Comment Panurge racompte la maniere quil eschappa de la main des Turcqs. xxxxx Cha. x
Eiugement de Pantagruel fut incontinent sceu et entendu de tout le monde, et imprime a force, et redige es Archives du Palays, en sorte que tout le monde commenca a dire, Salomon qui rendit par soubson lenfant a sa mere, iamais ne monstra tel chef d’œuvre de prudence comme a faict ce bon Pantagruel, nous sommes heureux de lavoir en ce pays. Et de faict lon le voulut faire maistre des resquestes, et president en la court : mais il refusa tout, les remerciant gracieusement, car il y a (dist il) trop grand servitude a ces offices, et a trop grand peine peuvent estre saulvez ceulx qui les exercent, veu la corruption des hommes. Mais si avez quelque bon poinsson de vin, voulentiers ien recepvray le present. Ce quilz firent voulentiers, et luy envoyerent du meilleur de la ville, et beut assez bien. Mais le pouvre Panurge en beut vaillament, car il estoit exime comme ung harang soret. Aussi alloit il du pied comme ung chat maigre. Et quelquung ladmonesta en disnant, disant. Compere tout beau, vous faictes rage de humer. Par saint Thibault (dist il) tu dys vray, et si ie montasse aussi bien comme ie avalle, ie feusse desia au dessus de la sphere de la lune, avecques Empedocles. Mais ie ne scay que diable cecy veult dire, ce vin est fort bon et bien delicieux, mais tant plus bien ien boy, tant plus iay soif. Ie croy que lumbre de monseigneur Pantagruel engendre les alterez, comme la lune faict les catarrhes. A quoy se prindrent a rire les assistans. Ce que voyant Pantagruel, dist. Panurge quest ce que avez a rire. Seigneur (dist il) ie leur contoys, comment ces diables de Turcqs sont bien malheureux de ne boire point de vin. Si aultre mal ny avoit en lAlchoran de Mahumet, encores ne me mettroys ie pas de la foy. Mais or me dictes comment, dist Pantagruel, vous eschappates de leurs mains ? Par dieu seigneur, dist Panurge, ie ne vous en mentiray de mot. Les paillards Turcqs mes avoient mys en broche tout larde, comme ung connil, pour me faire roustir tout vif. Et ainsi comme ilz me roustissoient, ie me recommandoys a la grace divine, ayant en memoire le bon sainct Laurent, et tousiours esperoys en Dieu, quil me delivreroit de ce torment, ce qui fut faict bien estrangement. Car ainsi que me recommandoys bien de bon cueur a dieu, cryant. Seigneur Dieu ayde moy. Seigneur Dieu saulve moy. Saigneur Dieu oste moy de ce torment, auquel ces traitres chiens me detiennent, pour la maintenance de ta foy. Le roustisseur sendormyt par le vouloir divin, ou bien de quelque bon Mercure qui endormit cautement Argus qui avoit cent yeulx. Or quand ie vy quil ne me tournoit plus en routissant, ie le regarde, et voy quil sendort, ainsi ie prens avecques les dens ung tyson par le bout, ou il nestoit point brusle, et vous le gette au gyron de mon routisseur, et ung aultre le gette le mieulx que ie peuz soubz un lict de camp, qui estoit aupres de la cheminee, ou y il avoit force paille. Incontinent le feu se print a la paille, et de la paille au lict, et du lict au solies qui estoit embrunche de sapin faict a quehues de lampes. Mais bon fut, que le feu que ie avoys gette au gyron de mon paillard routisseur luy brusla tout le penil et se prenoit aux couillons, sinon quil nestoit point tant punays quil ne le sentit plus tost que le iour, et debouq estourdy se levant crya a la fenestre tant quil peult dal baroth, dal baroth, qui vault autant a dire comme, au feu, au feu : et vint droict a moy pour me getter du tout au feu, et desia avoyt couppe les cordes dont on mavoit lye les mains, et il couppoit les lyens des pieds, mais le maistre de la maison ouyant le cry du feu, et en sentant la fumee de la rue ou il se pourmenoit avecques quelques aultres Baschatz et Musaffiz, courut tant qu’il peult y donner secours et pour emporter ses bagues. Et de pleine arrivee il tyre la broche ou iestoys embroche, et tua tout roidde mon routisseur, dont il mourut la par faulte de gouvernement ou aultrement : car il luy passa la broche ung peu au dessus du nombril vers le flan droict, et luy percea la tierce lobe du foy, et le coup haussant luy penetra le diaphragme et par atravers la capsule du cueur luy sortit la broche par le hault des espaules entre les spondyles et lomoplate senestre. Vray est que en tirant la broche de mon corps ie tumbe a terre pres des landiers, et me fys ung peu de mal a la cheute, toutesfoys non pas grand : car les lardons soustindrent le coup. Puis voyant mon Baschaz, que le cas estoit desespere, et que la maison estoit bruslee sans remission, et tout son bien perdu, se donna a tous les diables, appelant Grilgoth, Astaroth, et Rapallus par neuf foys. Quoy voyant ieuz de peur pour plus de cinq solz, craignant les diables viendront a ceste heure pour emporter ce fol icy, seroient ilz bien gens pour memporter aussi ? Ie suis ia demy rousty, mes lardons seront cause de mon mal : car ces diables icy sont fryans de lardons, comme vous avez lauctorite du Philosophe Iamblicque et Murmault en lapologie de bossutis et contrefactis per Magistros nostros, mais ie fys le signe de la croix, cryant agyos, athanatos, ho theos, et nul ne venoit. Ce que congnoissant mon villain Baschaz se vouloit tuer de ma broche, et sen percer le cueur : et de faict la mist contre sa poitrine, mais elle ne povoit oultre passer car elle nestoys pas assez ague, et poussoit tant quil povoit, mais ne proffitoit riens. Alors ie men vins a luy, disant. Missaire bougrino tu pers icy ton temps : car tu ne te tueras iamais ainsi, mais bien te blesseras quelque hurte, dont tu languiras toute ta vie entre les mains des barbiers : mais si tu veulx ie te tueray icy tout franc en sorte que tu nen sentiras rien, et men croys : car ien ay tue bien daultres qui sen sont bien trouvez. Ha mon amy (dist il) ie ten prie, et ce faisant ie te donne ma bougette, tien voyla, il y a six cens seraph dedans, et quelques dyamens et rubys en perfection. Et ou sont ilz ? dist Epistemon. Par sainct Iehan, dist Panurge, ilz sont bien loin silz sont tousiours. Acheve, dist Pantagruel, ie te pry que nous saichons comment tu acoustras ton Baschaz. Foy dhomme de bien, dist Panurge, ie nen mens de mot. Ie le bende dune meschante braye que ie trouve la demy bruslee, et vous le lye rustrement pieds et mains de mes cordes, si bien quil neust sceu regimber : puis luy passe ma broche a travers la gargamelle, et aussi le pendys acrochant la broche a deux gros crampons, qui soustenoient des alebardes. Et vous atise ung beau feu au dessoubz et vous flamboys mon milourt comme on faict des harans soretz a la cheminee, puis prenant sa bougette et ung petit iavelot qui estoit sur les crampons men fuys le beau galot. Et dieu scait comme ie sentoys mon espaule de mouton. Quand ie fuz descendu en la rue, ie trouvay tout le monde qui estoit acouru au feu a force deau pour lestaindre. Et me voyans ainsi a demy rousti eurent pitie de moy naturellement, et me getterent toute leur eau sur moy, et me refraischirent ioyeusement, ce que me feist fort grand bien, puis me donnerent quelque peu a repaistre, mais ie ne mangeoys gueres : car ilz ne me bailloient que de leau a boire a leur mode. Et aultre mal ne me firent. Sinon ung villain petit Turcq boſſu par devant, qui furtivement me crocquoyt mes lardons, mais ie luy baillys si vert dronos sur les doigs a tout mon iavelot quil ny retourna pas deux fois. Et une ieune Tudesque, qui mavoit aporte ung pot de mirobalans emblicz confictz a leur mode, laquelle regardoit mon pouvre haire esmouchete, comment il sestoit retire au feu : car il ne me alloit plus que iusques sur les genoulx. Or ce pendant quilz se amusoient a moy, le feu triumphoit ne demandez pas comment a prendre en plus de deux mille maisons, tant que quelquung dentre eulx lavisa & sescrya, disant. Ventre Mahom toute la ville brusle, & nous amusons icy. Ainsy chascun sen va a sa chascuniere. De moy ie prens mon chemin vers la porte. Et quand ie fuz sur un petit tucquet qui est aupres, ie me retourne arriere, comme la femme de Loth, & vys toute la ville bruslant comme Sodome & Gomorre dont ie fuz tant ayse que ie me cuyde conchier de ioye, mais dieu men punit bien. Comment ? dit Pantagruel. Ainsi que ie regardoys en grand liesse ce beau feu & me gabelant, & disant. Ha pauvres pusses, ha pauvres souritz, vous aurez mauvais hyver, le feu est en vostre paillier, sortirent plus de six cens chiens gros & menutz tous ensemble de la ville, fuyans le feu. Et de premiere venue accoururent droict a moy, sentant lodeur de ma paillarde chair a demy roustie, & me eussent devore a lheure, si mon bon ange ne meust point inspire. Et que fys tu pouvret ? dist Pantagruel. Soubdain ie me advise de mes lardons, & les leur gettoys au meillieu dentre eulx, & chiens daller, & se entrebattre lung laultre a belles dentz, a qui auroit le lardon. Par ce moyen me laisserent, & ie les laisse aussi se pelaudant lung laultre, & ainsi eschappe gaillard & dehayt.