exemple, maintenant, il m’a semblé que vous me renvoyiez à la cuisine et, naturellement, c’est un malentendu. Car je sais fort bien que nous n’aviez pas l’intention d’être insolente.

Elle s’éloigne de nous de quelques pas. Je pouvais voir à son attitude qu’elle pensait tout le temps à ce que j’avais dit. Elle tourne sur ses talons et revient, elle dit d’une voix entrecoupée :

— Ce n’était pas du tout un malentendu, Monsieur le lieutenant a bien entendu, je l’ai renvoyé à la cuisine.

— Non, mais Edvarda ! s’écrie l’institutrice, effrayée.

Et je me remis à parler de la guerre et de la situation en Crimée ; mais ma pensée était bien loin de là. Je n’étais plus ivre, j’étais seulement tout à fait bouleversé, le sol se dérobait sous moi et, comme mainte malheureuse fois déjà, je perdis de nouveau mon équilibre. Je me lève du sofa et veux sortir. Le docteur m’arrête :

— À cet instant je viens d’entendre votre panégyrique, dit-il.

— Mon panégyrique ? Par qui ?

— Par Edvarda. Elle se tient encore là-bas dans le coin et vous regarde avec des yeux incandescents. Je ne l’oublierai jamais, ses yeux avaient une expression complètement énamourée et elle a dit très haut qu’elle vous admirait.

— C’est bien, répondis-je, en riant… Ah ! je n’avais plus une idée claire dans la tête.

J’allai vers le baron, me penchai vers son oreille, comme si je voulais lui dire quelque chose tout bas, et quand je fus arrivé assez près je lui crachai dans l’oreille. Il se leva d’un bond et me regarda fixement d’un air idiot, effaré de ma conduite. Par la suite je vis qu’il rapportait à Edvarda ce qui s’était passé et qu’elle en était affligée. Elle pensait sans doute à son soulier que j’avais jeté à l’eau, aux tasses et aux verres que j’avais eu le malheur de casser, à toutes les autres infractions au bon ton que j’avais commises ; tout cela revivait certainement encore une fois dans sa mémoire. J’eus honte, c’en était fini de moi ; où que je pusse me tourner, je rencontrais des regards anxieux et étonnés, et je m’esquivai de Sirilund sans prendre congé et sans remercier.

Page 1