‹ PantagruelChapitre 13 sur 26 · Comment Panurge enseigne une maniere bien nouvelle de bastir les murailles de Paris. xxxxx Cha. xi

Comment Panurge enseigne une maniere bien nouvelle de bastir les murailles de Paris. xxxxx Cha. xi

ANTAGRUEL quelque iour pour se recreer de son estude se pourmenoit vers les faulxbourgs sainct Marceau voulant veoir la follie Gobelin, & Panurge estoit avecques luy, ayant tousiours le flaccon soubz la robbe, & quelque morceau de iambon : car sans cela iamais ne alloit il, disant que cestoit son garde corps : & aultre espee ne portoit il. Et quand Pantagruel luy en voulut baillier une, il respondit, quelle luy eschaufferoit la ratelle. Voire mais, dist Epistemon, si lon se assailloit comment te defendroys tu ? A grands coups de brodequin, respondit il, pourveu que les estocz seussent descenduz. A leur retour Panurge conſideroit les murailles de la ville de Paris, & en irrision dist a Pantagruel. Voy ne cy pas de belles murailles, pour garder les oysons en mue ? Par ma barbe, elles sont competentement meschantes pour une telle ville comme est ceste cy, car une vasche avecques ung pet en abattroit plus de six brasses. Ô mon amy, dist Pantagruel, scez tu pas bien ce que dist Agesilaus, quand on luy demanda : Pourquoy la grande cite de Lacedemone nestoit pas ceincte de murailles ? Car monstrant les habitans & citoyens de la ville tant bien expers en discipline militaire, tant forz & bien armez. Voicy, dist il, les murailles de la cite. Signifiant quil nest murailles que de os, & que les villes ne scauroient avoir muraille plus seure & plus forte que de la vertuz des habitans. Ainsi ceste ville est si forte par la multitude du peuple bellicqueux qui est dedans, quilz ne se soucient point de faire aultres murailles. Et davantaige, qui la vouldroit emmurailler comme Strasbourg ou Orleans, il ne seroit possible, tant les frays ſeroient excessisz. Voire mais, dist Panurge, si faict il bon avoir quelque visaige de pierre quand on est envahy de ses ennemys, & ne feust ce que pour demander, qui est la bas ? Et au regard des frays enormes que dictes estre necessaires si lon la vouloit murer, si messieurs de la ville me veullent bien donner quelque bon pot de vin, ie leur enseigneray une maniere bien nouvelle, comment ilz pourront bastir a bon marche. Et comment ? dist Pantagruel. Ne le dictes donc pas, respondit Panurge, si ie vous lenseigne. Ie voy que les callibistrys des femmes de ce pays, sont a meilleur marche que les pierres. Diceulx fauldroit bastir les murailles en les arrangeant en bonne symmetrie darchitecture, & mettant les plus grans au premiers rancz, & puis en taluant a doz d’asne arrangeant les moyens & finablement les petitz. Et puis faire ung beau petit entrelardement a poinctes de diamens comme la grosse tour de Bourges, de tant de vitz quon couppa en ceste ville es pouvres Italiens a lentree de la Reyne. Quel diable desseroit une telle muraille ? Il ny a metal qui tant resistat aux coups. Et puis que les couillevrines se y vinssent froter. Vous en verriez par dieu incontinent distiller de ce benoist fruict de grosse verolle menu comme pluye. Sec au nom des diables. Davantaige la fouldre ne tomberoit iamais dessus. Car pourquoy ? ilz ſont tous benitz ou ſacrez. Ie n’y voys quung inconvenient. Ho ho ha ha ha, dist Pantagruel. Et lequel ? C’eqt que les mouqches en qont tant friandes que merveilles, & se y cueilleroient facillement & y feroient leur ordure, & voila louvrage gaste & diffame. Mais voicy comme lon y remedroit. Il fauldroit tresbien les esmoucheter avecques belles quehues de renards, ou bons gros vietz dazes de Provence. Et a ce propos ie vous veulx dire, nous en allant pour soupper ung bel exemple. Au temps que les bestes parloient (il ny a pas troys iours) ung pouvre lyon par la forest de Biere se pourmenant & disant ses menus suffrages passa par dessoubz ung arbre auquel estoit monte ung villain charbonnier pour abattre du boys. Lequel voyant le lyon, luy getta la coignee, & le blessa enormement en une cuysse. Dont le lyon cloppant tant courut & tracassa par la forest pour trouver ayde, quil rencontra ung charpentier, lequel voulentiers regarda la playe, & la nettoyat le mieulx qu’il peust, & lemplyt de mousse, luy dissant, quil esmouchast bien la playe, que les mousches ne y cuyllassent point, attendant quil yroit chercher de lherbe au charpentier. Ainsi le lyon guery, se pourmenoit par la forest, a quelle heure une vieille sempiternelle ebuschetoit & amassoit du boys par ladicte forest, laquelle voyant le lyon venir, tumbat de peur a la renverse de telle façon, que le vent luy renversa la robbe, cotte, & chemise iusques au dessus des espaules. Ce que voyant le lyon, accourut de pitie, veoir si elle sestoit point faict mal, & consyderant son comment a nom ? dist. O pouvre femme, qui ta ainsi blessée : & ce disant, apperceut ung regnard, lequel il appella, disant. Compere regnard, hau ca ca, & pour cause. Quand le regnard fut venu, il luy dist. Compere mon amy, lon a blessé ceste bonne femme icy entre les iambes bien villainement & y a solution de continuité manifeste, regarde que la playe eſt grande, depuis le cul iuſques au nombril meſure quatre, mais bien cinq empans & demy : c’eſt ung coup de coignée, ie me doubte que la playe ſoyt vieille, pourtant affin que les mouſches n’y prennent, eſmouche la bien fort, ie t’en pry, & dedans & dehors, tu as bonne quehue & longue, eſmouche mon amy, eſmouche ie t’en ſupply, & ce pendant ie voys querir de la mouſſe, pour y mettre. Car ainſi nous fault il ſecourir & ayder l’ung l’autre, dieu le commande. Eſmouche fort, ainſi mon amy eſmouche bien : car ceſte playe veult eſtre eſmouchée ſouvent, autrement la perſonne ne peult eſtre à ſon ayſe. Or eſmouche bien mon petit compere, eſmouche, dieu t’a bien pourveu de quehue, tu l’as grande & groſſe à l’advenant, eſmouche fort & ne t’ennuye point, ie n’arreſteray gueres. Puis s’en va chercher force mouſſe, & quand il fut quelque peu loin il s’eſcrya parlant au regnard. Eſmouche bien touſiours compere, eſmouſche, & ne te faſche iamais de bien eſmoucher, par dieu mon petit compere ie te feray eſtre à gaiges, eſmoucheteur de la reyne Marie ou bien de dom Pietro de Caſtille. Eſmouche ſeulement, eſmouche & riens plus. Le pouvre regnard eſmouchoit fort bien & deça & delà & dedans & dehors, mais la ſaulve vieille veſnoit & veſſoit puant comme cent diables, & le pouvre regnard eſtoit bien mal à ſon ayſe : car il ne sçavoit de quel couſté ſe virer, pour evader le parfum des veſſes de la vieille : & ainſi qu’il ſe tournoit il veit qu’il y avoit au derriere encores ung aultre pertuys, non pas ſi grand que celluy qu’il eſmouchoit, dont luy venoit ce vent tant puant & infect. Le lyon finablement retourne portant plus de troys balles de mouſſe : commença en mettre dedans la playe, à tout ung baſton qu’il aporta, & y en avoit ià bien mys deux balles & demye, & s’eſbahyſſoit que diable ceſte playe eſt parfonde, il y entreroit de mouſſe plus de deux charretées, & bien puiſque dieu le veult, & touſiours fourroit dedans.

Mais le regnard l’adviſa. Ô compere lyon mon amy, ie te pry ne metz pas icy toute la mouſſe, gardes en quelque peu, car il y a encores icy deſſoubz ung aultre petit pertuys, qui put comme cinq cens diables. Ien ſuis empoiſonné de l’odeur tant il eſt punays. Ainſi fauldroit il garder ces murailles des mouſches, & mettre des eſmoucheteurs à gaiges. Lors dit Pantagruel. Et comment ſcez tu, que les membres honteux des femmes ſont à ſi bon marché : car en ceſte ville il y a force preudefemmes chaſtes & pucelles. Et ubi prenus ? diſt Panurge. Ie vous en diray non pas mon opinion, mais vraye certitude & aſſeurance. Ie ne me vante pas d’en avoir embourré quatre cens dix & ſept depuys que ſuis en ceſte ville, & s’il n’y a que neuf iours, voire de mangereſſes d’ymaiges & de theologiennes. Mais à ce matin iay trouvé ung bon homme, qui en ung biſſac tel comme celluy de Eſopet, portoit deux petites fillotes de l’aage de deux ou troys ans au plus, l’une devant, l’aultre derriere. Il me demanda l’aulmoſne, mais ie luy feis reſponce que iavoys beaucoup plus de couillons que de deniers. Et apres luy demande. Bonhomme ces deux filles ſont elles pucelles ? Frere diſt il. Ià deux ans a que ainſi les porte & au regard de ceſte cy devant, laquelle ie voy continuellement en mon advis qu’elle eſt pucelle, touteſfois ie n’en vouldroys pas metre mon doigt au feu : quant eſt de celle que ie porte derriere, ie n’en sçays ſans faulte riens. Vrayment diſt Pantagruel, tu es gentil compaignon, ie te veulx habiller de ma livrée. Et le feiſt veſtir galantement ſelon la mode du temps qui couroit : excepté que Panurge voulut que la braguette de ſes chauſſes feuſt longue de troys pieds, & quarrée non pas ronde, ce que feut faict, & la faiſoit bon veoir. Et diſoit ſouvent, que le monde n’avoit point encores congneu l’eſmolument & utilité qui eſt de porter grande braguette, mais le temps leur enſeigneroit quelque iour, comme toutes choſes ont eſté inventées en temps. Dieu gard de mal, diſoit il, le compaignon à qui la longue braguette a ſaulvé la vie, Dieu gard de mal à qui la longue braguette a valu pour ung iour cent eſcuz, Dieu gard de mal, qui par ſa longue braguette a ſaulvé toute une ville de mourir de faim. Et par dieu ien feray ung livre de la commodité des longues braguettes, quand iauray ung peu plus de loyſir. Et de faict en compoſa ung beau & grand livre avecques les figures, mais il n’eſt encores imprimé, que ie ſaiche.

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