XXIX
Le baron doit partir ; fort bien ! Je vais charger mon fusil et monter dans la montagne pour tirer un grand salut en son honneur et en l’honneur d’Edvarda. Je veux miner un trou profond dans un rocher et faire voler une montagne en éclats en son honneur et en l’honneur d’Edvarda. Et un gros bloc de rocher déroulera au flanc de la montagne et s’abîmera puissamment dans la mer quand son navire passera. Je connais une place, une ravine dans la montagne, où des pierres ont déjà déroulé et fait un chemin net jusqu’à la mer. Loin en dessous se trouve un hangar à bateaux.
— Deux tarières à mine ! dis-je au forgeron.
Et le forgeron aiguise deux tarières à mine…
On a mis Eva à faire les charrois aller et retour entre le moulin et le quai, avec un des chevaux de M. Mack. Elle doit faire le travail d’un gars et transporter des sacs de grain et de farine. Je la rencontre et elle a un air magnifique avec son visage frais. Grand Dieu ! comme son sourire flamboie tendrement. Chaque soir je la rencontrais.
— Tu as l’air de n’avoir aucun souci, Eva, mon aimée.
— Tu m’appelles ton aimée. Je suis une femme illettrée, mais je te serai fidèle. Je veux t’être fidèle, quand je devrais en mourir. M. Mack devient plus sévère de jour en jour, mais je n’y pense pas ; il enrage, mais je ne lui réponds pas. Il m’a saisie par le bras et il est devenu gris de rage. J’ai un seul souci.
— Et quel est ce souci ?
— M. Mack te menace. Il me dit : « Ah ! ah ! c’est le lieutenant que tu as en tête ! » Je réponds : Oui, je lui appartiens. Alors il dit : « Bon, attends un peu, j’arriverai bien à le faire partir. » Il a dit cela hier.
— Cela ne signifie rien : laisse-le menacer… Eva, puis-je voir si tes pieds sont encore aussi menus ? Ferme les yeux et laisse-moi voir !
Elle se jette à mon cou, les yeux fermés. Un frisson la parcourt. Je la porte dans la forêt. Le cheval reste là à attendre.