‹ Panthéon égyptienChapitre 3 sur 5 · L'URAEUS,

L'URAEUS,

EMBLÊME DU SATÉ.

LES Égyptiens, en créant leur système cosmogonique et religieux, semblent avoir cherché à établir une concordance très-suivie entre le monde intellectuel ou le ciel, et le monde physique ou la terre. Ils ont dit que le premier instituteur de leur civilisation organisa la société humaine sur le modèle des formes qui régissent les êtres célestes; de la même manière qu'en ordonnant le monde terrestre, l'agent du Démiurge avait imité le monde supérieur, autant du moins que la matière pouvait se prêter à une semblable reproduction. Il résulte de cette intention, qui se manifeste dans une foule de circonstances, que des emblèmes de certaines choses célestes s'appliquent également aux choses correspondantes dans le monde matériel, et réciproquement. De là vient aussi que les divinités dominatrices de certaines portions du monde intellectuel, gouvernent également les parties correspondantes du monde physique. Ainsi Saté, ou la Junon égyptienne, régissait à la fois l'hémisphère inférieur du ciel et la région inférieure de l'Égypte. Le nom symbolique de cette contrée terrestre, décrit dans l'explication de la planche précédente, n'a aucun rapport avec le groupe, signe spécial de la partie inférieure du ciel, gravé sur notre planche 29.3, Nº 2 et 3. On remarquera seulement que c'est, sans aucun doute, parce que la plume est le premier caractère de ce dernier groupe, que ce même objet se trouve figuré, comme insigne distinctif, sur la tête de toutes les images de la déesse Saté. Nous aurons l'occasion de montrer qu'un très-grand nombre de divinités ne sont reconnaissables sur les monuments égyptiens, qu'au seul caractère initial de leurs noms propres ou de leurs titres spéciaux, placé sur leur tête ou dominant les divers ornements de leur coiffure. Les représentations de Saté, reproduites dans ce recueil, offrent un exemple de cette singulière façon de caractériser les différentes divinités.

La planche 7.3 contient un des symboles de Saté, considérée soit comme dominatrice de l'hémisphère inférieur du ciel, soit comme régente et protectrice de la région inférieure terrestre. La déesse est ici figurée sous la forme d'un Uræus: ce serpent, nommé aspic ou basilic par les Grecs, fut en Égypte l'emblème spécial de la souveraineté ou de la puissance royale: la coiffure qui couvre sa tête est la partie inférieure de la couronne Pschent, symbole de la domination sur la région inférieure, soit du ciel, soit de la terre. On trouvera dans l'explication de la planche 11 les preuves et le développement du sens que nous reconnaissons ici à cette fraction du Pschent.

Le serpent sacré est dressé sur la partie postérieure de son corps, formant plusieurs replis et enroulements. Le haut du corps est considérablement dilaté; et cette forme, quelque extraordinaire qu'elle puisse paraître, est motivée sur un fait réel: l'Uræus, nommé aujourd'hui vipère HHayé en Égypte, possède en effet la singulière faculté de s'enfler la portion supérieure du corps, soit lorsqu'il s'irrite, soit lorsqu'il veut se dresser pour atteindre une proie.

L'Uræus, animal sacré de la Junon égyptienne, est figuré avec le sceptre des dieux bienfaisants, et repose, comme la déesse Saté figurée dans la planche précédente, sur le signe symbolique de la domination, placé au-dessus de l'emblème de la région inférieure terrestre. Ce même reptile est toujours accompagné de la légende inscrite à côté de son image (planche 7.3.), tirée des bas-reliefs coloriés du tombeau royal découvert par Belzoni. Les quatre premiers signes de cette légende forment le nom propre de l'animal sacré, nom féminin comme le prouve le dernier signe: le serpent, emblème de la déesse protectrice de l'hémisphère supérieur du ciel et de la partie supérieure de l'Égypte, est également un Uræus femelle. Le reste de la légende liée à l'Uræus de Saté, signifie dame du ciel, rectrice des dieux seigneurs: titres plus spécialement propres à la déesse qu'à l'animal sacré, son image symbolique.

Le bouquet de lotus, formant l'emblème de l'Égypte inférieure, est ici d'une couleur et d'une espèce qui diffèrent assez essentiellement de celui qui exprime la même idée dans la planche précédente; mais cette différence d'espèce et de forme, soit de la plante, soit de la fleur seulement, ne porte aucune espèce de modification dans le sens de ces groupes. J'ai eu une foule d'occasions de me convaincre de leur parfaite identité.

[Illustration: 7.3.]

PHTAH-SOKARI.

(PHTHA ENFANT, HEPHAISTUS, HARPOCRATE.)

HÉRODOTE et plusieurs autres écrivains grecs conviennent qu'une partie de leur religion nationale leur est venue, soit directement, soit indirectement, des Égyptiens; à défaut même de cet aveu positif, il serait impossible, à mesure qu'on acquerra quelque document nouveau sur l'ancien culte de l'Égypte, de ne point reconnaître les nombreux emprunts que les instituteurs du culte des Grecs firent à celui des habitants de Thèbes et de Memphis. Nous avons déja vu que l'Athène Grecque, la Minerve des Romains, était une imitation de la Nèith Égyptienne[131]; des rapports non moins frappants existent entre Phtha, et l'Héphaistus Grec, ou le Vulcain des Romains.

Héphaistus, selon les mythographes Grecs, était fils de Zeus: et Phtha fut une émanation d'Ammon-Cnouphis, le Jupiter Egyptien. Héphaistus naquit tellement difforme que Héra, sa mère, honteuse d'avoir mis au jour un enfant si laid, le repoussa de son sein et le précipita dans la mer, selon le récit d'Homère; dans une autre occasion, Zeus, irrité, lança hors de l'Olympe le jeune dieu, qui roula long-temps dans la vaste étendue des airs, et tomba enfin, en se brisant les jambes, dans l'île de Lemnos. Depuis cette époque, Héphaistus boîta des deux côtés, et ses deux jambes restèrent tremblantes et tortues, selon le même poëte. Le Phtah Égyptien, représenté nu et dépouillé des bandelettes ou de la tunique étroite qui le couvre ordinairement (pl. 9), se montre sous des dehors tout aussi défavorables que l'Hephaistus Grec; et les monuments prouvent que ces fables grecques ne sont que des mythes Égyptiens corrompus.

Une foule de bas-reliefs, de peintures et de statuettes de terre vernissée, nous présentent le Dieu Phtah sous la figure d'un enfant ou, plutôt, sous celle d'un nain difforme, ayant des traits irréguliers, le ventre enflé et les jambes torses (pl. 8, nº 1), quelquefois ce nain est debout sur un crocodile (pl. 8, nº 2), ou porte sur sa tête un scarabée, emblême de la génération (pl. 8, numéros 2 et 3). Les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent ces images, nomment cette singulière divinité, Phtah, ou Phtah-Socari, indifféremment.

Quel que soit le motif qui détermina les Égyptiens à représenter sous une forme aussi repoussante Phtah, l'une de leurs plus grandes divinités, le fait est désormais constaté, et à l'autorité des monuments que je viens de citer, se joint celle de l'un des écrivains les plus graves de l'antiquité: «Cambyse, dit Hérodote, étant entré dans le temple d'Héphaistus (Phtah), à Memphis, se moqua de sa statue, et fit des éclats de rire: elle ressemblait à ces dieux que les Phéniciens appellent Pataïques, et qu'ils peignent sur la proue de leurs vaisseaux; ceux qui n'en ont pas vu, entendront ma comparaison, si je leur dis que ces dieux sont faits comme des Pygmées.»

Les manuscrits et les bas-reliefs des Hypogées qui offrent l'image d'Ammon-Générateur et celle de Nèith-Génératrice (pl. 4, 5 et 6.3), nous montrent aussi le Dieu Phtah, ou Phtah-Socari, générateur, encore sous la forme d'un Pygmée (pl. 8, numéros 4 et 5), et tenant, comme son père Ammon, le fouet divin pour stimuler la Lune, qui envoie dans le monde terrestre les germes de tous les êtres vivants; cette image de l'organisateur du monde a quelquefois deux têtes (pl. 8, nº 6); l'une, humaine, c'est la tête ordinaire de Phtah; et l'autre, celle d'un épervier surmontée de longues plumes, est celle que prend habituellement Phtah, lorsqu'il reçoit le surnom de Socari.

La figure nº 4, extraite de l'un des manuscrits Égyptiens rapportés par M. Belzoni, représente Phtah ayant les pieds contournés comme l'Héphaistos Grec. Nous devons dire ici que cette circonstance prouve de plus, qu'Harpocrate, mot dont les deux dernières syllabes POKRAT, Pokrat, expriment un individu dont les pieds sont délicats, mous ou malades, fut primitivement un des surnoms de Phtah. La description donnée par saint Épiphane, de l'impudique statue d'Harpocrate, Image d'enfant, à tête rase; ignoble et abominable, s'applique parfaitement aux représentations de Phtah générateur, numérotées 4 et 5 sur notre planche 8.

[131] Voyez l'explication de nos planches 6 et 6.3.

[Illustration: 8.]

PHTHA ou PTHA.

(PHTHA, HÉPHAISTUS, VULCAIN.)

CE personnage occupait la troisième place dans la nombreuse série des divinités de l'Égypte; les Grecs, en l'assimilant à leur Héphaistos, le Vulcain des Romains, ont singulièrement rabaissé et son rang et son importance; ils ont réduit les hautes fonctions de ce grand être cosmogonique à celles d'un simple ouvrier.

Telle ne fut point l'opinion des Égyptiens sur leur Phtha; selon leurs mythes sacrés, la puissance démiurgique, l'esprit de l'Univers, Cnèph ou Cnouphis, avait produit un œuf de sa bouche, et il en était sorti un dieu qui portait le nom de Phtha[132]. Cet œuf était la matière dont se compose le monde visible; il contenait l'agent, l'ouvrier qui devait en coordonner et en régulariser les diverses parties; et Phtha est l'esprit créateur actif, l'intelligence divine qui, dès l'origine des choses, entra en action pour accomplir l'Univers, en toute vérité et avec un art suprême[133].

L'image du dieu Phtha est habituellement sculptée, sur les bas-reliefs, à la suite d'Amon-Cnouphis son père; le grand Démiurge se montre en effet presque toujours accompagné de deux autres personnages divins; d'abord de la déesse Nèith sa première émanation, et, de plus, d'un dieu dont le corps est serré dans un vêtement très-étroit, qui l'enveloppe depuis le cou jusque sous la plante des pieds, et ne donne un libre passage qu'aux deux mains seulement. La tête de ce personnage mâle est couverte d'une coiffure très-simple, qui se modèle sur tout son contour; ses mains tiennent le sceptre ordinaire des dieux bienfaisants, combiné, 1º avec cette espèce d'autel gradué à quatre corniches, qu'on nomme un nilomètre, et qui, dans l'écriture hiéroglyphique, est le symbole de la coordination; 2º avec la croix ansée, emblême de la vie divine. Ses chairs sont toujours peintes en vert; enfin, la légende hiéroglyphique (1 et 2) qui accompagne ce personnage, nous apprend que c'est là l'image du dieu Phtha. Les trois premiers signes sont phonétiques, représentant les lettres coptes Ⲡⲧϩ ou Ⲫⲧϩ, et se prononçaient Ptah ou Phtah selon les dialectes[134]. Les légendes 3 et 4 ne diffèrent que par les attributs ajoutés au caractère symbolique final Dieu, qui, par ces additions, devient purement représentatif. Le nº 5 est hiératique.

Les Égyptiens qui voulaient rattacher l'histoire de la terre à celle des cieux, disaient que Phtha avait été le premier de leurs dynastes; mais que la durée de son règne ne saurait être fixée. Les Pharaons lui avaient consacré leur ville royale, Memphis, la seconde capitale de l'empire; ainsi, les quatre principales villes de l'Égypte, Thèbes, Memphis, Saïs et Héliopolis, étaient chacune sous la protection spéciale de l'une des quatre grandes divinités, Amon-Cnouphis, Phtah, Nèith et Phré. Le magnifique temple de Phtah à Memphis, où se faisait l'inauguration des rois, a été décrit, en partie, par Hérodote et par Strabon; les plus illustres d'entre les Pharaons le décorèrent de portiques et de colosses.

L'être auquel on attribuait l'organisation du monde, devait nécessairement le connaître à fond, ainsi que les lois et les conditions de son bien-être et de son existence; aussi les prêtres Égyptiens regardaient-ils Phtha comme l'inventeur de la philosophie[135], bien différents, en cela, des Grecs, qui ne citaient de leur Héphaistos que des œuvres matérielles et purement mécaniques.

Phtha est représenté sur notre planche, dans une chapelle richement décorée; les monuments le montrent, pour l'ordinaire, renfermé dans une construction de ce genre; ici, il est appuyé sur un grand nilomètre, son emblême spécial, et ce signe est celui de la stabilité.

[132] EUSÈBE, Préparat. Evangel. liv. III, chap. 11.

[133] IAMBLICH., de Mysteriis, sect. VIII, cap. 8.

[134] Ce nom divin est en effet écrit Ⲡⲧⲁϩ dans les textes coptes thébains.

[135] DIOGÈNE LAERCE, De vitis Philos., Proœmium.

[Illustration: 9.]

PHTAH-SOKARI.

(SOCHARIS.)

LES écrivains de l'antiquité, soit Grecs soit latins, ont été jusques ici les seuls guides pour les savants modernes qui se sont occupés des mythes de l'ancienne Égypte. Ceux d'entre eux qui ont voulu se former une idée exacte de cette religion, que tout concourt à présenter comme la source d'une grande partie de la croyance des Grecs, ont recueilli avec soin les divers passages des auteurs classiques relatifs aux différentes divinités Égyptiennes; mais lorsqu'ils ont voulu coordonner ces matériaux, il n'en est résulté qu'une nomenclature assez bornée, et une courte série de récits mystiques appliqués confusément à plusieurs personnages différents, dont les noms, le rang, et la filiation, n'ont d'ailleurs entre eux aucune espèce de rapport.

Cette incohérence et la confusion qui règne dans les dires des auteurs grecs et latins sur le culte de l'Égypte, démontraient assez la nécessité de suspendre toute opinion à cet égard, jusqu'à ce que de nouvelles lumières pussent éclairer ce point si ténébreux des recherches historiques. Les monuments seuls pouvaient les produire; et l'étude des innombrables restes de l'art Égyptien, qui grava sur la pierre les images des dieux, leurs noms en écriture sacrée, et très-souvent aussi leur généalogie, doivent nécessairement devenir nos meilleurs guides. En recueillant avec soin les faits nouveaux que présentent, avec profusion, ces produits de la sculpture Égyptienne, nous pouvons espérer de saisir enfin l'ensemble et les principaux détails du systême religieux de l'Égypte, systême immense, dont l'antiquité classique ne nous a transmis qu'une esquisse partielle et incomplète à tous égards.

La certitude déja acquise que les légendes qui, sur les bas-reliefs et les peintures, accompagnent les images des dieux, contiennent les noms propres de ces mêmes dieux, et la découverte de l'écriture hiéroglyphique Phonétique[136], sont des moyens puissants qui doivent jeter un grand jour sur cette matière. Par la connaissance des noms hiéroglyphiques des divinités, et même par le moyen de ceux dont le nom nous serait encore inconnu, nous reconnaîtrons qu'une foule d'images divines, qui n'ont rien de commun ni dans leur forme ni dans leurs attributs, représentent cependant une seule et même divinité, considérée toutefois dans des fonctions diverses, puisque leurs noms propres et leur filiation sont absolument les mêmes. Le personnage gravé sur cette planche offre un exemple de cette particularité.

La tête de ce dieu est celle d'un épervier, que surmonte une coiffure particulière, consistant dans la partie supérieure de la coiffure Pschent, flanquée de deux appendices de couleurs variées. Le nom hiéroglyphique de cette divinité est tantôt Ⲡⲧϩ Phtah, tantôt ⲥϭⲣⲓ, Socari, Socri, mais plus ordinairement Ⲡⲧϩ-ⲥϭⲣⲓ Ptah-Socari.

Ces légendes nous signalent ici une nouvelle forme du dieu Phtah (pl. 9.), l'organisateur du monde, et nous reconnaissons, de plus, l'identité des deux personnages, à la ressemblance de leur habillement étroit et de leurs sceptres. Phtah-Socari tient de plus, dans ses mains, un fouet comme son père, Amon-Générateur. Il est très-probable que le dieu Égyptien Σοχαρις, mentionné dans un vers de Cratinus[137], n'est autre que le Phtah-Socari figuré sur notre planche.

Phtha-Socari à tête d'épervier, n'est qu'une forme de Phtha considéré comme réglant les destinées des ames qui abandonnent des corps terrestres, afin d'être réparties dans les 32 régions supérieures. C'est pour cela que l'image de ce Dieu se trouve toujours dans les grands rituels funéraires, les catacombes royales, et les peintures qui décorent les cercueils et les diverses enveloppes des momies[138].

[136] Voyez ma Lettre à M. Dacier relative à l'Alphabet Phonétique.

[137] HESYCHIUS, au mot Πααμυλης.

[138] Voyez la Description de l'Égypte, Antiq. vol. II, pl. 65; et les bas-reliefs du tombeau royal découvert par Belzoni.

[Illustration: 10.]

PHTAH-SOKARI,

SEIGNEUR DES RÉGIONS SUPÉRIEURES ET INFÉRIEURES.

LE Dieu Phtah se montre ici sous un point de vue essentiellement différent des deux formes que nous avons décrites sous les numéros 10 et 11. Cette peinture existe sur le cercueil d'une très-belle momie rapportée d'Égypte par M. Thédenat-Duvent fils, et acquise par M. le comte de Pourtalès-Gorgier.

La coiffure du Dieu, quoique moins riche de couleurs, ne diffère point, au fond, de celle que porte ce même personnage sur la planche 10; sa tête est aussi celle d'un épervier, et ses chairs sont vertes, teinte habituelle de la carnation de Phtah sous toutes ses formes. Sa courte tunique, soutenue par deux bretelles, est fixée par une ceinture qui retombe jusque vers les pieds. La légende hiéroglyphique (nº 1) et l'hiératique nº 2, se lisent PTH ou PTH SKRI NOUTE. Le Dieu Phtah-Sokari.

Cette divinité soutient, de sa main gauche, une sorte de segment de sphère, surmonté de la coiffure ornée d'une espèce de Lituus. Dans une autre partie du cercueil de la même momie, Phtah-Sokari porte également le segment de sphère, mais surmonté d'une coiffure différente; ces deux groupes sont symboliques, et nous avons déja dit que le segment de sphère exprimait l'idée seigneur (NÉB), que la coiffure ornée du Lituus indiquait les choses ou les régions inférieures et la coiffure allongée, sorte de cydaris, les régions supérieures. Ces deux coiffures, réunies et emboîtées l'une dans l'autre, ainsi qu'on peut les voir disposées sur la tête de la déesse Nèith (pl. nº 6), formaient la coiffure appelée pschent que portent les grandes divinités, et qui exprime symboliquement la domination sur la région supérieure et la région inférieure. Phtah tenant successivement dans sa main ces deux coiffures emblématiques, est donc ainsi figuré comme dominateur de ces régions du monde.

Ce Dieu occupait en effet un des premiers rangs parmi les intelligences célestes, et fut aussi l'arbitre et le protecteur spécial de la royauté dans la région terrestre. Les Égyptiens inscrivirent son nom le premier dans la liste des Dieux qui ont gouverné le monde inférieur avant les rois de race humaine. Ceux-ci prenaient le titre d'approuvé par Phtah[139], et parmi leurs qualifications honorifiques on comptait celle de chéri ou de bien-aimé de Phtah[140].

L'inauguration des Rois Lagides, comme celle des Pharaons dont les souverains Grecs de l'Égypte imitèrent le protocole entier, avait lieu dans la ville de Phtah, Memphis[141], et dans le principal temple de cette capitale, consacré au Dieu Phtah. Le jour même de leur intronisation, les Rois entraient dans ce temple, la tête ornée du pschent[142], pour y accomplir les cérémonies légales prescrites pour la prise de possession de la couronne[143].

Ainsi, les Rois Égyptiens semblaient recevoir de Phtah la puissance suprême, dont les deux parties du pschent étaient le symbole; aussi donnait-on, à ces princes comme au Dieu Phrê (le Soleil, fils de Phtah), le titre de Roi de la région d'en haut et de la région d'en bas[144].

Le décret gravé sur la stèle de Rosette, relatif à l'intronisation de Ptolémée-Épiphane, dispose formellement que le pschent que portait ce prince, serait placé au-dessus d'une chapelle dorée, consacrée au Roi, au milieu de dix couronnes ornées d'aspics, avec cette inscription: Ceci appartient au Roi qui a rendu illustre la région supérieure et la région inférieure[145]. Ces derniers mots sont exprimés symboliquement, dans le texte hiéroglyphique de la même stèle, par la coiffure allongée et la coiffure ornée du Lituus, placées sur le caractère région ou contrée. Ce sont ces deux mêmes coiffures que le Dieu Phtah tient quelquefois dans ses mains.

[139] Inscript. de Rosette Démotique, ligne 2, grec, ligne 3.

[140] Idem, texte hiérogly. lig. 6, 12 et 14.

[141] Idem, texte hiérogly. lig. 9, grec, lig. 44.

[142] Idem. Dans le texte hiéroglyphique, le pschent est exprimé par sa propre image (ligne 9), reproduite une seconde fois à la fin de la même ligne, là où le grec porte: προειρημένον βασίλειον, la susdite couronne.

[143] Idem, ibidem.

[144] Idem, texte démot. lig. 1 et 2, grec, lig. 2 et 3.

[145] Idem, texte hiérogly. lig. 10, démot. lig. 27, grec, lig. 46.

[Illustration: 11.]

TRE, THRÉ, ou THORE.

(UNE DES FORMES DE PHTAH.)

LE livre d'Horapollon[146] nous apprend que le Scarabée fut, dans l'écriture sacrée, un des symboles du Dieu Phtah, l'Hephaistus ou le Vulcain des Grecs et des Romains. Mais l'image de cet insecte est si multipliée dans les peintures des manuscrits et dans les sculptures des temples des palais et des monuments funéraires, que cette reproduction perpétuelle prouve à elle seule l'importance des personnages divins dont le Scarabée est l'emblême. Les anciens nous disent aussi qu'il fut consacré au Soleil; mais comme cet animal, pris symboliquement, exprimait une foule d'idées différentes[147], il a pu devenir, par cela même, le signe tropique de plusieurs divinités.

Notre planche 12 présente l'image d'un Dieu égyptien très-rarement figuré soit dans les bas-reliefs, soit dans les peintures religieuses; elle est copiée des précieux dessins que le courageux voyageur Belzoni a faits, à Thèbes, de toute la décoration du superbe tombeau royal qu'il y a lui-même découvert.

Dans le vestibule de la magnifique salle voûtée qui renfermait le sarcophage, sur la face de l'un des six piliers qui soutiennent le plafond, est un grand bas-relief représentant le Pharaon défunt, décoré de ses insignes royaux, et accueilli par la Divinité gravée sur notre planche. Le corps du Dieu est de forme humaine; ses chairs sont de couleur rouge, teinte que les Égyptiens se donnent toujours dans leurs peintures; une riche tunique, soutenue par une ceinture émaillée, le recouvre jusqu'à la hauteur des genoux; des bracelets ornent ses bras et ses poignets; mais la coiffure, au lieu de s'ajuster sur une face humaine, pose sur un Scarabée noir, qui remplace la tête du Dieu.

Le nom hiéroglyphique, qui d'ordinaire accompagne le personnage, consiste (légende, nº 1), dans le scarabée, la bouche, et la feuille suivie du signe d'espèce Dieu. Ce nom est phonétique, et en appliquant aux caractères qui le composent les valeurs fixes de ces mêmes signes dans les noms propres hiéroglyphiques des Pharaons et des souverains grecs et romains, on obtient ΤΡΕ ou ΘΡΕ, que nous prononcerons en suppléant la voyelle médiale, omise comme à l'ordinaire, Taré, Teré, Théré ou Thoré.

Quelles que fussent les voyelles et la signification de ce nom propre, les monuments nous apprennent que ce personnage n'était qu'une des modifications de Phtah, le premier né d'Ammon-Cnouphis, l'agent qui sortit avec la substance du monde de la bouche du Démiurge. L'identité de Phtah et de Thoré est prouvée par les légendes hiéroglyphiques de Ptolémée-Épiphane; le titre de ce prince, exprimé dans le texte grec de l'inscription de Rosette, par les mots: Ὃν ὁ Ἥφαιστος ἐδοκίμαζεν, est rendu dans les légendes hiéroglyphiques de ce Roi Lagide, par les mots: APPROUVÉ PAR PHTAH OU PAR PHTAH THORÉ (lég. nº 2) indifféremment[148]. D'où il est aisé de voir que Thoré n'est qu'un simple surnom de Phtah, comme Socari.

Le Scarabée qui forme la tête de Phtah-Thoré, était un emblême parfaitement en rapport avec l'idée que les Égyptiens avaient du Dieu Phtah; selon Horapollon, cet insecte était l'emblême spécial de la Génération ou de la Création (Γένεσις)[149]. Et c'est en effet par l'action de Phtah que le Monde avait été créé, selon la doctrine égyptienne.

[146] Livre I, §. 13.

[147] Idem, §. 10.

[148] Dans des légendes royales d'Épiphane, dessinées à Philæ et à Thèbes, par M. Huyot; et à Dendérah, par la commission d'Égypte.

[149] HORAPOLLON, liv. I, nº 10.

[Illustration: 12.]

TORÉ, THORE, ou THO.

(UNE DES FORMES DE PHTHA.)

LES monuments nous montrent Phtha créateur, sous un nouvel aspect qui conserve, toutefois, le caractère distinctif des attributions de ce personnage mythique. Son corps est ici de forme humaine; il est assis, mais la tête est remplacée par un scarabée les ailes étendues, tandis que dans la planche précédente (nº 12) les ailes de l'insecte sont complètement repliées sous leurs élytres. Le Dieu, placé dans une châsse ou chapelle, semblable aux petits temples monolithes qui, au fond des sanctuaires de l'Égypte, renfermaient les images symboliques des Dieux, est porté sur une barque dont les extrémités recourbées sont ornées d'une fleur de lotus épanouie. Vers la proue, est un autel sur lequel pose un gâteau sacré, surmonté aussi d'une belle fleur de lotus: vers la poupe est une rame terminée par une tête d'épervier.

Divers auteurs anciens, et Iamblique entre autres, nous font connaître les motifs pour lesquels les Égyptiens représentèrent assises sur des barques la plupart de leurs grandes Divinités. On les figurait assises, parce que l'intelligence divine s'étend et agit sur l'univers, et ne repose entièrement qu'en elle-même; on les plaçait sur des barques, que ces Divinités semblent diriger, pour exprimer que la providence des Dieux gouverne le monde[150].

Le lotus qui décore la barque et surmonte l'autel, exprime énigmatiquement, d'après le même auteur, la supériorité de l'intelligence divine par rapport à la matière[151]; et cela, sans doute, parce que la fleur du lotus, portée sur une longue tige, s'élève au-dessus des eaux et du limon qui couvre le lit du fleuve, à la surface duquel cette belle fleur s'épanouit.

La légende qui accompagne cette Divinité est habituellement le nº 2 de notre planche, qui se lit TRÉ NOUTE, le Dieu Thoré. Son image est reproduite dans les grands manuscrits funéraires hiéroglyphiques et hiératiques; et, entre autres, dans le grand papyrus du cabinet du Roi[152]. Le texte, placé au-dessous de la représentation du Dieu, contient aussi le nom hiéroglyphique précité, à l'exception de la voyelle finale[153].

Vers le commencement du même manuscrit, cette Divinité paraît encore, assise sur une barque[154], mais sa tête est celle d'un homme, surmontée d'un scarabée dont les ailes sont repliées. Dans le texte qui se rapporte à cette scène, le Dieu est simplement appelé TE ou TO-NOUTE, le Dieu Tho (nº 3). Si cette orthographe n'est point une simple abréviation du nom Thoré (nº 2), on pourrait reconnaître ici l'Univers personnifié, le Monde, désigné, en langue Égyptienne, par le mot TO. Horapollon nous dit aussi que le scarabée fut également le symbole du monde, Κόσμος[155], qui n'était, selon la doctrine Égyptienne, qu'une production du Dieu Phtah.

Quoi qu'il en puisse être, ce Dieu porte, soit avec le nom de Tho[156], soit avec le nom de Thoré[157], la qualification de père des Dieux (lég. nº 1), titre qui appartient en effet à l'Héphaistus Égyptien, le Dieu Phtah, comme le prouve l'obélisque, traduit en grec par Hermapion, monument qui donne au Pharaon Ramessès le titre de préféré par Héphaistus (Phtah) LE PÈRE DES DIEUX: Ὅν καὶ Ἥφαιστος ὁ τῶν θεῶν πατὴρ προέκρινεν[158].

La légende nº 4 est la transcription hiératique du nom hiéroglyphique nº 3.

[150] IAMBLICH., de Mysteriis, sect. VII, cap. 2.

[151] Idem.

[152] Voyez la Description de l'Égypte, Antiq. vol. II, pl. 73 et 75.

[153] Idem, pl. 75, col. 36, 56 et 59.

[154] Idem, pl. 75, entre les colonnes 132 et 133.

[155] Hiéroglyphiq., liv. I, §. 10.

[156] Descript. de l'Égypte, Ant. vol. II, pl. 75, col. 135.

[157] Idem, col. 127 et 128.

[158] AMMIEN MARCELIN, liv. XVII, ch. 4.

[Illustration: 13.]

POOH, PIIOH, IOH.

LUNUS, LE DIEU LUNE, SELENE.

LA plupart des auteurs grecs ou latins, et, à leur exemple, les savants modernes qui ont écrit sur la religion égyptienne, affirment, par cela seul que la Lune était une Déesse dans la Mythologie grecque et romaine, qu'il en était de même chez les anciens Égyptiens; Jablonski, surtout, a prétendu prouver l'identité d'Isis et de la Lune, et établir que l'épouse d'Osiris n'était autre chose que la Lune personnifiée[159]: cette opinion, quoique contraire à une foule de témoignages de l'antiquité, quoique frappée de nullité par l'autorité positive des monuments, a prévalu toutefois, et on la trouve reproduite dans la plus grande partie des ouvrages publiés, de notre temps, sur le culte national de l'Égypte.

Mais selon la doctrine véritablement égyptienne, la Lune était un dieu, une essence mâle, et, par conséquent, une divinité forcément distincte d'Isis et de toute autre essence femelle. L'auteur, quel qu'il soit, du traité d'Isis et d'Osiris, avance, à la vérité, que les Égyptiens regardaient la lune comme étant à la fois mâle et femelle (Ἀρσενόθηλυν); mais Spartianus dit plus clairement encore que, dans la croyance religieuse des Égyptiens, la lune était un DIEU[160], ce qu'affirme formellement Ammonius en assurant que le nom de la lune en égyptien était un nom du genre masculin[161]. Jablonsky n'a tenu aucun compte de ces trois passages qu'il cite cependant en entier dans son Panthéon[162], parce qu'ils contrariaient trop directement son système, qui est de ne voir dans tous les personnages mythiques de l'Égypte, que des personnifications du soleil, de la lune et des autres corps célestes.

Au défaut même des témoignages que nous venons d'invoquer, il resterait encore démontré par le mot seul qui, dans la langue égyptienne, exprimait l'idée lune, que cet astre était considéré comme un dieu et non comme une déesse; OOH (la lune) en dialecte thébain, et IOH en dialecte memphitique, sont des mots masculins et que précède constamment l'article masculin P ou PI, dans tous les textes coptes, c'est-à-dire, les textes en langue égyptienne écrits avec des lettres grecques. Ainsi dans la religion de l'Égypte, comme dans les mythes hindoux, la lune était une divinité mâle. Il a été facile, avec ce document, de reconnaître dans les bas-reliefs et les peintures égyptiennes, les images du dieu Pooh ou Piioh.

On a vu dans la description, tout-à-fait conforme aux monuments, qu'Étienne de Byzance donne de la statue de Pan ou de Mendès (Ammon générateur), que le fouet placé dans la main de ce dieu est destiné à stimuler la lune; et l'on trouve très-fréquemment en effet, à la suite d'Ammon, un personnage qu'il serait facile de confondre avec Phtah, mais qui en diffère par des attributs tellement caractérisés qu'on ne peut méconnaître le dieu Pooh, le Lunus ou le dieu-lune des Égyptiens.

Ce personnage mythique, figuré sur notre planche 14, diffère d'abord de Phtah par sa coiffure, de l'un des côtés de laquelle s'échappe un appendice que l'on a considéré, sans aucune certitude toutefois, comme une mèche de cheveux bouclée ou tressée. En second lieu, le dieu Pooh se distingue essentiellement de Phtah par les insignes qui surmontent cette coiffure, et qui ne sont que des images de la lune dans ses différents états. Il porte soit le disque entier ordinairement peint en couleur jaune[163], soit le même disque placé au-dessus du croissant également peint en jaune[164].

Ailleurs le disque entier est combiné avec la dichotomie, c'est-à-dire avec l'image de ce même astre lorsque sa moitié seulement est visible pour nous[165]. Le dieu Pooh, assis et la tête surmontée du croissant seul, est figuré faisant face au dieu Phrè (le soleil), sur un grand bas-relief sculpté à Thèbes dans les hypogées voisins du Memnonium[166]. Enfin, le disque et le sémi-disque lunaires combinés (Voy. notre pl. Nº 8) sont représentés faisant pendant au disque du soleil orné de l'uræus, dans les bas-reliefs symboliques sculptés sur la corniche des faces latérales du portique du grand temple à Dendera[167]; et nous lisons en effet dans les écrits des anciens, que le symbole de la lune fut, chez les Égyptiens, la peinture de la dichotomie combinée avec l'Amphicyrte (Voyez notre pl. numéros 6 et 7), c'est-à-dire l'image de la lune lorsqu'elle ne montre que la moitié de son disque, jointe à l'image de cet astre presque dans son plein[168].

[159] Panth. Ægypt. lib. III, cap. I.

[160] Lunam Ægyptii mysticè DEUM dicunt.

[161] Καὶ γὰρ εἰ ἀρσενικῶς Αἰγύπτιοι τὴν Σελήνην ὀνομάζειν, etc.

[162] Panth. Ægypt. lib. I, III, §. 6, pag. 64.

[163] Descr. de l'Égypte. A. vol. II, pl. 13, Nº 1. Voyez notre pl. 14, Nº 4.

[164] Idem. A. vol. III, pl. 32, Nº 4.--A. vol. III, pl. 67, Nº 2.--A. vol. I, pl. 43, Nº 19.--Id. pl. 95, Nº 8., en face d'Ammon générateur. Voyez notre pl.

[165] Voyez notre pl. 14, numéros 6 et 8; et Descr. de l'Égypt. A. vol. II, pl. 36, Nº 5.

[166] Idem. A. vol. II, pl. 35, Nº 3.

[167] Idem. A. vol. IV, pl. 22, Nº 1.

[168] Σελήνης δὲ σύμϐολον, τό, τε διχότομον καὶ ἀμφίκυρτον. Porphyrius apud Euseb. Præparat. Evangelic. lib. III, cap. 13, pag. 117, Edit. Viger.

[Illustration: 14.]

POOH, PIIOH, IOH.

(LUNUS, LE DIEU-LUNE, SÉLÈNE).

LES formes de convention sous lesquelles les Égyptiens figuraient le dieu Pooh dans leurs tableaux religieux ou symboliques, ne peuvent plus être incertaines d'après ce qu'on vient d'établir par l'autorité des monuments, dans l'explication de la planche précédente. Il nous resterait à connaître la manière dont on exprima le nom de ce dieu dans l'écriture sacrée. Malheureusement les dessinateurs de la commission d'Égypte, en copiant avec fidélité les différentes images de cette importante divinité, à laquelle toutefois on donne le nom d'Harpocrate dans le texte de la Description de l'Égypte, ont négligé de copier aussi avec le même soin les légendes hiéroglyphiques placées à côté de ce personnage. Nous n'avons pu suppléer à cette omission en consultant les peintures des sarcophages et des enveloppes des momies, parce que le dieu Pooh n'est jamais figuré, à notre connaissance du moins, sur les monuments funéraires de ce genre. Mais le dessin du zodiaque circulaire de Dendéra, donné dans ce magnifique ouvrage, nous a permis de remplir cette lacune: le nom hiéroglyphique du dieu Pooh est tracé deux fois dans les légendes sacrées perpendiculaires[169], placées à côté de la grande figure de femme ayant les bras étendus, sculptée à la gauche du zodiaque, et qui représente la déesse Tpé, le ciel personnifié.

Le nom hiéroglyphique du dieu Pooh ou Piioh (la lune), (Voyez notre pl. 14, Nº 1), est formé de deux caractères: 1º d'un croissant à-peu-près semblable à celui que nous plaçons dans nos almanachs pour exprimer le premier ou le dernier quartier, figure qui, d'après le témoignage de Clément d'Alexandrie, était le signe de l'idée lune dans l'écriture sacrée égyptienne[170];

2º Du caractère symbolique Dieu-mâle, signe déterminatif d'espèce qui est le caractère final de tous les noms propres des dieux égyptiens. Ce groupe répond aux mots de la langue parlée POOH-NOUTÉ le Dieu-lune. Nous ajouterons aussi que le croissant renversé était, selon Horapollon[171], le signe de l'idée mois (Voyez notre pl. 14, Nº 3). Ce même caractère est en effet le signe initial de tous les groupes hiéroglyphiques, exprimant les noms propres des mois égyptiens. On trouve enfin, dans les inscriptions précitées du zodiaque circulaire de Dendéra, ce même croissant placé les cornes en haut (Pl. 14, Nº 9). Il servait à noter le commencement du mois; comme sa position inverse, le croissant les cornes en bas, en exprimait la fin et l'accomplissement[172].

La planche 14.2 contient une nouvelle image du Dieu-lune accompagnée de symboles indiquant une circonstance particulière du cours de cet astre. Ce tableau emblématique est reproduit parmi les peintures des manuscrits funéraires, soit hiératiques, soit hiéroglyphiques, un peu complets[173].

Pooh, la tête surmontée du disque entier, peint tantôt en jaune, tantôt en rouge, ainsi que du croissant, se montre assis sur une bari ou barque, symbole du mouvement de l'astre autour de la terre. Devant le dieu est un autel chargé d'un pain sacré et d'une fleur de lotus; derrière lui est le groupe hiéroglyphique exprimant l'idée d'Adoration, de service ou d'honneur rendu aux dieux dans le texte sacré de l'inscription de Rosette[174]. Hors de la barque sont des cynocéphales faisant face au dieu et élevant leurs bras vers le ciel. La posture de ces animaux indique sans aucun doute que le tableau entier représente emblématiquement le lever de la lune. Horapollon dit en effet que le cynocéphale debout et les mains élevées vers le ciel exprime le lever de la lune[175], que cet animal semble ainsi féliciter et accueillir avec joie[176].

[169] Descr. de l'Égypte. A. vol. IV, pl. 21.

[170] Σελήνην γράψαι ϐουλόμενοι σχῆμα μηνοειδὲς ποιοῦσι, les Égyptiens voulant écrire LA LUNE tracent la figure D'UN CROISSANT. Stromat. liv. V, pag. 657. Édit. Potter.

[171] Hiéroglyphicor. lib. I, §. 4.

[172] Idem. Ibidem.

[173] Voyez Descript. de l'Egypte. A. vol. II, pl. 7, au-dessus des colonnes 21 à 39.--Id. MSS. hiératique, pl. 70.

[174] Texte hiéroglyphique, ligne 7, au commencement. Ce groupe répond au mot Θεραπεύειν de la 40e ligne du texte grec.

[175] Horapollon. Hiéroglyph. lib. I, §. 15.

[176] Idem. Ibidem.

[Illustration: 14.2.]

POOH, PIIOH, IOH,

LE DIEU-LUNE, DIRECTEUR DES AMES.

L'ESPRIT des peuples les plus civilisés de l'ancien continent, éminemment porté vers les idées religieuses, s'efforça, soutenu par des méthodes plus ou moins perfectionnées, de rechercher la nature des choses; et non content d'étudier et de systématiser le monde physique, il voulut même pénétrer tous les secrets du monde intellectuel. L'Égypte proclama, la première, le dogme sublime de l'immortalité de l'ame[177]; mais à cette vérité, source pure de toute morale, et fondement nécessaire de l'ordre social, les premiers législateurs ne purent lier que de simples hypothèses lorsque, établissant un corps de doctrine religieuse, ils voulurent expliquer aux hommes l'origine, l'état présent et le sort futur de cette portion de vie et de raison qui nous anime et qui nous dirige.

Les Égyptiens pensaient que les ames de tous les êtres qui peuplent l'univers, n'étaient que des émanations directes de l'Ame par excellence, de l'Esprit éternel et incompréhensible qui créa, maintient et gouverne les mondes[178]. Ils croyaient aussi que, sujettes à diverses transmigrations, les ames devaient successivement passer, en expiation d'une faute primordiale, dans les corps d'êtres de différents ordres, avant de rentrer dans le sein de la grande Ame dont elles sont émanées. La croyance vulgaire voulait enfin que, dans l'intervalle d'une transmigration à une autre, les ames errassent pendant un certain temps, dégagées des liens corporels, dans cet espace du ciel compris entre la terre et la Lune[179], zone à laquelle le Dieu-Lune, Pooh, présidait spécialement.

Ainsi, cette divinité jouait un rôle important dans le système psychologique des Égyptiens; et parmi les peintures qui ornent les manuscrits découverts dans les cercueils ou sous les bandelettes des momies, il en est plusieurs qui sont relatives aux ames habitant la zone céleste soumise au Dieu Pooh. Ces manuscrits renferment le Rituel funéraire plus ou moins complet; et ce rituel, composé de prières adressées, en faveur de l'ame d'un défunt, à toutes les divinités présidant soit à la direction des ames pendant leur union et après la séparation du corps, soit aux différentes régions célestes dans lesquelles l'ame peut être envoyée, se divise en trois parties principales, ordinairement séparées par de grandes scènes peintes occupant toute la hauteur du manuscrit. La scène qui se trouve figurée entre la première et la seconde partie du Rituel funéraire[180], est divisée en trois bandes horizontales; la bande supérieure représente la haute région du ciel occupée par l'image du Soleil répandant ses rayons sur les régions d'en-bas; la troisième bande, est la région inférieure, la terre, et offre l'image du défunt assis, et recevant, pour l'ordinaire, les hommages de sa famille; la bande intermédiaire est la partie du ciel située entre la Lune et la Terre, la demeure des ames, Ψυχῶν οἰκητήριον[181]; on y a peint le Dieu Pooh (la Lune) sous une forme humaine, élevant ses bras comme pour soutenir le disque lunaire placé sur sa tête. Cette divinité est toujours accompagnée de cynocéphales, dont la posture indique le lever de la Lune[182], et souvent aussi d'oiseaux à tête et à bras humains dans une attitude de respect et d'adoration.

Ces oiseaux symboliques, formés d'un corps d'épervier et d'une tête d'homme ou de femme, étaient, chez les Égyptiens, les images sous lesquelles ils représentaient habituellement les ames dans les peintures emblématiques. Les témoignages de l'antiquité sont formels à cet égard[183]; et s'il était besoin de nouvelles preuves, on pourrait citer le beau manuscrit hiéroglyphique acquis de M. Thédenat pour le cabinet des antiques de la Bibliothèque du Roi, manuscrit dans lequel on voit un de ces éperviers à tête humaine non barbue, perché sur un grand tas de blé devant de riches offrandes, et accompagné de la légende suivante en caractères sacrés Ⲃⲁⲓ (ⲟⲛϩ) ⲛ (ⲟⲩⲥⲓⲣⲉ) ⲧⲛⲧⲁⲙⲛ (ϩⲓⲙⲉ), BAI ONH NOUSIRE TNTAMEN HIME l'AME vivante de l'Osirienne Tentamon. On retrouve dans cette légende le mot BAI qui, selon Horapollon, est le mot même dont se servaient les Égyptiens pour exprimer l'idée Ame[183].

Notre planche 14.3, tirée de l'un des papyrus hiératiques publiés par la Commission d'Égypte, et reproduite avec les couleurs propres à chaque objet dans une foule d'autres manuscrits, nous offre donc les Ames adorant le dieu Pooh dans la zône céleste soumise à sa puissance.

[177] HÉRODOTE, liv. II, § XXIII.

[178] Voyez ci-dessus l'article Ammon-Cnouphis.

[179] Dialogue d'Isis, voy. STOBÆI Eclogar. Physicar., lib. I, cap. LII, p. 1076; IAMBLIQUE, de Anima, ap. Euseb. Præp. evangelic.

[180] Voy. le grand mss. hiéroglyphique gravé dans la Descrip. de l'Egypte, Ant., vol. II, pl. 72.

[181] Dialogue d'Isis, déja cité.

[182] Voyez l'explication de notre planche précédente.

[183] HORAPOLLON, Hieroglyph., lib. I, cap. VII.

[Illustration: 14.3.]

POOH, ou PIIOH,

LA LUNE, LE DIEU-LUNE.

LE nombre peu considérable d'images du Dieu-Lune, observées jusqu'ici sur les monuments d'ancien style égyptien, n'avait point encore permis de reconnaître les différents noms hiéroglyphiques de cette grande divinité. Celui qu'on a présenté dans les planches 14 et 14.2 est purement figuratif; il offre la représentation d'une des principales phases de l'astre dont ce dieu réglait le cours et les mouvements. Ce nom répond, quant à sa nature graphique, au nom figuratif du soleil donné sur la planche 24, nº 4; mais il était indubitable que le nom d'une essence divine aussi généralement vénérée par les Égyptiens que le fut le dieu Pooh, devait se trouver sous plusieurs formes dans les textes hiéroglyphiques. On a déja pu voir, en effet, que les noms propres des grandes divinités sont exprimés, dans les légendes en écriture sacrée, par trois méthodes essentiellement distinctes: 1º figurativement[184]; 2º symboliquement[185]; 3º phonétiquement[186]; et qu'il n'est point rare enfin de trouver, à côté de l'image d'un dieu, soit ses noms phonétique et figuratif réunis[187], soit même ces trois sortes de noms à la fois[188].

C'était seulement au milieu d'une collection de monuments comme celle de S. M. le roi de Sardaigne, véritable musée égyptien, objet d'un vif regret pour les lettrés de France, que je pouvais espérer de recueillir les divers noms hiéroglyphiques du dieu Lune. J'ai en effet reconnu, dans cette admirable collection, plusieurs monuments qui se rapportent, sans aucun doute, au culte du dieu Pooh; leur examen m'a conduit à recueillir deux nouveaux noms de cette divinité, en écriture sacrée.

La figure gravée sur notre planche 14.4, a été calquée sur une stèle de ce musée; ce petit monument, d'une conservation parfaite, est en pierre calcaire blanche d'un grain très-fin; la sculpture, d'un très-bon travail, a été peinte, et les couleurs ont conservé toute leur vivacité. La hauteur de la stèle est partagée en deux compartiments: la division supérieure représente le dieu Pooh assis sur un trône richement décoré; devant lui, est un autel chargé de pains arrondis, d'un vase contenant des mets consacrés, de diverses sortes de plantes, et d'un superbe bouquet de lotus lié avec des bandelettes de diverses couleurs.

Les insignes du dieu ne diffèrent point essentiellement de ceux qu'il porte déja sur notre planche nº 14; la tunique seule est blanche sur le bas-relief de Turin; le disque et le croissant sont aussi peints en jaune, et l'ornement qui retombe sur le devant du collier est d'une forme bien plus distincte. L'Uræus, ou serpent, emblême de la puissance royale, est fixé au diadême qui ceint l'étroite coiffure du dieu, toujours de couleur noire.

Le nom du dieu reproduit sur notre planche est composé de quatre caractères, non compris le signe déterminatif d'espèce Dieu, qui en indique la fin. Le premier est un disque entièrement noir sur la stèle, mais que j'ai retrouvé peint en jaune, ou bien strié, dans ce même nom divin inscrit soit sur des cercueils de momies, soit dans des manuscrits funéraires. D'autres circonstances, qu'il serait trop long de développer ici, me persuadent également que ce premier signe n'est qu'un caractère figuratif, une simple représentation du disque de la Lune que l'on peint en noir ou en jaune, et que l'on strie souvent encore, pour le distinguer du disque du Soleil, peint en rouge dans les inscriptions coloriées, ou figuré par un simple cercle dont l'intérieur est blanc, ou porte seulement un point noir à son centre dans les textes en hiéroglyphes linéaires.

Les trois derniers signes sont phonétiques, et répondent aux lettres coptes ⲛⲥⲟⲩ, de sorte que ce nom entier pouvait se prononcer Ooh-en-sou, ou Ioh-en-sou, suivant les dialectes; il exprime bien certainement une phase particulière de la Lune, un des états du Dieu ou de l'astre auquel il préside: si nous remarquons en effet que le second caractère ⲛ est un signe de rapport répondant à la préposition de, il nous restera le mot ⲥⲟⲩ (sou) qui, dans tous les textes coptes, se place comme déterminatif devant les nombres exprimant le quantième des jours du mois. Ainsi ⲥⲟⲩ ⲃ ⲛⲁⲑⲱⲣ signifiait le second jour du mois d'Athôr; et dans les différents dialectes de la langue égyptienne, les mots ⲥⲟⲩⲁ (soua), ⲥⲟⲩⲁⲓ (souai), et ⲥⲟⲩⲉⲉⲓ (souééi), exprimaient à la fois et le premier jour du mois, et la NÉOMÉNIE ou NOUVELLE LUNE. Il est bien difficile de ne point reconnaître une étroite connexion entre la syllabe hiéroglyphique sou, qui termine le nom du Dieu-Lune, et le mot copte ⲥⲟⲩ appliqué aux subdivisions du mois, période calquée primordialement sur le cours de la Lune et ses diverses apparences.

[184] Voyez pl. 20.2, 20.3, etc.

[185] Id., pl. 20.

[186] Planches précédentes, passim.

[187] Voyez pl. 8, nº 3 et 4.

[188] Pl. 24, nº 1.

[Illustration: 14.4.]

EMBLEMES DE LA LUNE,

OU DU DIEU OOH, IOH, POOH, LE DIEU-LUNE.

L'IMAGE du Dieu-Lune, dans la planche précédente, reçoit, sur la stèle du musée de Turin dont on l'a extraite, les offrandes de deux personnages représentés dans le second compartiment de la stèle, agenouillés et élevant les mains en signe d'adoration. Les inscriptions hiéroglyphiques tracées à côté de ces deux individus, nous apprennent que la stèle entière n'est qu'une sorte de Προσκύνημα, ou d'Acte d'Adoration du Dieu OOH-EN-SOU par le hiérogrammate d'Ammon Neb-rè, et par son fils qui l'aime, Aménémophi. Deux autres stèles, toujours d'un petit volume, offrent également des hommages à la même divinité; mais la forme sous laquelle on l'adore, et le nom sacré inscrit à côté de l'image et dans le texte de la prière qu'on lui adresse, diffèrent essentiellement de tout ce que nous avons vu jusqu'ici.

A la place du dieu, on a sculpté la représentation de la Lune même, sous l'apparence d'un grand disque peint en jaune et combiné avec le croissant; c'est la reproduction en grand de l'insigne caractéristique qu'on place sur la tête du dieu Pooh, de la même manière que le disque du Soleil repose sur la tête du dieu Phré, lorsque ces deux divinités sont figurées sous une forme humaine.

Dans ces deux stèles, le globe lunaire est porté sur une barque, symbole du mouvement de l'astre. Mais dans la première, les deux extrémités de la barque sont couronnées par une fleur de Lotus, tandis que la proue de la seconde est recourbée et se termine en pointe aiguë, particularité que je n'ai observée jusqu'ici que dans les Bari, ou vaisseaux mystiques consacrés à la Lune. Les deux barques reposent, non sur une image quelconque de l'eau, mais sur le caractère hiéroglyphique déja connu pour le signe figuratif du ciel[189]; c'était une manière très-simple d'exprimer le cours ou la navigation de la Lune dans l'immensité des cieux.

L'une de ces deux barques symboliques nous montre le globe de la Lune flanqué de deux yeux configurés d'une manière particulière; cet emblême, que l'on a pris tantôt pour une tête de coq, tantôt pour celle d'un cheval, n'est qu'une manière conventionnelle de représenter des yeux de taureau, ainsi que nous le montrerons dans un article spécialement relatif à ce symbole, commun au dieu Pooh et au dieu Phré, comme à Osiris.

Un nouveau nom hiéroglyphique du Dieu-Lune se présente sur ces deux stèles; c'est le véritable nom propre de cette divinité, écrit phonétiquement et suivi d'un signe déterminatif qui ne laisse aucune espèce de doute sur sa valeur. La feuille, le bras étendu, et la chaîne, ou nœud, forment les éléments phonétiques de ce nom; les deux premiers sont des voyelles qui expriment, suivant l'occasion, les sons A, I, ou O, dans tous les textes hiéroglyphiques; le dernier (la chaîne) répond au ϩ (hori) des Coptes; nous avons donc ici incontestablement l'orthographe hiéroglyphique des mots coptes ⲟⲟϩ (ooh), ⲱϩ (ôh), et ⲓⲟϩ (ioh), qui expriment d'une manière spéciale l'idée Lune dans le dialecte thébain et le dialecte memphitique.

Ce mot phonétique est suivi, dans les deux stèles où il est reproduit cinq fois, d'un caractère déterminatif: le Croissant de la Lune renversé, ou le disque combiné avec le Croissant dont les cornes sont également tournées en bas; ce qui ramène encore à l'idée du mois ou période lunaire. Enfin le nom hiéroglyphique du dieu Thoth (le deuxième Hermès) est lié, sur les deux stèles, au nom du Dieu-Lune, comme pour rappeler la liaison intime qui existait, dans les mythes égyptiens, entre ces deux divinités, que les monuments d'ancien style identifient par une telle communauté d'attributs et de fonctions, qu'on est tenté de les considérer comme ne formant qu'un seul et même personnage mythique.

La légende hiéroglyphique, inscrite au-dessus de la première barque symbolique, signifie textuellement OOH ou IOH-THÔOUTI, Dieu grand, Seigneur suprême, Roi des Dieux; celle de la seconde stèle porte seulement les mots IOH-THÔOUTI, Dieu grand. Le titre de Roi des Dieux ne peut avoir été donné ainsi au dieu Pooh ou Ioh, que tout autant qu'on le considérait comme une des formes d'Amon-ra, le grand Démiurge.

[189] Précis du système hiéroglyphique, tableau général des signes, numéros 234 et 234 a.

[Illustration: 14.5.]

LE CYNOCÉPHALE,

EMBLÊME DE POOH, LE DIEU LUNE.

LES rapports intimes que le système théogonique des Égyptiens établissait, comme le prouvent les monuments, entre le second Hermès, ou Thoth Ibiocéphale, et Pooh, ou le Dieu-Lune, nous sont encore signalés par l'identité des emblêmes communs à ces deux divinités. L'animal symbolique de Thoth, fut aussi celui du Dieu-Lune, et le Cynocéphale se montre indifféremment paré des insignes propres à l'un ou à l'autre de ces personnages mystiques.

Horapollon dit expressément, en effet, que le Cynocéphale représente la Lune[190] dans l'écriture sacrée, et il en donne pour raison, que cette espèce de singe est douée d'une certaine sympathie avec le cours de cet astre qui exerce sur lui une singulière influence: «Pendant la conjonction du soleil avec la lune, dit cet auteur, tant que ce dernier astre reste opaque et privé de lumière, le cynocéphale mâle ne voit point, se prive de nourriture, et, la tête tristement penchée vers la terre, il semble déplorer l'enlèvement (ἁρπάγην) de la lune; la femelle du cynocéphale est alors aussi privée de la vue, et éprouve non-seulement les mêmes effets que le mâle, mais encore est sujette à une perte de sang[191] à cette même époque.» Enfin, si nous voulons en croire le même écrivain, dont l'ouvrage renferme d'ailleurs de si précieux documents, les Égyptiens avaient coutume, à l'époque même où il composa son livre, de nourrir des cynocéphales dans les hiérons, pour connaître le temps précis de la conjonction du soleil et de la lune[192]. Quoi qu'il en puisse être de cette singulière méthode d'observation, il est certain que le préjugé de l'influence lunaire sur certains animaux et sur l'espèce des singes en particulier, ne fut point seulement répandu en Égypte, mais qu'il obtint quelque crédit en Grèce et même en Italie: le naturaliste Pline assure aussi de son côté, que les singes sont tristes pendant l'opacité de la lune, lunâ cavâ tristes esse[193].

Parmi les animaux sacrés de l'Égypte, le cynocéphale est un de ceux dont les images sont les plus multipliées sur les monuments d'ancien style; symbole de deux des principales divinités, il se montre soit debout et les bras élevés pour exprimer le lever de la lune[194], soit accroupi, dans l'attitude même que lui donnaient les embaumeurs lorsqu'ils préparaient le corps d'un individu de ce genre[195], et la tête ornée du disque et du croissant lunaires combinés ainsi qu'on le voit sur la planche ci-jointe, copie exacte d'une petite stèle peinte faisant partie du musée royal égyptien de Turin. Le cynocéphale est accroupi devant un autel sur lequel sont placés un beau faisceau de fleurs de lotus et des pains sacrés; au pied de l'autel sont deux vases dont l'un est ceint d'une bandelette et l'autre entouré d'une tige de lotus terminée par la fleur encore en bouton. La partie inférieure de la stèle, est occupée par quatre colonnes d'hiéroglyphes, effacés en grande partie, et qui contenaient une prière adressée au Cynocéphale sacré, ou plus exactement aux divinités mêmes dont cet animal n'était que le symbole, les Dieux Pooh et Thoth seigneur de Schumon (ou des huit régions), par un certain Ramès ou Ramisé (l'enfant du soleil), personnage qui est figuré à genoux, couvert d'une ample tunique blanche, et les chairs peintes en rouge, selon la méthode ordinaire.

Au-dessus des offrandes, on a sculpté en grand le caractère figuratif Lune, formé du disque et du croissant, comme un emblême parlant de la divinité à laquelle avait été consacré ce curieux monument; il présente ainsi, confondus en un seul, le culte du Dieu Lune et celui du Dieu Thoth, connexion qu'on eût déja pu soupçonner à la vue des médailles gréco-romaines du nome d'Hermopolis magna, la grande ville de Thoth, dont quelques-unes portent sur leur revers un cynocéphale accroupi et la tête ornée du disque lunaire.

[190] HORAPOLLON, Hiéroglyph., liv. I, § 14.

[191] Ἐκ τῆς ἰδίας φύσεως αἱμάσσεται, idem, § 14.

[192] HORAPOLLON, Hiéroglyph., liv. I, § 14.

[193] Hist. nat., lib. VIII, cap. LIV.

[194] Voyez notre planche 14.2.

[195] Une momie de Cynocéphale, appartenant à feu Belzoni, et deux autres, faisant partie de la collection Drovetti, prouvent ce que nous avançons ici.

[Illustration: 14.6.]

POOH HIÉRACOCÉPHALE.

(LE DIEU-LUNE A TÊTE D'ÉPERVIER.)

S'IL arrive souvent que les descriptions, données par les auteurs grecs ou latins, des simulacres ou des statues des dieux adorés en Égypte, ne paraissent point s'accorder avec ce que nous montrent les monuments originaux placés sous nos yeux, plus souvent encore nous sommes forcés de reconnaître leur fidélité à cet égard et l'exactitude des renseignements sur la foi desquels ils écrivirent. Ainsi la description de l'image du dieu Cnouphis adoré dans l'île d'Éléphantine, est tellement circonstanciée dans Eusèbe[196], que les membres de la Commission d'Égypte, visitant les ruines d'un des temples de cette île, reconnurent aussitôt la représentation du dieu parmi les sculptures de l'édifice du sud. C'est également dans le même Traité de ce savant Père de l'Église, que se trouve un document précieux, à l'aide duquel j'ai reconnu plusieurs nouvelles formes symboliques, ou conventionnelles, que les Égyptiens donnèrent aux images de leur dieu Pooh ou le Dieu-Lune.

Dans le troisième livre de sa Préparation évangélique, après avoir parlé de la statue de Cnouphis à Eléphantine, Eusèbe affirme que, dans la ville d'Apollonopolis, les Égyptiens adoraient principalement la lune et qu'on l'y voyait représentée sous la forme D'UN HOMME A TÊTE D'ÉPERVIER (Ἱερακοπρόσωπος ἄνθρωπος), un javelot à la main, et subjuguant un hippopotame, emblème de Typhon[197]. Il est évident qu'il est ici question de la grande cité d'Apollon, située dans la Thébaïde, au midi de Thèbes, et nommée Aⲧⲃⲱ, Atvô par les Égyptiens, nom local dont les Arabes ont fait celui d'Idfou, Edfou ou Odfou que cette ville porte encore de nos jours. Il est en même temps évident que la scène décrite par Eusèbe, était le sujet d'un des bas-reliefs qui décoraient le grand temple d'Apollonopolis. Malheureusement ce tableau symbolique ne se retrouve point, à ma connaissance du moins, dans le petit nombre de sculptures copiées par les divers voyageurs, soit dans le grand temple d'Edfou, soit dans le Typhonium placé à une petite distance de ce magnifique édifice.

[Illustration: 14.7.]

Mais un bas-relief dessiné par la Commission d'Égypte à Edfou même et sur le mur extérieur du grand temple[198], nous offre l'image du Dieu-Lune telle qu'Eusèbe la décrit, avec cette seule différence, que le dieu, au lieu d'être figuré poursuivant l'animal emblème du mauvais génie, est ici assis sur son trône et recevant les hommages de l'un des souverains de l'Égypte. Ce roi est un des princes les plus connus de la famille des Lagides, Ptolémée Évergète II, ainsi que nous l'apprend sa légende royale renfermée dans deux cartouches: le seigneur du monde, le dieu Évergète, approuvé de Phtha, image vivante d'Amon-ra, le fils du soleil Ptolémée toujours-vivant chéri de Phtha, dieu grand. Évergète II porte, au-dessus de sa coiffure ordinaire, le Pschent, symbole de la domination sur les régions d'en-haut et les régions d'en-bas; derrière ce roi est cette légende qui accompagne toujours les images des grands personnages représentés sur les monuments de l'Égypte, légende qu'on a cru devoir désigner sous le nom de légende sacerdotale, mais qui ne contient en réalité que des titres appartenant aux souverains à côté desquels elle est inscrite, et qui se réduit pour l'ordinaire aux idées suivantes: le vivant et bienfaisant dominateur de la région inférieure, comme le soleil pour toujours.

La divinité adorée par le roi Lagide, est assise sur un trône placé sur un socle élevé. Sa tête est celle d'un épervier, ce qui a pu la faire prendre, à la première vue, pour une représentation de Phré ou le soleil: mais le Disque ou Amphicyrte, placé sur la tête de l'oiseau, est très-clairement combiné avec la dichotomie, ou moitié du disque lunaire; et nous avons vu que ces deux phases ainsi réunies étaient, en Égypte, l'emblème ordinaire de la lune[199]. L'Uræus au milieu du disque entier, est le symbole de la toute puissance inhérente à ce personnage, l'un des premiers et des plus anciens dieux de l'Égypte. Il faut donc reconnaître ici une nouvelle forme propre au Lunus égyptien, appelé indifféremment Ioh, Ooh et Ooh-ensou.

La légende hiéroglyphique sculptée à côté de ce personnage divin, ne laisse d'ailleurs aucune sorte de doute à cet égard, quoique très-incorrectement copiée par la Commission d'Égypte, ce qui provient sans doute du mauvais état du bas-relief; les sept premiers signes sont très-reconnaissables et signifient clairement: ceci est l'image d'Ooh-ensou dieu: la gravure publiée dans la Description de l'Égypte, met un scorpion à la place de la tige de plante à quatre feuilles, qui termine ordinairement ce nom du Dieu-Lune[200]. Le dernier signe de ce nom divin, le signe déterminatif d'espèce, est ici l'image même du dieu, tracée de petite proportion avec ses principaux attributs, comme cela arrive sur les grands monuments à la suite des noms propres phonétiques des divinités égyptiennes[201].

Le roi Ptolémée Evergète II est représenté, dans ce même bas-relief, en acte d'offrir un sacrifice au Dieu-Lune; et l'animal qu'il égorge sur l'autel, est le chamois du désert, appelé Oryx (Ὄρυξ) par les Grecs. Aucune offrande ne pouvait être plus agréable au dieu, dans les idées égyptiennes du moins, que celle du sang de cet animal particulièrement consacré à Typhon, le symbole spécial de l'impureté et l'ennemi déclaré de la lune: car, disait-on, aussitôt que cet astre va paraître sur l'horizon, l'oryx, tournant ses yeux du côté de cet être divin, jette des cris et le maudit à sa manière, au lieu de l'accueillir avec joie; bientôt après il creuse la terre avec ses pattes antérieures, et cache ses yeux dans la poussière pour ne point voir le lever même de l'astre[202].

[196] Voyez l'explication de notre planche nº 3.

[197] Τὸ δὲ δεύτερον φῶς τῆς Σελήνης, ἐν Ἀπόλλωνος Πόλει καθιέρωται· ἔστι δὲ τούτου σύμϐολον ἱερακοπρόσωπος ἄνθρωπος, ζιϐύνῃ χειρούμενος Τυφῶνα ἱπποποτάμῳ εἰκασμένον. Euseb., Præparat. Evangelic., lib. III, cap. XII.

[198] Descript. de l'Egypte, A, vol. I, pl. 59, nº 5.

[199] Voyez l'explication de notre planche 14, et la note 6.

[200] Voyez notre planche 14.4, lég. nº 1, et son explication.

[201] Précis du Système hiéroglyphique, chap. V, pag. 104 et 105.

[202] Ἀκαθαρσίαν δὲ γράφοντες, ὌΡΥΓΑ ζωγραφοῦσιν· ἐπειδὴ ἐπ' ἀνατολὴν ἐρχομένης τῆς ΣΕΛΗΝΗΣ, ἀτενίζων εἰς τὴν θεὸν, κραυγὴν ποιεῖται, οὐκ εὐλογῶν αὐτὴν, οὐδὲ εὐφημῶν· σημεῖον δὲ τούτου ἐναργέστατον. Τοῖς γὰρ ἐμπροσθίοις αὑτοῦ σκέλεσιν ἀνορύσσων τὴν γῆν, ζωγραφεῖ ἑαυτοῦ τὰς κόρας, ὡσπερεὶ ἀγανακτῶν καὶ μὴ βουλόμενος ἰδεῖν τὴν τῆς θεοῦ ἀνατολήν. HORAPOLLON, Hieroglyph., livre I, § 49.

[Illustration: 14.8.]

POOH, ou PIIOH HIÉRACOCÉPHALE.

(LE DIEU-LUNE A TÊTE D'ÉPERVIER.)

LES significations très-variées[203] que les Égyptiens attachaient à l'Épervier, employé comme caractère dans leur écriture symbolique, expliquent assez pourquoi un très-grand nombre de divinités furent représentées soit hiéracomorphes, soit hiéracocéphales; et nous venons de prouver dans l'article précédent que, parmi les dieux figurés dans les bas-reliefs et les peintures avec une tête d'épervier, il fallait aussi comprendre le DIEU-LUNE, Ooh, Pooh, Ioh, Piioh ou Ooh-ensou.

C'est sous une forme semblable que cette grande divinité se montre dans la seconde partie des grands manuscrits funéraires, où il est très-difficile de la distinguer des images mêmes du dieu Phré (le soleil): mais lorsque ces papyrus sont coloriés, on reconnaît toujours le Dieu Pooh à son disque peint en jaune, tandis que celui du soleil est de couleur rouge. C'est parmi les fragments d'un superbe manuscrit appartenant au musée royal de Turin, que j'ai recueilli la belle figure du Dieu-Lune Hiéracocéphale, reproduite sur notre planche 14.8. Sa tête d'épervier est ici surmontée, non de l'amphicyrte combiné avec la dichotomie, mais de l'amphicyrte placé sur le croissant. Le corps du dieu dans tout ce qui se rapporte à la forme humaine, est peint en rouge: mais d'un autre côté nous apprenons d'Eusèbe, que le corps du Dieu-Lune Hiéracocéphale était quelquefois peint de couleur blanche (λευκὸν δὲ τῇ χρόᾳ τὸ ἄγαλμα), comme pour montrer que la lune reçoit d'ailleurs que d'elle-même la lumière dont elle brille[204], et ce fut aussi, selon le témoignage du même auteur, pour indiquer la source de cette lumière, que les Égyptiens donnèrent au Dieu-Lune la tête d'un épervier, l'oiseau consacré au soleil: voulant exprimer ainsi que la lune est illuminée par le soleil, et qu'elle reçoit de lui toute sa force vitale[205].

Le Dieu-Lune (planche 14.8) est représenté accompagnant Amon-ra, dans les fragments d'un papyrus du musée de Turin; ce manuscrit était orné, à en juger par celles qui restent, de figures en pied, de sept pouces de proportion au moins, exécutées avec une très-grande recherche. C'est dans la même collection, vraiment royale, d'antiquités égyptiennes, que j'ai aussi reconnu la singulière image du Dieu-Lune, gravée dans la planche 14.9, à laquelle ce texte se rapporte.

Ici le dieu est figuré avec deux têtes d'épervier adaptées à un corps humain. Le disque entier et le croissant caractérisent l'astre que représente cette bizarre composition. La divinité, déployant ses ailes au nombre de quatre, appuie légèrement ses pieds sur les têtes de deux crocodiles. On a déja vu que ce terrible animal était l'emblème du temps, du lever et du coucher des astres; que sous un autre rapport, il exprimait la fécondité. Il était donc, pour ainsi dire, inévitable de le trouver en contact avec les images du Dieu-Lune, de l'esprit recteur de l'astre qui, selon les Égyptiens, engendrait et entretenait toutes les choses nécessaires à la conservation de l'univers[206].

Cette représentation symbolique est sculptée au milieu d'une foule d'autres, sur la tunique d'une statue qui, comme le fameux torse du musée Borgia, présente un véritable Panthéon égyptien presque complet. La légende hiéroglyphique qui l'accompagne, nous apprend que c'est là l'image du Ⲟⲟϩ-ⲛⲥⲟⲩ ϫⲣ ϥϩⲙ ⲛⲛⲛⲡⲏⲩⲉ, puissant OOH-EN-SOU qui est dans les cieux.

[203] HORAPOLLON, Hiéroglyph., livre I, § 6, 7, 8, etc.

[204] Præparatio evangelica, lib. III, cap. XII, pag. 116; édit. de Viger.

[205] Τοῦ δὲ ἱερακείου προσώπου, τὸ ἀφ' Ἡλίου φωτίζεσθαι καὶ πνεῦμα λαμϐάνειν. Id., ibid.

[206] HORAPOLLON, Hiéroglyph., liv. I, § 49.

[Illustration: 14.9.]

OOH, POOH, OHENSOU.

(LE DIEU LUNE.)

LES peuples anciens attribuaient à l'influence des astres en général, et à celle de la lune en particulier, la cause de tant de phénomènes physiques, qu'en mettant même à part tout ce qui peut avoir trait à leur croyance relativement à l'astrologie judiciaire proprement dite, la plupart des opérations de l'agriculture, et une foule d'usages civils ou domestiques ne se pratiquaient jadis que lorsqu'on avait préalablement reconnu dans quelle phase se montrait celle de toutes les planètes qui, après le soleil, était censée réagir d'une manière plus puissante et plus active sur le globe terrestre et sur les êtres qui l'habitaient. Dans l'Égypte surtout, où l'astronomie fit de bonne heure des progrès remarquables, dans une contrée où cette science, placée à la tête des connaissances utiles, régla toujours (même à l'époque où la faiblesse humaine en appréciait bien plus les aberrations que les données positives) presque tous les mouvements du corps social, le culte du Dieu-Lune fut nécessairement très-répandu; et si certaines préfectures de l'Égypte adoraient des divinités spéciales, chaque nome éleva des autels au dieu Pooh, Ooh ou Ohensou, le génie qui présidait au cours de l'astre lunaire.

Cette généralité du culte rendu au Dieu-Lune dans l'ancienne Égypte, explique le nombre considérable d'images de cette divinité réunies dans les collections publiques et particulières. Ces figurines sont de matières diverses. Il en existe en terre émaillée bleue ou verte; en bois doré, en argent et en bronze: la plupart représentent le Dieu Pooh, tel qu'on le retrouve sur les bas-reliefs des temples, casqué, enveloppé d'un vêtement étroit, et la tête surmontée du disque et du croissant combinés. Souvent aussi on a placé dans ses mains le fouet, le sceptre recourbé et le nilomètre (voy. pl. 14.10, numéros 1 et 3); mais quelques-unes de ces images, surtout celles de bronze, offrent souvent des particularités dignes d'être notées.

La statuette gravée sous le nº 3 de notre planche, représente le Dieu-Lune à deux faces, comme le Janus Bifrons des Latins, et la bélière qui servait à suspendre cet amulette au col du dévot égyptien est attachée au disque commun aux deux têtes.

Le nº 4 nous montre la même divinité entièrement nue, ce que je n'ai jamais observé sur les stèles, ni parmi les nombreux dessins des bas-reliefs sculptés sur les temples de l'Égypte.

Enfin le nº 5 se recommande à notre attention, puisque cette figurine est une nouvelle preuve des rapports intimes qui, dans les mythes sacrés de l'Égypte, liaient le Dieu-Lune avec le second Hermès ou Thoth-Ibiocéphale. Le dieu Pooh, également nu comme la statuette précitée, porte, au-dessus de son insigne spécial, le disque et le croissant de la lune réunis, une TÊTE d'IBIS, oiseau qui fut l'emblème vivant de l'Hermès deux fois grand, combinée avec la coiffure symbolique donnée au même dieu Thoth-Ibiocéphale sur les grands monuments où cet être mythique est particulièrement représenté[207]. La contraction de ces deux divinités en une seule, si l'on peut s'exprimer ainsi, portait parmi les Égyptiens, ainsi que je l'ai établi d'après une série de faits puisés aux sources originales, le nom de OOH-THÔOUT ou AAH-THÔOUT (Lune-Hermès) ΣΕΛΗΝΕΡΜΗΣ. (Légende, nº 1.)

La forme hiératique de cette légende (nº 2 de la planche 14.10) est extraite d'un manuscrit hiératique contenant les litanies du dieu Ooh-Thôout, papyrus que j'ai trouvé parmi ceux de la collection Drovetti acquise par S. M. le roi de Sardaigne. Chaque ligne de ce texte curieux commence par ce double nom divin, accompagné soit d'un titre honorifique particulier à Ooh-Thôout, soit de l'indication de l'une des régions célestes qu'il était censé habiter selon la croyance égyptienne. J'aurai l'occasion de revenir sur ce curieux manuscrit.

[207] Voyez planche 29.

[Illustration: 14.10.]

THOTH TRISMÉGISTE,

LE PREMIER HERMÈS, HERMÈS TRISMÉGISTE.

LE personnage mythique à tête d'épervier, figuré sur cette planche, remplit, dans les scènes religieuses sculptées sur les grands monuments de l'Égypte, des fonctions analogues à celles du dieu qu'à sa tête d'Ibis on n'a pu méconnaître pour l'Hermès égyptien, appelé Thoyth ou Taut par les écrivains grecs et latins. Le dieu Hiéracocéphale et le dieu Ibiocéphale sont représentés dans les bas-reliefs des appartements de granit au palais de Karnac, instruisant un roi d'Égypte placé au milieu d'eux[208]. Ce roi est Philippe, dit Aridée, le successeur d'Alexandre-le-Grand; sa légende royale, placée au-dessus de sa tête, porte en effet: Le Roi, chéri d'Amon-ra, approuvé par le Soleil, fils du Soleil, PHILIPPE[209]. Dans le même bas-relief ce prince est d'abord purifié par le dieu Hiéracocéphale et le dieu Ibiocéphale[210], qui versent au-dessus de sa tête l'eau sainte s'échappant de deux vases. La même scène existe au palais de Medinet Abou[211]; mais le roi purifié est ici un des anciens Pharaons dont on n'a point copié la légende royale; cette scène est également reproduite dans les bas-reliefs qui décorent le portique du grand temple de Philæ[212]. L'eau sortant des vases, qu'épanchent les deux divinités, est entremêlée des signes symboliques de la vie divine et de la bienfaisance. A Esné enfin, les personnages Hiéracocéphale et Ibiocéphale semblent instruire ou honorer une femme coiffée de la partie supérieure du Pschent[213].

Il est évident, par l'examen des monuments qu'on vient de citer, que le dieu à tête d'épervier partage toutes les attributions de l'Hermès égyptien à tête d'Ibis; et si l'on considère aussi que les personnages instruits ou purifiés font toujours face à l'Hiéracocéphale, il devient certain que cette divinité est supérieure à l'Hermès Ibiocéphale; et cette suprématie, comme cette analogie de fonctions, s'expliquent bien naturellement par le fait seul que les Égyptiens reconnaissaient deux Hermès parmi leurs divinités.

Cette distinction importante était positivement exprimée dans l'ouvrage de Manéthon, écrit par ordre de Ptolémée Philadelphe[214]. Ce grand-prêtre égyptien y parlait de THOTH LE PREMIER HERMÈS (Θὼθ ὁ πρῶτος Ἑρμῆς), qui, avant le Cataclysme, avait inscrit sur des stèles, en hiéroglyphes et en langue sacrée, les principes des connaissances, et composé ainsi les premiers livres sacrés, qui furent traduits, après le Cataclysme, en écriture hiérographique (hiératique) et en langue commune, par le fils d'Agathodæmon (ὁ δεύτερος Ἑρμῆς) LE SECOND HERMÈS père de Tat. Ce passage de Manéthon confirme donc ce que j'avais déja déduit des monuments seuls, l'existence de deux Hermès. Cette même distinction est expressément établie dans les livres hermétiques, qui, malgré les jugements hasardés qu'en ont portés certains critiques modernes, n'en renferment pas moins une masse de traditions purement égyptiennes et constamment d'accord avec les monuments.

[Illustration: 15.]

Dans le dialogue sacré d'Isis et d'Horus[215], qui contient l'exposition de tout le système cosmogonique et psychologique des Égyptiens, le premier Hermès est qualifié de trois fois grand ou trois fois très-grand (Τρισμέγιστος), de père et de directeur de toutes choses (Πατὴρ πάντων καὶ καθηγητὴς) et d'historiographe des dieux (θεῶν ὑπομνηματογράφος). Ces titres donnés au premier Hermès sont, quelque magnifiques qu'ils puissent paraître, justifiés par les actions et le rôle que les mythes sacrés lui attribuaient. Ce dieu, dès l'origine des temps et avant l'organisation du monde physique, fut le seul des immortels qui comprit l'essence du Démiurge ou dieu suprême, et celle des choses célestes; il déposa ces connaissances dans des livres qu'il voulut laisser inconnus jusqu'à la création des ames. C'est ce même dieu qui prépara la matière dont furent formés les corps de la race humaine; il promit alors de rendre ces nouveaux êtres fort doux, et de leur inspirer la prudence, la tempérance, l'obéissance et l'amour de la vérité. Ce furent Osiris et Isis, pendant leur incarnation terrestre, qui firent connaître aux hommes la partie des livres d'Hermès Trismégiste, qui devait régler leur vie intellectuelle et physique. Il résulte enfin de la lecture attentive de ce curieux dialogue d'Isis et d'Horus, qu'Hermès n'est autre que l'intelligence divine personnifiée; aussi ce dieu est-il appelé par le dieu suprême ou le Démiurge: Ame de mon ame (Ὦ ψυχῆς ἐμῆς ψυχή), Intelligence sacrée de mon intelligence (Νοῦς ἱερὸς ἐμοῦ νοῦ), et porte-t-il le titre de Πάντα νοῶν, Intelligens omnia[216].

Il résulte aussi de la comparaison des monuments et des divers écrits des anciens, que l'Hermès Hiéracocéphale et l'Hermès Ibiocéphale, ou, en d'autres termes, que le premier et le second Hermès, n'étaient qu'un seul et même personnage considéré sous deux points de vue différents: l'un, celui à tête d'épervier (voyez notre planche 15), auquel appartint plus spécialement le titre de Trismégiste, fut l'Hermès Céleste, l'instituteur des dieux, l'intelligence divine personnifiée; l'autre, l'Hermès à tête d'Ibis, l'Hermès terrestre, l'instituteur des hommes, la raison ou l'intelligence humaine personnifiée. Ce dernier, comme l'Hermès Psychopompe des Grecs, exerçait aussi son pouvoir sur les ames humaines descendues dans l'Amenti ou enfer égyptien.

La légende habituelle du premier Hermès est celle qui accompagne son image (planche 15, nº 1); son nom propre est formé des deux premiers caractères qui, dans les textes hiéroglyphiques, représentent tous deux les articulations grecques Θ ou Τ, et paraissent être l'orthographe égyptienne du nom Θὼθ, qui, selon Manéthon, fut celui du premier Hermès. Ce nom phonétique est ordinairement suivi du segment de sphère et du disque croisé, signes déterminatifs de tous les noms propres des contrées célestes et terrestres. Les six caractères qui suivent, expriment les titres dieu grand, seigneur de la région supérieure. Ailleurs, le nom de ce dieu est écrit symboliquement par un épervier, avec ou sans le fléau[217]. Le temple de Dakké, en Nubie, est dédié, comme le prouvent une foule d'inscriptions grecques, à Hermès, surnommé Παυτνουφις, mot qui répond au copte PAHITNOUFI, Celui dont le cœur est bon.

M. Gau a dessiné dans cet édifice, dédié aux deux Hermès qui n'étaient au fond qu'une même divinité, une inscription hiéroglyphique, dans laquelle est mentionné le premier Hermès, dont le nom est exprimé par le triple épervier, suivi des qualifications dieu TROIS FOIS GRAND[218], président du temple de la demeure de PSELK (voyez notre planche 15, légende nº 3). Pselk était une déesse qui avait donné son nom à la ville de Dakké, appelée en effet Pselk-is ou Pselc-is par les Grecs et les Romains, et demeure de Pselk par les Égyptiens.

La représentation du premier Hermès ou Thoth-Trismégiste, gravée sur notre planche 15, a été calquée sur une momie appartenant à M. Thédenat-Duvent.

Cette grande divinité est emblématiquement figurée sur les monuments égyptiens de tous les âges et de tous les genres, sous la forme d'un disque peint en rouge, décoré d'uræus, ainsi que de deux grandes ailes déployées, et toujours accompagné de la même légende que le dieu, comme on peut le voir sur notre planche 15.2, dont l'explication sera donnée avec celle de la planche 15.3, qui contiendra les formes variées de cet emblème du premier Hermès.

[208] Descript. de l'Égypte. A. vol. III, pl. 34, Nº 1.

[209] Cette légende est très-incorrecte dans la Description de l'Égypte. Un dessin très-soigné en a été fait sur les lieux par M. Huyot, qui a bien voulu me le communiquer. Voyez, pour le règne illusoire de ce prince sur l'Égypte, l'ouvrage de mon frère, Annales des Lagides, tome I, page 241 à 306.

[210] Descript. de l'Égypt. A. vol. III, pl. 34, Nº 1. On a, par erreur, donné sur cette planche une tête d'épervier, au lieu d'une tête d'Ibis, au personnage de gauche, comme le prouve la légende placée au-dessus de sa tête, et qui est celle d'Hermès Ibiocéphale.

[211] Idem, A. vol. II, pl. 13, Nº 1.

[212] Idem, A. vol. I, pl. 10, Nº 2.

[213] Descript. de l'Égypt. Esné, pl. 80, Nº 2.

[214] Manetho apud Syncell. Chronograph., page 40.

[215] Apud J. Stobœum, Eclogarum Physicarum lib. I, cap. 52, pag. 927 et suiv.

[216] Dialogue d'Isis et d'Horus, apud Stobœum, loc. cit.

[217] Voyez notre planche, légende Nº 2, et Description de l'Égypte, A. vol. I, pl. 10, Nº 2.

[218] C'est-à-dire, Trismégiste. Le second Hermès à tête d'Ibis ne porte habituellement dans les inscriptions que le titre de deux fois Grand. (Voyez les légendes inscrites au-dessus de son image dans les papyrus funéraires.) C'est ce titre du second Hermès que le texte grec de l'inscription de Rosette exprime (lig. 19), par les mots μέγας καὶ μέγας, grand et grand (deux fois grand).

[Illustration: 15.2.]

LE DISQUE AILÉ ET L'ÉPERVIER,

EMBLÈMES DE THOTH TRISMÉGISTE, OU LE IER HERMÈS.

Il existe dans le dialogue que Cicéron a écrit sur la Nature des Dieux, un passage fort remarquable relatif aux personnages divins appelés Thoth par les Égyptiens, Hermès par les Grecs, et Mercure par les Latins; passage qui donne une grande idée de l'importance que le premier Hermès paraît avoir eue dans les mythes sacrés de l'Égypte. L'orateur romain a connu et confirme d'abord une distinction que j'ai cherché à établir, celle de deux Mercure ou Hermès chez les Égyptiens. Il affirme que ce peuple avait deux Mercure bien différents l'un de l'autre. Le premier était fils du Nil (c'est-à-dire, né du Démiurge Ammon-Cnouphis[219]); et les Égyptiens, ajoute-t-il, regardaient comme un crime de prononcer son nom, «(Mercurius) Nilo natus quem Ægyptii nefas habent nominare»[220]. Quant au second Mercure connu en Égypte, poursuit Cicéron, c'est celui qui a tué Argus et qui, à cause de cela, s'étant réfugié en Égypte, donna des lois et les lettres à ce pays. Les Égyptiens l'appellent Thoyth, du même nom que le premier mois de leur année[221]. Il est évident, d'après ce passage, que le premier Hermès ne porta point le nom de Thoyth (le Thôout des livres coptes), appellation propre au second Hermès: était-ce celui de Thôth Θὼθ, par lequel Manéthon le désigne directement? C'est ce que nous ignorons encore: mais, ce qui ne saurait être douteux, le premier Hermès, dont, suivant Cicéron, il était défendu aux Égyptiens de prononcer le nom, est bien certainement le même que le dieu nommé par Jamblique, d'après les livres sacrés de l'Égypte, ΕΙΚΤΟΝ, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ), intelligence supérieure émanée de l'intelligence première, Knèph, le grand Démiurge; Eicton, dont la divine essence ne pouvait être dignement adorée que par le silence seul, Ὁ δὴ καὶ διὰ σιγῆς μόνης θεραπεύεται[222].

Tout concourt ainsi à établir le haut rang qu'occupait le premier Hermès dans les mythes sacrés de l'Égypte; et si nous ajoutons que sur les nombreux monuments de cette contrée, l'image de ce dieu n'est jamais reproduite comme objet d'un culte direct; que sur aucun de ces innombrables bas-reliefs représentant des souverains ou de simples particuliers adorant les dieux, le premier Hermès, Thoth trois fois mégiste, ou Eicton, n'est jamais figuré recevant des offrandes ou des prières, on ne pourra s'empêcher de reconnaître une bien remarquable analogie entre le premier Hermès et le Bramah des Hindous. Ce dieu, le premier membre de la trinité indienne, est, comme le Thoth des Égyptiens, le père des sciences, le créateur du monde matériel, l'inventeur des lettres et l'auteur des livres sacrés de l'Indostan; et, comme ce premier Thoth des Égyptiens, il n'a, dit-on, aucun culte réglé ni aucun temple particulier: c'est le personnage le plus éminent du panthéon hindou après le Dieu suprême, et c'est le seul qui n'ait ni autels ni prêtres. Le temps nous expliquera peut-être un jour une pareille similitude.

Mais, si le premier Hermès n'avait point en Égypte un culte journalier et vulgaire, l'emblème de ce dieu occupait les parties les plus apparentes de tous les édifices sacrés et publics. Cet emblème est ce globe ailé, tellement reproduit sur les grands édifices et sur les monuments égyptiens d'une moindre proportion, que tous les voyageurs en ont parlé, l'ont décrit et ont cherché même à l'expliquer. Mais la seule opinion fondée que l'on ait énoncée à cet égard, est celle de l'un des savans contemporains auxquels les études égyptiennes doivent une direction fructueuse, à M. le docteur Th. Young, qui regarde le globe ailé comme l'image emblématique de Cnouphis-Agathodæmon[223], dont le premier Hermès n'était en effet qu'une émanation directe, une véritable personnification.

[Illustration: 15.3.]

La forme la plus détaillée sous laquelle se présente le symbole de Thôth trismégiste, est celle que nous donnons dans notre planche 15.2. Cette riche composition décore les frises de plusieurs édifices sacrés de l'Égypte, et entre autres celle du grand temple de Dendéra[224]. Le globe est ordinairement peint en rouge, et quelquefois en jaune, les ailes sont surbaissées et peintes de couleurs variées, mais dont la combinaison n'est point constamment la même. Deux grands uræus, emblèmes de la puissance suprême, sont suspendus à ce globe et portent les insignes de la victoire. La tête de ces deux serpents est ornée alternativement des coiffures signes de la domination sur la région d'en haut et sur la région d'en bas. Enfin, de la partie inférieure du globe, tombe un faisceau composé de trois séries de triangles engagés par leur sommet les uns dans les autres. Ces triangles expriment soit la lumière ou bien cette rosée tombant du ciel, qui, selon Horapollon[225], était le symbole de la science ou de la doctrine, dont nous avons vu que Thôth trismégiste était le prototype.

Notre planche 15.3 présente d'abord l'emblème du premier Hermès, tel qu'il est sculpté sur le couronnement de toutes les portes des temples. Cette composition, qui ne manque point d'une certaine grace, est d'ailleurs d'un très-bel effet. Les ailes sont étendues horizontalement, et les uræus flanquent le disque; ce même symbole se voit aussi retracé à la partie supérieure de bas-reliefs représentant des scènes religieuses et mythiques[226], ou sur les plafonds des temples, et des portes des grands édifices[227].

Mais il arrive très souvent que cet emblème est très-simplifié et perd une grande partie de son volume et de ses décorations; c'est lorsqu'il est représenté comme protecteur, planant, ainsi que le vautour de Neyth[228], au-dessus de la tête des rois figurés sur les bas-reliefs. Le Nº 4 (de la planche 15.3) est au-dessus d'un roi peint à Ombos sous la forme d'un sphinx; on n'a copié que le dernier cartouche de sa légende, contenant les seuls titres, Vivant toujours chéri de Phtha et d'Isis[229]. Dans le petit temple du sud à Karnac, l'emblème de Thoth (Nº 2) surmonte la tête du roi Ptolémée Évergète II, sculpté en bas-relief dans l'intérieur de la chapelle qui contenait l'image symbolique de la divinité du temple[230]. Le Nº 1, suivi du titre seigneur de la région SA..., est sculpté au-dessus du roi Philippe-Aridée, dans les appartements de granit, à Karnac[231]; enfin, parmi les décorations de la porte du sud à Dendéra, le globe, Nº 3, se montre au-dessus de la tête d'un roi Lagide ou d'un empereur romain, dont on n'a point copié la légende, et qu'il est par conséquent impossible de bien déterminer. Les têtes des deux Uræus, dont les queues s'unissent et se confondent de manière à présenter l'idée d'un serpent amphisbène, sont décorées des coiffures de la domination sur les deux grandes régions du monde; au-dessous du disque, et dans l'espace circonscrit par les corps des Uræus, est la légende du premier Hermès Thôth ou Thath, Dieu grand, Seigneur suprême. Cette légende est entièrement semblable à celle qu'on trouve inscrite à côté des images de Thoth-Hiéracocéphale[232]. Elle accompagne toujours aussi, sur les monuments originaux, les divers emblèmes gravés sur notre planche 15.3. Cette circonstance seule a suffi pour nous faire reconnaître ces divers globes ailés ou simplement combinés avec des Uræus, et auxquels est souvent appendu le signe de la vie divine[233], comme les symboles directs du premier Hermès, puisqu'ils portent le nom et les titres du dieu lui-même.

Cette même légende appartient aussi constamment à l'épervier emblématique, reproduit sur notre planche 15.4. Cet oiseau, dont les qualités physiques vraies ou supposées paraissent avoir singulièrement frappé les Égyptiens, fut, comme on a pu le voir, l'emblème vivant de plusieurs divinités; et les coiffures, les insignes qui décorent sa tête, souvent même la légende seule qui l'accompagne, peuvent caractériser le dieu dont il devient le symbole. L'épervier du premier Hermès, reconnaissable au disque flanqué de deux Uræus, qui, toutefois, ne distingue point toutes ses images, est habituellement reproduit tel que nous le présente cette planche, dans les décorations des frises ou des corniches des grands édifices de l'Égypte. Ainsi, parmi les sculptures de la frise du typhonium de Dendéra, l'épervier de Thoth trismégiste étend ses ailes et semble couvrir de leur ombre sacrée la légende hiéroglyphique du plus sage et du plus justement vénéré des empereurs, Antonin le pieux[234]. Chacun des deux cartouches formant cette légende est sous la protection de l'épervier de Thoth, qui semble le décorer de l'insigne de la victoire: le premier cartouche renferme le titre impérial ΑΟΤΟΚΡΤΡ ΚΕΣΑΡΣ pour Αὐτοκράτωρ Καῖσαρ l'empereur César, et le second est occupé par le nom propre ΑΝΤΟΝΙΝϹ pour Ἀντωνεῖνος Antonin. Le même épervier symbolique accompagne, sur la frise du grand temple d'Edfou (Apollonopolis magna), le cartouche prénom du roi Ptolémée Évergète II[235].

La reproduction si multipliée de chacun de ces différents emblèmes de Thoth, trouve un motif suffisant et une explication bien simple, dans le fait seul que ce dieu fut considéré par les Égyptiens comme l'instituteur de leur religion, de leur culte et de leur état social. Il était naturel que les temples où ils venaient adorer les dieux, présentassent de toutes parts l'image de celui qui les leur avait fait connaître; que le symbole, enfin, du premier législateur fût exposé dans ces vastes palais où l'on rendait la justice, où se réglaient le sort des familles et les destins de la nation entière.

[219] Voyez l'explication de notre planche 3.3.

[220] CICERO, De naturâ Deorum, lib. III, § XXII.

[221] (Mercurius) quem colunt Pheneatæ, qui et Argum dicitur interemisse ob eamque causam Ægyptum profugisse atque Ægyptiis leges et litteras tradidisse. Hunc Ægyptii Thoyth appellant; eodemque nomine anni primus mensis apud eos vocatur. (CIC. loc. cit.)

[222] JAMBLIQUE, de Mysteriis, sec. VIII, cap. III.

[223] Encyclopædia Britannica, supplément, vol. IV, part. I, pag. 55 et 56.

[224] Description de l'Égypte, A. vol. IV, pl. 23, Nº 3.

[225] Hieroglyphica, lib. I, §. 37.

[226] Description de l'Égypte, A. vol. III, pl. 34, Nº 1.

[227] Idem. A. vol. III, pl. 50, Nº 2.

[228] Voyez notre planche 6.5, et son explication.

[229] Description de l'Égypte. A. vol. I, pl. 41, Nº 4.

[230] Idem. A. vol. III, pl. 59.

[231] Idem. A. vol. III, pl. 34, Nº 1.

[232] Voyez notre planche 15, lég. Nº 1.

[233] Idem, pl. 15 B, numéros 1 et 2.

[234] Description de l'Égypte, A. vol. IV, pl. 33, numéros 2 et 4.

[235] Idem, A. vol. I, pl. 57, Nº 1.

[Illustration: 15.4.]

PHTAH-STABILITEUR.

ON a pu remarquer dans les images du Dieu Phtah, planches 8 et 10, cette sorte de sceptre divisé en bandes égales, peintes de couleurs variées, et terminé à sa partie supérieure par quatre corniches semblables à celles qui surmontent les portes et toutes les parties des édifices égyptiens. Ce sceptre n'est autre chose que l'objet figuré par le premier signe de la légende nº 1 (planche 16), dont les Égyptiens ont déprimé la largeur, et exagéré arbitrairement la longueur (dans les fig., pl. 8 et 10), pour le placer en forme de sceptre entre les mains du Dieu Phtah.

Cet objet est l'insigne et le symbole habituel de Phtah; les savants ne sont nullement d'accord sur sa nature; selon les uns, cet objet représente un autel; selon d'autres, c'est un nilomètre. La première opinion est détruite par les monuments qui, offrant des formes d'autels infiniment variées, ne leur donnent jamais celle du symbole dont il est ici question, et qui se trouve, au contraire, placé derrière les statues des Dieux auxquels il sert souvent de soutien[236]. Cet emblême fait l'office de colonne dans les chapelles qui, sur les peintures des momies, renferment les images des Dieux[237]; il décore le soubassement des trônes divins, soit seul, soit alterné avec la croix ansée et le sceptre à tête de Coucoupha; enfin, on le trouve suspendu au cou des Dieux et des animaux sacrés[238], ce qui ne convient nullement à un autel.

L'opinion de ceux qui veulent y voir un Nilomètre, présenterait un peu plus de probabilité; et l'on pourrait considérer les divisions égales, différenciées par la couleur, qui couvrent toute la hauteur de cet objet symbolique, comme l'indication des coudées, ou mesures tracées également sur la colonne centrale du Mékias, ou grand Nilomètre de l'île de Raoudha. Quoi qu'il en soit, la valeur symbolique de cet objet, auquel nous donnerons provisoirement le nom de Nilomètre, jusqu'à ce que les monuments confirment ou condamnent cette dénomination, est très-clairement indiquée par le texte hiéroglyphique de la stèle de Rosette. Là où le texte grec emploie les verbes Διαμένω, permaneo, perduro, et Νομίζω, lege sancio, dans le sens passif lege constituor, le texte hiéroglyphique porte l'image redoublée du Nilomètre[239], et le texte démotique présente, aux deux points correspondants, un groupe de signes qui, dans divers autres passages de l'inscription, répond aux verbes du texte grec, καταστησαμένου, καταστήσασθαι, μένειν, διατετήρηκεν[240]. Il est incontestable, d'après tous ces rapprochements, que l'objet, dit le Nilomètre, exprime, quel qu'il soit, dans l'Ecriture sacrée, les idées, établir, rendre stable, stabilité, conservation, coordination; or, ces idées sont essentiellement liées à celle du Dieu Phtah, l'organisateur et l'ordonnateur du monde matériel et de l'état social.

On reconnaît, en effet, dans la Divinité ayant un Nilomètre pour tête, représentée sur notre planche 16, et calquée sur les dessins du tombeau royal de Thèbes, découvert par M. Belzoni, la coiffure emblématique, le sceptre, le fouet, et la tunique blanche que porte le Dieu Phtah sur des monuments déja cités[241]. Aussi, cette singulière Divinité est-elle nommée Phtah-Sokari dans la légende qui l'accompagne sur une momie de la collection de M. Durand. Dans le bas-relief du tombeau royal, son nom (pl. 16, légende nº 1), formé du Nilomètre et des signes d'espèce Dieu, est symbolique, et doit se traduire par Dieu stabiliteur; ce nom divin est accompagné du titre Père des Dieux, qui est particulier au Dieu Phtah, comme nous l'avons déja dit[242].

[236] Voyez ci-dessus planche 9, et Descript. de l'Égypte, Ant. vol. II, pl. 73, col. 45 et 46.

[237] Suprà, pl. 2.2.

[238] Description de l'Égypte, Ant. vol. II, pl. 75, col. 28 et 29. --Idem, MSS. hiératique, pl. 71.

[239] Inscript. de Rosette, texte grec, lignes 36 et 47, texte hiéroglyph. lign. 6 et 10.

[240] Idem, texte démot. lig. 1, 7, 9, 19; texte grec, lig. 1, 11, 33 et 36.

[241] Voyez ci-dessus, pl. 8, nº 6, et pl. 9.

[242] Idem, pl. 13 et son explication. Le dieu est parfois représenté par un Nilomètre, auquel sont adaptés deux bras humains tenant les insignes de la divinité (voyez la Description de l'Égypte, Ant. vol. II, pl. 84, nº 5.). Nous verrons dans la suite qu'Osiris fut aussi figuré, comme Phtah, sous la forme d'un Nilomètre; les légendes seulement distinguent alors ces dieux l'un de l'autre.

[Illustration: 16.]

ATHOR ou HATHOR.

(ATHOR, ATHYR, ATAR, APHRODITE, VÉNUS.)

LES auteurs Grecs ont mentionné parmi les Déesses Égyptiennes une Divinité sous les noms d'Αθωρ (Athôr) et d'Αθυρ (Athyr). Jablonski, entraîné par l'esprit de systême, crut remarquer des rapports frappants entre Αθωρ et le mot Égyptien EDJORH ou Adjôrh, qui signifie la Nuit. Il a voulu conclure de ce hasardeux rapprochement que la Déesse Égyptienne Athôr était la Nuit et le principe de toutes choses. Cette Déesse est, en conséquence, placée à la tête de son Panthéon; ce savant a été conduit à cette détermination par un passage de Damascius, portant que, dans les livres Égyptiens, on célébrait, par des hymnes sacrés, le principe unique de toutes choses, l'obscurité inconnue (Σκότος ἄγνωστον), l'obscurité au-dessus de toute intelligence (Σκότος ὑπὲρ πᾶσαν νόησιν)[243]. Mais ce principe inconnu n'est autre que le grand Être Démiurgique, Ammon, dont le nom Égyptien, comme l'a dit le grand-prêtre Manéthon, signifiait occulte, caché, ou inconnu[244]; et il n'est nullement question d'Athôr dans le passage de Damascius.

Cette Déesse n'occupait point un rang aussi élevé dans les mythes sacrés de l'Égypte. Athôr ou Athyr fut assimilée par les Grecs à leur Aphrodite, la Vénus des Latins; et nous savons, par d'anciens témoignages très-formels, que les Égyptiens donnèrent le nom de cette Divinité au troisième mois de leur année[245]; ce mois, dans les textes coptes ou Égyptiens écrits en lettres grecques, est en effet appelé ATHOR en dialecte memphitique, et HATHOR en dialecte thébain; ce qui détruit l'étymologie, et, par conséquent, le systême entier de Jablonski sur la Déesse Athôr.

Il est rare de trouver, dans les auteurs Grecs, le nom de l'Aphrodite Égyptienne, sans qu'il soit parlé en même-temps de la vache qui lui était consacrée, et qu'on nourrissait comme le symbole vivant de la Déesse[246]; Plutarque nous apprend aussi que le nom divin Athyr ou Athôr signifiait, en langue Égyptienne, Οἶκον Ὥρου κόσμιον, maison mondaine d'Horus[247].

Ces deux circonstances nous ont fait aisément reconnaître la représentation de la Déesse Athôr sur les monuments Égyptiens, qui nous l'offrent sous des formes très-variées; mais elle porte toujours un même nom hiéroglyphique, celui qui accompagne son image dans cette planche, nº 17. C'est le premier caractère de la légende nº 1. Ce nom est figuré par une MAISON ou un ÉDIFICE dans lequel est renfermé un ÉPERVIER; et, si nous observons que l'épervier sans coiffure particulière est l'emblême d'Horus, nous verrons clairement dans ce groupe la transcription figurative-symbolique du nom même Athôr qui, selon les anciens, signifiait, en effet, maison d'Horus; et Horapollon dit que l'épervier était employé pour écrire hiéroglyphiquement le nom de l'Aphrodite Égyptienne[248]. De plus, ce nom hiéroglyphique est celui que porte constamment une vache sacrée, figurée dans presque tous les grands manuscrits funéraires.

La Déesse Athôr a ici les chairs jaunes, couleur propre aux femmes représentées dans les peintures Égyptiennes; elle tient dans ses mains des bandelettes, ou plutôt des espèces de lacs, qui, selon Horapollon, étaient l'emblême de l'Amour[249]. Cet attribut convient parfaitement à la Vénus Égyptienne. La tête d'Athôr est surmontée d'un épervier orné d'une coiffure symbolique, oiseau qui est l'emblême du Dieu époux de la Déesse, comme on le verra dans la suite.

Athôr était fille du Dieu Phré (le Soleil), ainsi que nous l'apprend la légende hiéroglyphique nº 1: HATHOR TNÈB MPÉ HNT NNE-NOUTE TSÉ RÈ, Hathôr, dame du ciel, rectrice des Dieux, fille du Soleil. La légende nº 2 est la forme hiératique du nom Hathôr. Une image de la Déesse, semblable à celle que nous publions, existe sur une momie du Musée Britannique, provenant de Guillaume Lethieullier.

[243] DAMASCIUS, cité dans le Pantheon Ægyptiorum de Jablonski, liv. I, chap. I, pag. 19 et 20.

[244] Suprà, pl. 1, explication.

[245] ORION, dans l'l'Etymologic. Magn. au mot Αθυρ.

[246] ÆLIEN. Hist. des Animaux, liv. XI, chap. 27.--HESYCHIUS, au mot Αθυρ.--STRABON, liv. XVII.

[247] De Iside et Osiride.

[248] HORAPOLLON. Hiérogl. liv. I, §. 8.

[249] Id. Hierogl. liv. II, §. 26.

[Illustration: 17.]

ATHOR ou HATHOR.

(ATHOR, ATHYR, ATAR, APHRODITE, VÉNUS.)

ON a vu que le nom égyptien de cette Déesse signifiait demeure, ou habitation d'Horus, et que, dans les inscriptions hiéroglyphiques, ce nom divin est exprimé par la coupe ou le plan abrégé d'un édifice, dans lequel est inscrit un Épervier, le symbole d'Horus; mais les bas-reliefs et les sculptures de grande proportion nous offrent la déesse Athor, portant sur sa tête, et pour signe distinctif, l'image parfaite d'un édifice dont il est facile de distinguer la frise, la corniche et la porte. L'épervier disparaît, soit pour faire place à un simple Uræus, soit à un petit bas-relief représentant l'Allaitement d'Horus, scène parfaitement en rapport avec la signification connue du nom propre de la Déesse.

L'édifice complet, coiffure symbolique d'Athor, l'Aphrodite égyptienne, est parfois entouré de fleurs de lotus épanouies, ainsi qu'on peut le voir sur cette planche; une figure semblable est sculptée sur la grande porte du sud à Karnac: la Déesse est debout, à la suite de Phtha, son époux. La tête humaine d'Athor, surmontée de l'édifice, est reproduite isolément sur une foule de bas-reliefs; mais elle a des oreilles de vache, parce qu'une vache sacrée était son symbole vivant; la Déesse emprunte même souvent la tête de cet animal[250].

Il exista en Égypte beaucoup de temples spécialement consacrés à l'Aphrodite égyptienne; et de ce nombre furent un petit temple, dans l'île de Philæ; le petit temple d'Ombos; le temple de Contralato; le temple de l'Ouest au Memnonium; enfin le grand temple de Dendéra, l'ancienne Tentyris; et tous ces monuments portent, dans leurs décorations architecturales, les emblêmes d'Athor, au culte de laquelle ils étaient destinés.

Le petit temple de Philæ a été construit sous les rois Lagides, et fut dédié par Ptolémée-Évergète II, et les deux reines Cléopâtre, sa sœur et sa femme, à Aphrodite, ΑΦΡΟΔΙΤΗΙ, comme porte la dédicace, en langue grecque. Le temple de l'Ouest, dans la même île, et qui offre les légendes royales hiéroglyphiques de ce même Évergète, ainsi que celles de plusieurs empereurs romains, était également consacré à l'Aphrodite égyptienne; car les chapiteaux de ce temple sont surmontés de têtes d'Athor, à oreilles de vache, et portent l'édifice emblématique[251]. Il en est de même du petit temple d'Ombos, et à Thèbes, du temple à l'ouest au Memnonium. Les pilastres de ce dernier monument, formés de la tête d'Athor, contiennent, dans l'inscription hiéroglyphique dont ils sont ornés, la légende de Ptolémée-Évergète II, et le nom même d'Athor[252].

Mais c'est principalement dans les magnifiques ruines de Dendéra, que les emblêmes et les images d'Athor se montrent avec une extrême profusion; Strabon nous dit que le grand temple de cette ville était dédié à l'Aphrodite égyptienne; et la dédicace, en langue grecque, inscrite sur le listel de la corniche du Pronaos, atteste aussi que cette portion de l'édifice avait été également consacrée à la même Divinité: ΑΦΡΟΔΙΤΗΙ ΘΕΑΙ ΜΕΓΙϹΤΗΙ, A Aphrodite, Déesse Très-Grande, par les habitants du Nome et de sa Métropole, sous le règne de Tibère, le 21 d'Athyr, mois qui portait précisément, en égyptien, le nom même de la déesse.

Les vingt-quatre chapiteaux du portique sont formés, comme ceux de toutes les colonnes du temple, par quatre énormes têtes d'Athor. Cet emblême occupe le milieu de la porte du nord et le centre de la frise du Pronaos. A droite et à gauche de cette tête symbolique, sont les images, en pied, d'Athor et de son époux Phtah-Socari, adorées par soixante-deux personnages qui occupent sans interruption le reste de la frise de la façade[253], et portent, pour la plupart, d'une main, la tête emblématique d'Athor, et, de l'autre, l'hiéroglyphe recourbé, première lettre du mot Socari, surnom de Phtah. Une tête colossale d'Athor occupe encore le centre de la partie postérieure du temple: enfin les décorations des frises et des corniches de cette vaste construction, présentent de tout côté la tête d'Athor à oreilles de vache, et surmontée de l'édifice emblématique.

On a pris jusqu'ici les images de Néphthys, déesse sœur d'Isis et d'Athor, pour Athor même ou la Vénus égyptienne; mais les monuments, qui seuls font autorité dans cette matière, distinguent spécialement ces deux divinités, et ne permettent point de les prendre l'une pour l'autre.

[250] Voyez l'explication de notre planche 17.4, et la planche 17.2, nº 3.

[251] Descript. de l'Égypte, Ant. I, pl. 21.

[252] Idem, pl. 36.

[253] Idem, Ant. IV, pl. 15.

[Illustration: 17.2.]

HATHÔR ou ATHÔR.

(ATAR, ATHYR, APHRODITE, VÉNUS.)

L'UNE des formes les plus habituelles d'Athôr, dans les peintures et bas-reliefs d'ancien style égyptien, est celle que reproduit la planche ci-jointe. Cette figure est tirée d'une grande scène sculptée et peinte dans le tombeau du Pharaon Ousereï-Akenchérès Ier, douzième roi de la XVIIIe dynastie diospolitaine, monument magnifique découvert à Thèbes par le célèbre Belzoni. Ce tableau, gravé sur l'épaisseur d'une des portes de ce vaste hypogée, représente, de proportion naturelle, la déesse Athôr accueillant avec affection le monarque défunt qui, sur plusieurs autres points de la catacombe, présente diverses offrandes à cette divinité, et en reçoit, en retour, le signe de la vie céleste.

Dans ces diverses sculptures, la tête de la déesse est surmontée d'un disque de couleur rouge, soutenu par deux cornes de vache peintes en noir. Un uræus, ou serpent royal, est suspendu au disque. Mais ces emblèmes n'appartenaient point spécialement à ATHÔR; on les reconnaît aussi sur la tête d'ISIS, de SELK, ils sont même placés quelquefois au-dessus de la coiffure de la grande mère divine NEITH: d'où il semble résulter que, comme le vautour, le disque et les cornes de vache sont des insignes exprimant une qualité générale, une attribution commune à plusieurs déesses égyptiennes à la fois. On s'exposerait donc à de graves erreurs, en considérant certains attributs comme trop exclusivement propres à certaines divinités. Aussi est-il arrivé qu'on a souvent donné, sans raison, le nom d'Isis à des images de toute autre déesse, ou de reines mortelles empruntant les coiffures divines, par cela seul qu'on retrouvait, parmi leurs ornements, le disque soutenu sur deux cornes de vache. La légende hiéroglyphique inscrite à côté de ces images, peut seule, en cette occasion, donner une pleine certitude sur le personnage figuré. L'inscription qui accompagne la déesse gravée sur notre planche 17.3, ne permet point de douter que ce ne soit là une véritable représentation de la fille du soleil, de l'épouse de Phtha: elle porte en effet HATHÔR RECTRICE DE LA RÉGION SUPÉRIEURE DU MONDE[254].

Un diadème ceint le front de cette divinité, dont les cheveux nattés sont contenus par une bandelette de couleur rouge; de riches uræus sont suspendus à ses oreilles; et au collier, orné d'émaux, tient un appendice qui retombe derrière les épaules de la déesse; sur cet ornement, terminé par une fleur épanouie, est inscrit, dans le bas-relief original, le prénom royal du Pharaon Ousirei, suivi du titre ϩⲁⲑⲱⲣⲙⲁⲓ, chéri d'Athôr. Deux bretelles émaillées soutiennent la tunique de couleur gris de perle, de forme ordinaire, mais dont les ornements présentent une particularité très curieuse. Les losanges dont elle est coupée dans l'original figurent, selon toute apparence, un de ces filets en émaux variés, qui recouvrent les tuniques des déesses et des reines dans les scènes peintes ou sculptées en grand. L'intérieur de chaque losange renferme un petit groupe de signes hiéroglyphiques; et chaque ligne horizontale de losanges contient un même groupe de caractères. Mais si l'on interprète ces mêmes losanges en les lisant perpendiculairement, ils renferment, d'après un dessin malheureusement peu soigné dans les détails, et placé dans l'Atlas du voyage de Belzoni[255], les louanges du Pharaon, louanges que la déesse Athyr est censée prononcer en l'accueillant dans la région divine. Cette singulière inscription se divise en deux parties, et renferme les idées suivantes: «Dieu bienfaisant RÈ-SATÉ-MÉ (prénom du roi), nous t'avons donné la domination et une vie heureuse et éternelle, toi, fils du soleil et des Dieux, OUSIREI, serviteur de Phtha, vivificateur pour toujours.»

«Dieu bienfaisant RÉ-SATÉ-MÉ, nous t'avons donné la domination sur les années des panégyries, toi, fils du soleil, chéri des Dieux seigneurs, serviteur de Phtha, vivificateur comme le soleil éternel, Dieu bienfaisant, chéri du maître du monde pour toujours.»

Nous ne savons encore comment caractériser l'espèce d'ornement attaché au collier que la déesse tient de sa main droite et semble montrer au Pharaon: un ornement semblable est fixé au cou du dieu Lune[256].

[254] Voyages, Recherches et Découvertes de G. Belzoni; atlas, pl. 18.

[255] Idem.

[256] Voyez notre planche 14.4.

[Illustration: 17.3.]

HATHOR-PTÉROPHORE.

(APHRODITE, VÉNUS.)

LA planche 17.4 ci-jointe complétera la série des principales formes de la Vénus égyptienne, que l'on se proposait de faire connaître dans ce recueil mythologique. Les deux longues plumes surmontant la tête de la déesse, et placées au-dessus de la coiffure, formée du vautour, commune à toutes les déesses mères, distinguent spécialement Hathor de toutes les autres grandes divinités-mères dans les différentes triades égyptiennes. Cette image a été copiée, ainsi que tous ses détails de couleur, dans le grand temple d'Isis, à Philæ[257], et je l'ai retrouvée sur les édifices sacrés de l'Égypte et de la Nubie appartenant à toutes les époques.

La déesse Hathor tenait en effet un rang si distingué dans la théogonie égyptienne, qu'un grand nombre de nomes lui rendaient un culte particulier et l'adoraient sous la forme que nous venons de décrire.

Le petit temple hypèthre, élevé dans l'île de Philæ par le pharaon Nectanèbe en l'honneur d'Isis, était aussi consacré à Hathor. La grande galerie qui joint ce petit édifice au grand temple d'Isis, nous montre Hathor-Stérophore adorée par l'empereur Auguste, et l'empereur Tibère faisant des libations devant trois images de la même déesse, surnommée Dame de la maison d'Enfantement, grande Dame de l'île de Sénem et Dame de la maison des Offrandes.

Cette déesse fut principalement honorée dans les nomes Ombite, Apollonopolite et Tentyrite.

Dans l'île de Béghèh, voisine de Philæ, et nommée Sénem par les anciens Égyptiens, existait un temple consacré à Hathor, compagne de Chnouphis, le dieu de la première cataracte. Le grand temple d'Ombos était dédié en premier lieu à une triade composée du dieu Sévék-Ra (le père), d'Hathor (la mère) et de Chons-Har-Schiai-hêt[258] (le fils).

A Edfou (Apollonopolis magna) on adorait la triade formée du dieu Hath, de la déesse Hathor et de leur fils Har-Sont-Tho[259]. A Tentyris, enfin, on reconnaissait pour membres de la triade qui domine dans le grand temple, particulièrement dédié à Hathor (ce que démontrent toutes les décorations architecturales), le dieu Har-Hath, comme père, Hathor, comme mère, et leur fils, le jeune dieu Ohi.

Considérée ainsi comme déesse-mère dans ces diverses préfectures, Hathor devait naturellement être confondue avec les deux grandes génératrices des dieux, la déesse Mouth et la déesse Natphé. Les preuves de cette double assimilation existent dans des tableaux religieux du grand temple d'Ombos et du petit temple d'Ibsamboul en Nubie.

Il y a plus, dans les temples de l'Égypte où Hathor ne joue point le rôle de mère, ou de seconde personne de la triade, cette déesse s'y trouve tout au moins honorée comme nourrice du jeune dieu, le fils de la triade locale. A Hermonthis, Hathor nourrice présente le jeune Harphré à son père Month ou Manthon. A Philæ, c'est aussi la déesse Hathor qui préside à l'éducation d'Horus, fils d'Isis et d'Osiris, le nourrit de son lait, et reçoit, dans les légendes hiéroglyphiques du bas-relief, les titres de Très-aimable, NOURRICE-ÉPOUSE, remplissant le ciel et le monde terrestre de ses bienfaits ou de ses beautés[260].

La flatterie, en Égypte comme ailleurs, compara constamment les reines et les princesses du sang royal à la déesse de la beauté, à Hathor, la Vénus égyptienne. Mais parmi toutes les formes de la déesse, on choisit de préférence celle que présente la planche ci-jointe, pour l'approprier à la représentation habituelle des épouses ou des filles chéries des pharaons ou des rois de la dynastie grecque: chaque grand édifice de l'Égypte en offre de nombreuses preuves, et le Musée royal du Louvre possède des statuettes, soit en bois peint, soit en bronze, incrustées en argent ou en or, et représentant, par exemple, la reine Ahmosis, Nofré-Atari, femme d'Aménophis Ier, chef de la XVIIIe dynastie, la reine, épouse du pharaon Takellothis de la XXIIe dynastie, et la reine Cléopâtre-Cocce, femme d'Évergète II, et mère de Soter II et d'Alexandre Ier. Ces princesses portent la coiffure formée du vautour et surmontée des insignes d'Hathor, le disque, les cornes et les deux longues plumes.

[257] Dans l'intérieur du pronaos, sur le mur de la cella.

[258] C'est-à-dire Chons l'Horus qui dilate le cœur.

[259] C'est-à-dire l'Horus soutien du monde terrestre.

[260] Philæ, temple d'Hathor, côté gauche intérieur du pronaos.

[Illustration: 17.4.]

THUOÈRI, TOERI.

(THOUERIS.)

LA déesse égyptienne figurée sur notre planche 17.5 présente l'étrange assemblage d'une belle tête de femme placée sur le corps d'un hippopotame; le front est orné de l'uræus royal. Cet insigne de la souveraine puissance se rattache à une coiffure, fixée par un diadême et terminée par une chevelure factice, disposée par étages et peinte en bleu céleste pour indiquer que cet ornement est formé d'une réunion de grains, d'émail coloré. La déesse tient en main l'emblême de la vie divine, et une tunique d'étoffe légère et transparente voile imparfaitement le corps du monstrueux quadrupède qui jadis habitait la partie inférieure du cours du Nil.

J'ai recueilli cette singulière personnification parmi les sculptures qui décorent l'une des chapelles creusées dans le roc, entre Edfou et Ombos, au point le plus resserré de la vallée, localité connue sous le nom de Sebel-Selséléh, l'ancienne Silsilis. L'un des bas-reliefs de l'élégante chapelle, creusée sous le règne du pharaon Ménéphtah IIe, fils et successeur de Rhamsès le Grand, représente la reine Isénofris, l'épouse de ce roi, revêtue des insignes de la Vénus égyptienne, agitant deux sistres devant un autel chargé de pains sacrés et de riches bouquets de fleurs. Les adorations de cette princesse s'adressent à la divinité que nous venons de décrire et à la suite de laquelle marchent le dieu THOTH-LUNUS, le seigneur de Schmoun (Hermopolis magna), le secrétaire de justice des dieux grands, tenant un rouleau de papyrus, et la déesse NATPHÉ, la grande génératrice des dieux. Un bas-relief tout à fait semblable à celui que nous venons d'analyser décore également la chapelle voisine, sculptée dans le rocher sous le règne de Rhamsès II e. Dans ces deux tableaux, la déesse à corps d'hippopotame porte le nom de ⲧⲉⲱⲏⲣⲓ ou ⲧⲉⲱⲩⲏⲣⲓ (légende nº 1), Téöeri, Téouéri et ⲑⲟⲩⲏⲣⲓ, Thoueri par contraction, et reçoit le titre de ϩⲣⲁⲓϩⲏⲧ ⲡⲙⲟⲟⲩ ⲟⲩⲁⲁⲃ, celle qui préside à l'eau pure; mais comme ce titre appartient également aux deux divinités parèdres, on doit peut-être, au lieu de trouver dans ce titre une désignation formelle d'une attribution particulière à la déesse, n'y voir qu'une qualification locale, en considérant les mots ⲡⲙⲟⲟⲩ ⲟⲩⲁⲁⲃ, PMOOU-OUAAB (l'eau pure, l'eau sainte), comme le nom-propre égyptien de l'étroit défilé où s'amoncellent les eaux du fleuve pour se faire jour à travers les montagnes de grès qui semblent s'opposer à son passage.

Le nom de Thouéri se retrouve dans les écrits des auteurs grecs comme étant celui d'une divinité égyptienne. On lit dans le Traité d'Isis et d'Osiris que, parmi les partisans de Typhon, qui, abandonnant leur chef, se réunirent au dieu Horus, on comptait THOUERIS, ΘΟΥΗΡΙΣ[261], concubine de Typhon, ἡ παλλακὴ τοῦ Τυφῶνος. La parfaite ressemblance des noms ne laisse aucune espèce de doute sur l'identité de la déesse représentée dans les bas-reliefs égyptiens sous la forme d'une femme à corps d'hippopotame, animal essentiellement typhonien, et cette concubine de Typhon, mentionnée par Plutarque. Le même auteur rapporte aussi une tradition égyptienne, d'après laquelle Horus tua et mit en pièces un serpent qui poursuivait Thouéri, lorsque cette déesse eut abjuré la cause de Typhon[262]. Ce serpent était Typhon lui-même, puisque les sculptures égyptiennes nous montrent d'habitude ce dieu malfaisant sous la forme d'un reptile gigantesque constamment nommé APOP ou APOPH, l'Apophis des auteurs grecs.

Jablonski, présumant un peu trop de ses connaissances en langue copte, crut pouvoir, en l'absence de tout autre document sur la déesse Thouéris, arriver à connaître les attributions de ce personnage mythique en analysant étymologiquement son nom propre. Il s'imagina donc que Θούηρις n'était qu'une simple transcription du mot égyptien ⲑⲟⲩⲣⲏⲥ, Thouris, employé dans les livres coptes pour désigner le vent du midi, et que cette divinité représentait symboliquement ce vent brûlant qui, connu sous le nom de Khamsin, soulève des tourbillons de poussière, obscurcit la lumière du jour et dessèche le sol de l'Égypte.

Mais cette hypothèse, qui ne repose sur aucun fait démontré, se trouve démentie par les monuments égyptiens eux-mêmes. On voit en effet que, dans le nom de Θούηρις, la finale σ n'est qu'une désinence purement grecque, et nous démontrerons dans l'explication de quelques planches subséquentes, que la THOUÊRI des Égyptiens n'était qu'une forme secondaire de la déesse Natphé, et n'avait aucune espèce de rapport avec les vents méridionaux.

[261] Ὅτι πολλῶν μετατιθεμένων ἀεὶ πρὸς τὸν Ὧρον, καὶ ἡ παλλακὴ τοῦ τυφῶνος. De Iside et Osiride.

[262] Ὄφις δέ τις ἐπιδιώκων αὐτὴν ὑπὸ τῶν περὶ τὸν Ὧρον κατεκόπη. Idem, ibidem.

[Illustration: 17.5.]

HATHOR.

(ATHOR, ATHYR, APHRODITE, VÉNUS.)

ON a déjà vu les Dieux Ammon-Cnouphis, Nèith et Phtha se montrer tour-à-tour, sur les monuments, avec une tête humaine ou avec celle des divers animaux qui leur étaient consacrés. Cette alliance de différentes parties de quadrupèdes, d'oiseaux, d'insectes ou de reptiles, avec un corps humain, fut tout-à-fait dans l'esprit des anciennes nations orientales; et les temples de l'Égypte, de l'Inde et de l'Éthiopie nous offrent une foule d'exemples de ces compositions bizarres et monstrueuses que repoussa constamment le goût plus épuré des Grecs.

Mais les Égyptiens qui cultivèrent les arts du dessin dans le seul but de les appliquer à l'expression de la pensée, et dont les peintures, les statues et les bas-reliefs n'étaient, en quelque sorte, que des caractères ou des phrases de la grande écriture monumentale, trouvèrent convenable, lorsqu'ils traçaient l'image d'un Dieu, d'exprimer d'un seul trait sa qualité principale ou son attribution particulière, en métamorphosant la tête humaine, commune à toutes les divinités, en la tête de l'animal symbole de la qualité divine qu'on adorait dans chaque personnage mythique. Les Grecs se contentèrent de représenter ces animaux symboliques, placés aux pieds des Dieux auxquels ils furent consacrés.

Notre planche 18[263] nous offre Hathôr, la Vénus Égyptienne, ayant pour tête celle d'une Vache; la légende hiéroglyphique (nº 1): Hathôr, dame du Ciel, fille du Soleil, qui est constamment placée à côté de cette singulière image, ne permet aucun doute à cet égard.

Cette représentation d'Hathôr est souvent reproduite sur les monuments d'ancien style égyptien. Elle existe, par exemple, semblable à celle que nous publions ici, sur un grand bas-relief qui appartient à M. Prunelle de Lierre, et dont je dois un dessin très-exact à l'amitié de M. Artaud, conservateur du Musée de Lyon. La Vénus Égyptienne à tête de Vache, est aussi sculptée à la suite de Phtha, son époux, sur un sarcophage de granit, dont la commission d'Égypte a donné la gravure très-détaillée[264]. On la retrouve enfin sur un monument fort-curieux, envoyé tout récemment, de Memphis, à M. Saulnier qui l'a cédé à M. Durand. C'est une sorte de buste de grandeur naturelle, représentant un individu très-jeune; sur son front est sculptée une image de Phtha, le Dieu principal de Memphis; sur sa poitrine, celle d'Osiris, adorée par deux personnages, le défunt et sa sœur; des deux côtés de la figure d'Osiris sont rangées toutes les divinités particulièrement adorées à Memphis, et parmi lesquelles on distingue, en première ligne, Phtha, Hathôr à tête de Vache, et le Bœuf Apis, accompagnés de leurs noms et de leurs titres en caractères hiéroglyphiques. Ce monument est d'un très-beau travail.

Il est aisé de voir aussi que toutes ces statuettes égyptiennes de bronze, ou de toute autre matière, qui figurent une déesse à tête de Vache, sont des images de la Vénus Égyptienne, d'Hathôr, et non pas celles d'Isis, déesse avec laquelle les Grecs paraissent avoir souvent confondu l'épouse de Phtha.

L'Hephaistus ou le Vulcain Égyptien, Phtha, étant le père de tous les Dieux[265], la déesse Hathôr, sa compagne fidèle, dut passer sinon pour leur mère, du moins pour leur nourrice. On connaît, en effet, plusieurs statues d'Hathôr, présentant son sein à différens Dieux placés sur ses genoux, toujours sous la forme d'un enfant. Il est probable que la Vache a été consacrée à cette déesse pour rappeler qu'elle a allaité la plupart des Dieux du second et du troisième ordre, fils ou petit-fils de Phtha.

[263] Indiquée, par erreur, sous le nº 17.4 dans le texte explicatif de la pl. 17.2.

[264] Description de l'Égypte, Antiq. vol. V, Memphis.

[265] Voyez l'Explication de notre planche 13.

[Illustration: 18.]

EMBLÊMES D'HATHOR,

(LA VÉNUS ÉGYPTIENNE.)

CETTE planche est un calque fidèle, mais un peu réduit, du registre supérieur d'une stèle d'adoration peinte, qui, provenant de la collection Drovetti, fait aujourd'hui partie du Musée royal égyptien de Turin. On y trouve réunis les principaux symboles de l'une des plus grandes divinités de l'Égypte, Hathôr, que les Grecs assimilaient à leur Aphrodite. Quatre colonnes d'hiéroglyphes, peints en bleu, avertissent que les trois figures emblématiques se rapportent à ϩⲁⲑⲱⲣ ⲧⲛⲉⲃ ⲱⲧⲫ ⲃⲁⲗ (ⲛ) ⲣⲏ ⲉⲥϩⲙ ⲡⲉϥⲱⲧⲛ ⲧⲛⲉⲃ ⲡⲉⲧⲡⲉ ϩⲛⲧ (ⲛ) ⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲓⲃⲓ: Hathôr surnommée NEVÔTHPH (dame des offrandes), œil du soleil, résidant dans son disque, dame du ciel, rectrice de tous les dieux.

Le premier de ces emblêmes, celui que l'on trouve reproduit sur des monuments de tout genre, est la tête de face, peinte en jaune et dont les oreilles sont celles d'une vache. Ce dernier trait rappelle directement les images de la déesse représentée avec une tête de vache[266], ainsi que la vache sacrée son image vivante dans certains temples de l'Égypte. Sous cette forme Hathôr nous paraît avoir été un symbole de la terre cultivée et fertile, ce que semble concourir à prouver en même temps, le nom même de la déesse, HATHÔR, la demeure mondaine d'Horus[267], nom auquel font également allusion et le modius rouge et l'édifice qui surmontent cette tête emblématique. La forme presque triangulaire de la face dénote dans l'artiste l'intention de se rapprocher le plus possible du galbe d'une tête de vache.

Le second emblême représenté sur la stèle de Turin, posé, comme le premier, sur un piédestal, est une tête de femme à oreilles humaines, coiffée du vautour, et le front orné de l'uræus royal. Le modius peint, symbole de l'abondance, est placé au-dessus du vautour qui rappelle la fécondité maternelle. C'est encore ici une des têtes de la déesse Hathôr et cette même coiffure avec tous ses insignes est celle que prennent de préférence, par allusion à la déesse, la plupart des reines égyptiennes figurées sur les grands monuments. L'ornement peint en jaune et qui se termine par un disque aplati orné de fleurons, est un contre-poids ou agrafe de collier, lequel retombait entre les deux épaules comme on peut le voir sur la planche numérotée 17.3; elle représente la déesse Hathôr tenant aussi dans ses mains l'autre espèce de collier peint en verd et figuré au bas du piédestal qui soutient la seconde tête emblématique.

Ces objets de parure démontrent en même temps que, dans les idées égyptiennes, la déesse Hathôr présidait à la beauté et à la toilette ainsi que l'Aphrodite grecque et la Vénus des Romains; et c'est ici le lieu de remarquer, en effet, que la plupart des colliers de femmes trouvés dans les tombeaux égyptiens, consistent en de très-petits amulettes de terre émaillée, d'émail pur, de porcelaine, de cornaline ou d'autres pierres dures, représentant d'un côté des animaux différents ou des fleurs en relief, et presque toujours de l'autre, la tête symbolique de la déesse Hathôr, gravée en creux et entourée d'uræus ou de feuillages diversifiés.

Les emblêmes de la déesse représentés sur la stèle que nous publions ici, sont très-multipliés dans les temples spécialement consacrés à Hathôr, tels que le grand temple de Dendéra, celui de Philæ, et les petits temples d'Ombos et du sud au Memnonium.

C'est la première de ces têtes symboliques qui forme les chapiteaux des colonnes de tous ces édifices et des pilastres du temple du Memnonium[268], et les chapiteaux du petit appartement construit sur la plate-forme du grand temple de Dendéra et dans lequel existait le zodiaque circulaire[269]. On la retrouve enfin dans les décorations des portes, des corniches, des entre-colonnements, et sur une foule de bas-reliefs: tantôt surmontée du disque et des cornes de vache, comme déesse nourricière, tantôt flanquée d'uræus ornés des coiffures qui expriment la domination sur les régions d'en haut et les régions d'en bas[270]; et presque habituellement cette tête pose sur le caractère symbolique exprimant l'idée or et splendeur; ce qui rappelle involontairement l'idée de la χρυσῆς Ἀφροδίτης (Veneris aureæ) d'Homère.

[266] Voyez la planche nº 18.

[267] Voyez l'explication de la planche 17.

[268] Description de l'Égypte, A., vol. II, pl. 34, numéros 7 et 8.

[269] Description de l'Égypte, A., vol. IV, pl. 11, numéros 1 et 2.

[270] Description de l'Égypte, A., vol. II, pl. 34; vol. IV, pl. 13, numéros 1 et 3; pl. 15, pl. 17; pl. 22, nº 1; pl. 25, numéros 1 et 2, etc., etc.

[Illustration: 18.2.]

SATÉ ou SATI.

(SATIS, L'HÉRA OU LA JUNON ÉGYPTIENNE.)

LES bas-reliefs sculptés sur les édifices religieux de l'Égypte nous offrent assez fréquemment la représentation d'une déesse caractérisée surtout par sa coiffure formée de la portion supérieure du pschent, flanquée de deux cornes. Cette divinité, dont le nom hiéroglyphique est formé de quatre caractères (voir pl. 19 (B)) répondant aux lettres coptes ⲥⲧⲏ, qui pouvaient se prononcer SATÉ ou SATI, est figurée sur un grand nombre de bas-reliefs, et presque toujours à la suite du dieu Ammon-Chnouphis, avec lequel Sati paraît s'être trouvée dans des rapports mythiques très-intimes.

Cet aperçu, déduit de la seule inspection des monuments, devient un point de fait démontré par une inscription grecque du temps de Ptolémée-Évergète II, gravée sur un autel découvert par M. Ruppel, à Sehhélé, île située entre Philæ et Éléphantine[271]. On y lit en effet que l'une des divinités locales, assimilée par les Grecs à leur Héra (la Junon des Latins), porta, en langue égyptienne, le nom de ΣΑΤΙΣ, Satis, ou plutôt ΣΑΤΙ, Sati, en faisant abstraction de la finale grecque. Dans cette même inscription, Héra-Satis ou Junon-Satis, est nommée, immédiatement après, Ammon-Chnoubis. D'autre part, une inscription latine a été copiée dans les carrières de Syène, par l'infatigable Belzoni[272], sur un autel dédié à JUPITER-CHNOUBIS et à JUNON-REINE, protecteurs de ces montagnes; il est donc certain que la divinité figurée sur notre planche nº 19, est la déesse SATI, la Junon Égyptienne, la compagne d'Ammon-Chnouphis, le Jupiter Égyptien.

Que Sati ou Saté fût dans les mythes sacrés de l'Égypte l'épouse de ce grand dieu, ou qu'elle en fût seulement une parèdre, c'est ce que les textes hiéroglyphiques connus jusqu'à ce jour ne nous ont point encore appris. Quoi qu'il en soit, elle partage les honneurs rendus à Ammon-Chnouphis, et nous citerons d'abord une belle stèle rapportée de Thèbes par lord Belmore[273], et un bas-relief sculpté sous le portique du grand temple de Philæ, et représentant Ptolémée-Évergète II offrant l'encens à Chnouphis et à la déesse Saté, assise à côté du dieu[274]. Dans un temple beaucoup plus ancien, celui du dieu Chnouphis, à Éléphantine, monument du règne d'Aménophis II, de la dix-huitième dynastie, on voit Saté[275] qui présente elle-même le Pharaon à Ammon-Chnouphis; plus loin la déesse reçoit, à la suite du même dieu, les offrandes du monarque[276].

Le culte de Saté exista donc en Égypte du temps des Grecs, comme sous les rois de race égyptienne: c'était une des plus anciennes divinités du pays.

L'image de cette déesse (pl. 19) est extraite de la Description de l'Egypte[277]. Les chairs sont peintes en rouge, contre l'habitude des Égyptiens, qui n'attribuent ordinairement cette couleur qu'aux divinités mâles. Mais la stèle coloriée de lord Belmore donne aux chairs de la déesse cette même teinte rouge, et cette concordance prouve, dans cette occasion, en faveur de l'exactitude du dessin publié dans la Description de l'Egypte. Saté tient dans ses mains l'emblème de la vie, et le sceptre terminé par une fleur de lotus, commun à toutes les déesses. Les ailes de vautour que les Égyptiens attribuèrent aux déesses mères[278] du premier, du second et du troisième ordre, sont reployées et enveloppent sous leurs replis les cuisses et les jambes de Saté.

[271] Recherches pour servir à l'histoire de l'Egypte, etc., par M. LETRONNE, pages 341 et 480.

[272] Idem, page 361.

[273] Ce monument colorié représente huit magistrats qualifiés d'auditeurs dans le prétoire de justice, adressant leurs supplications à quatre divinités, Phtha, Chnouphis-Chnoumis, Saté et Anouké.

[274] Description de l'Egypte, Antiquités, vol. I, pl. 16, nº 1.

[275] Idem, pl. 37, nº 2.

[276] Idem, pl. 37, nº 1.

[277] Idem, pl. 16, nº 1.

[278] Voir l'explication de notre planche 6.5.

[Illustration: 19.]

SATE OU SATI.

(SATÈS, SATIS, L'HÉRA OU JUNON ÉGYPTIENNE.)

LE nom égyptien de cette déesse est écrit de deux manières différentes dans les textes hiéroglyphiques. L'orthographe que présente la planche 19 est la moins fréquente. Ce nom, formé des trois éléments phonétiques ⲥⲧⲏ ou ⲥⲧⲉ, est suivi de l'uræus ou aspic, déterminatif habituel des noms propres de déesses, et le titre ⲧⲛⲉⲃⲡⲉ ou ⲧⲛⲉⲃ ⲛⲧⲡⲉ, dame du ciel, complète la légende.

Ce nom, que l'on retrouve aussi sur les grands monuments de l'Égypte, est extrait d'un bas-relief découvert à Thèbes par le comte de Belmore. Cette pièce de sculpture offre un grand intérêt par le rang et la réunion des personnages qui y sont figurés. On y distingue deux scènes principales: celle de gauche représente le cinquième roi de la XVIIIe dynastie, le Pharaon Thouthmosis IIIe (Mœris), la tête ornée du casque royal, faisant l'offrande d'une image de la Vérité et de la Justice, 1º au dieu AMON-RA à tête humaine[279], qualifié de seigneur des trois zones du monde, et de résidant au milieu des régions de Oph (Thèbes et son nome); 2º à THERMOUTHIS, ou la grande mère (Néith)[280], dame de la région d'Ascherro; 3º au dieu KHONS ou HHONSOU[281], seigneur du ciel; 4º à la déesse HATHÔR[282], la Vénus égyptienne, assise à côté du dieu Khons, et le tenant dans ses bras. La partie droite de la stèle présente un nombre égal de personnages disposés d'une manière analogue; mais c'est ici l'un des ancêtres du roi Mœris, le Pharaon Aménôthph (Aménophis), le chef de la XVIIIe dynastie, qui, la tête ceinte du diadême et décorée de l'uræus des rois, fait l'offrande du vin au dieu suprême AMON-RA à tête de bélier[283], seigneur de l'Oph méridionale, et au dieu CHNOUPHIS[284], à côté duquel est assise la Junon égyptienne SATÉ[285]; immédiatement après vient la déesse Anouké[286], qui, comme Saté, fut aussi, en effet, une des divinités parèdres de Chnouphis, d'après l'inscription grecque des cataractes. L'intention bien évidente du sculpteur a été d'établir, entre ces deux séries de personnages, une sorte de parallélisme fondé sur l'identité de rang et les rapports de fonctions entre ces êtres divins. Ainsi les deux séries s'ouvrent par les deux principales formes d'Amon-Ra, le père des dieux: sa première émanation, Chnoubis, correspond au dieu Khons, qui est également qualifié de premier-né d'Amon-Ra, dans les textes hiéroglyphiques[287]; Thermouthis, la compagne d'Amon-Ra, ou la mère des dieux, a pour correspondant la déesse SATÉ, la Juno-Regina des Égyptiens; enfin la déesse Hathôr a pour pendant la déesse Anouké. Il n'est point douteux (et de nouveaux faits viendront le démontrer dans la suite de cet ouvrage) que ces deux séries de divinités sont identiques, c'est-à-dire, que le tableau entier se rapporte seulement à quatre divinités, présentées chacune sous deux points de vue divers et sous deux attributions différentes. La déesse SATÉ ne doit donc être considérée que comme l'une des formes de Thermouthis ou Néith, ce qui justifie pleinement l'assimilation que les Grecs firent de la Saté égyptienne avec leur Héra et leur Junon, épouse et compagne de Zeus ou Jupiter.

On donne, dans la planche 19.2, une nouvelle image[288] de Saté: sa coiffure est peinte en blanc, ses chairs sont jaunes, et une tunique verte remplace les ailes du vautour (pl. 19). Le nom hiéroglyphique diffère aussi, quant à la forme de ses éléments, du nom gravé sur la planche précédente; le premier signe est composé d'une flèche croisée sur un javelot ou trait, armé d'un fer en forme de carreau; or, dans la langue égyptienne, la flèche, les armes à trait de tout genre, portent le nom de ⲥⲁϯ, Sati, ou ⲥⲁⲧⲉ, Saté[289]. On pourrait donc regarder ce nom comme formé d'abord d'un caractère figuratif; mais la présence des caractères phonétiques ⲧ et ⲉ à la suite du premier caractère, prouve que ce signe ne compte ici que pour le ⲥ seul, d'après le principe de l'écriture phonétique égyptienne, qui représente une lettre quelconque par l'image d'un objet dont le nom, en langue parlée, a cette même lettre pour initiale.

Le nom égyptien de la déesse ⲥⲁⲧⲉ, Saté, ou ⲥⲁϯ, Sati, dérive de la racine ⲥⲱⲧ ou ⲥⲁⲧ, projicere, spargere, jeter, lancer, répandre; et nous ajouterons que le mot Sati ou Saté, nom divin, pl. 19.2, 1 et 2, étant privé des caractères d'espèce, uræus et femme, qui en font un nom propre de déesse, exprime, dans les textes hiéroglyphiques, l'idée rayon (radius), lorsqu'il s'agit du soleil ou de la lumière; les flèches d'Apollon-Soleil trouvent donc aussi leur origine dans les monuments de la vieille Égypte, comme tant d'autres emblèmes des divinités grecques.

[279] Voir notre planche 1.

[280] Voir notre planche 6.

[281] Voir notre planche 14.4

[282] Voir notre planche 17.3.

[283] Voir notre planche 2.

[284] Voir notre planche 3.

[285] Voir notre planche 19.2, sujet de cet article.

[286] Voir notre planche 20.

[287] Musée royal du Louvre, salle des Dieux, statuette en bronze, numérotée A, 137.

[288] Extraite d'un monument du Musée royal de Turin, décrit dans l'explication de la planche nº 20.3.

[289] ⲥⲁⲧⲉ ou ⲥⲁϯ, Mucro, Cuspis, Telum, Sagitta. Voir le Dictionnaire de Lacroze, et la Scala magna, page 116.

[Illustration: 19.2.]

ANOUKÉ ou ANOUKI.

(ANUCIS, ANUCÈS, ISTIA, ESTIA, VESTA.)

LES savants qui jusques ici se sont occupés de la mythologie des Égyptiens, ont cru que ce peuple ne connut jamais de divinité dont les fonctions eussent quelque analogie avec l'Estia des Grecs, la Vesta des Romains. Ils appuyaient leur opinion sur l'autorité d'Hérodote, qui a dit en effet que les noms de Héra et d'Istia furent inconnus aux Égyptiens[290]. Mais le père de l'histoire ne parle que des noms seulement, sans prétendre, ni même insinuer, que les Égyptiens n'adorassent point de déesse dont les attributions eussent certains rapports avec celles de Héra et d'Istia de l'Olympe grec.

L'existence, dans l'ancienne religion égyptienne, d'une déesse que les Grecs postérieurs à Hérodote assimilèrent, à tort ou à raison, à leur Estia, est d'abord prouvée par le témoignage formel de Diodore de Sicile[291], qui nomme Estia parmi les divinités de l'Égypte.

L'importante inscription grecque découverte aux cataractes lève d'ailleurs toute incertitude à cet égard; car ce texte curieux nous apprend non-seulement que la déesse Estia était adorée dans le temple égyptien de l'île sainte de Sétès, mais il nous fait encore connaître le nom égyptien de cette déesse: la dédicace porte en effet ΑΝΟΥΚΕΙ ΤΗΙ ΚΑΙ ΕΣΤΙΑΙ, A ANOUKIS qui est aussi ESTIA. Cette précieuse synonymie a suffi pour nous conduire à distinguer, sur les monuments d'ancien style égyptien, les images de la déesse Anouké ou Anouki, personnage mythique dans lequel les Grecs du temps d'Evergète IIe croyaient retrouver Estia, l'une de leurs divinités nationales.

Dans l'inscription des cataractes, Anouké est immédiatement nommée après Ammon-Chnouphis et après Saté, le Jupiter et la Junon des Égyptiens; Osiris, Cronos, Hermès, ne sont mentionnés qu'après elle, et cela seul prouve le haut rang d'Anouké dans le Panthéon égyptien.

Ce rang distingué est démontré par les monuments originaux: deux bas-reliefs déja cités, rapportés de Thèbes par le comte de Belmore, et qui offrent la représentation des divinités de la famille d'Amon-Ra, nous montrent, conformément à l'inscription des cataractes, et dans le même ordre, le dieu CHNOUPHIS, la déesse SATÉ et la déesse ANOUKÉ[292].

Cette dernière est reconnaissable à son nom d'abord, et en second lieu à son costume particulier.

Son nom hiéroglyphique, composé de trois caractères phonétiques[293] le bras étendu ⲁ, la ligne brisée ⲛ, et le segment de cercle ⲕ, se lit ⲁⲛⲕ (Anouké, Anouki), et il est suivi de la marque du genre féminin ⲧ, et de l'Uræus, signe déterminatif des noms propres de déesses. La planche 20 porte un second nom symbolique, ou plutôt un titre de la déesse, encore inconnu.

La même planche nous montre ANOUKÉ[294] sous la figure d'une femme assise sur un trône; sa coiffure, ceinte d'un diadème auquel est attaché l'Uræus, insigne du pouvoir souverain, est surmontée de plumes ou feuilles de couleurs variées, que l'on pourrait prendre pour une fleur de lotus épanouie et engagée dans la coiffure, si sur d'autres monuments ces feuilles ou plumes n'étaient plus allongées, plus nombreuses, et n'affectaient la forme du beau chapiteau égyptien, composé de feuilles de palmier[295].

L'image de cette déesse n'est point rare sur les grands édifices de l'Égypte: nous citerons particulièrement deux grands tableaux sculptés dans le temple d'Ammon-Cnouphis à Éléphantine, construction du règne du Pharaon Aménophis, huitième roi de la dix-huitième dynastie, qui régna vers l'an 1687 avant Jésus-Christ, comme une preuve de l'antique existence du culte d'Anouké avant la venue des Grecs en Égypte. Dans l'un de ces tableaux, Anouké est encore à la suite d'Ammon Cnouphis et de Saté[296]; dans l'autre, le Pharaon Aménophis fait hommage d'une corbeille de fleurs à la déesse, qui, plus loin, accueille ce monarque, lève sur lui l'une de ses mains en signe de protection, et lui présente de l'autre l'emblème de la vie et le signe des panégyries ou des périodes d'années, comme pour lui promettre un règne long et heureux[297].

[290] Livre II, § 50.

[291] Livre I, § 13.

[292] Ces monuments sont une stèle et un bas-relief déja décrits dans l'explication de nos planches 19 et 19.2.

[293] Voir ce nom noté A dans notre pl. 19, où il a été mis par erreur, et pl. 20.3.

[294] Tirée de la stèle du comte de Belmore.

[295] Description de l'Egypte, Esné et Edfou, A, vol. I.

[296] Idem, A, vol. I, pl. 37, nº 1.

[297] Idem, ibidem.

[Illustration: 20.]

TPE, TPHÉ, ou TIPHÉ.

(URANIE, LA DÉESSE CIEL.)

LES grands monuments de la Thébaïde nous offrent de nombreuses représentations de l'Uranie égyptienne; et ces sculptures de très-grande proportion ne permettent point de méconnaître, dans la position habituelle du corps de cet être mythique, le Ciel même personnifié; la Déesse, toujours reconnaissable à sa coiffure particulière, formée de plumes ou de feuilles, est figurée sous la forme d'une femme dont le corps, placé horizontalement et allongé hors de toute proportion, embrasse un très-grand espace, circonscrit par les bras et les jambes qui retombent perpendiculairement.

Les deux côtés du Zodiaque d'Esné[298] sont cernés par deux de ces images symboliques de Tpé (le ciel); elle environne les signes astronomiques sculptés au plafond d'Hermonthis[299]. Un des bas-reliefs qui ornent le plafond du portique du grand temple, à Philæ, contient deux images de Tpé, superposées et inscrites l'une dans l'autre[300]. Un des plafonds du petit appartement qui renfermait le Zodiaque circulaire de Dendéra, présente trois figures de Tpé, pareillement inscrites les unes dans les autres; les Égyptiens exprimèrent ainsi, symboliquement, les différents cieux, les diverses régions célestes admises par leur cosmogonie. Enfin, les Signes, les Constellations et les Décans, figurés sur les deux parties du Zodiaque rectangulaire de Dendéra, sont encore compris entre les bras et les jambes de Tpé, qui porte ici la coiffure ordinaire des femmes; mais vers les mains et les pieds de ces images de la Déesse, est sculpté le signe hiéroglyphique (pl. 20.4, nº 1) qui, partout exprimant l'idée Ciel (Tpé), est ici le nom même de la Déesse.

Ce signe de l'idée Ciel est très-fréquemment employé dans tous les textes en écriture sacrée; il est constamment peint en bleu, couleur de la voûte céleste (pl. 20.4, numéros 1 et 2), et se montre même souvent parsemé d'étoiles (numéros 3 et 4); c'est un signe figuratif: les Égyptiens comparaient le ciel au plafond d'un édifice, et ceux de la plupart des temples sont en effet peints en bleu et parsemés d'étoiles. Il est à remarquer aussi que le corps de la déesse Tpé (le Ciel personnifié), tel qu'on l'observe dans les sculptures astronomiques, est disposé de manière à rappeler la forme générale de cet hiéroglyphe; l'imitation est plus visible encore à l'égard du signe hiératique de l'idée Ciel (pl. 20.4, nº 5).

Des monuments beaucoup plus anciens que ceux que nous venons de citer, nous offrent Tpé sous la forme nº III. Cette Déesse embrasse les tableaux astronomiques sculptés au plafond de l'un des tombeaux des anciens rois à Thèbes; la Déesse est nue; le corps entier est de couleur bleue; cinq disques sont dispersés sur son torse: ce sont cinq Planètes; un sixième disque (la Lune), est placé vers la bouche, et un Scarabée tenant un septième disque (le Soleil), est figuré vers les parties sexuelles. Le Ciel, ou plutôt Tpé (la Ciel, comme disaient les Égyptiens), était une essence spécialement femelle, et qui ne produisait que par la force génératrice du Soleil, dont l'essence mâle est exprimée par le Scarabée.

Les images de l'Uranie égyptienne, à Philæ et à Hermonthis, portent aussi l'indication des Planètes; sur un bas-relief de Dendéra, dessiné par M. le baron Denon[301], sept zones comprises entre les pieds et les bras de la Déesse, renferment des disques placés sur des barques, emblêmes connus des astres qui ont un mouvement régulier et visible.

[298] Description de l'Égypte, Antiq. vol. I, pl. 79.

[299] Idem, vol. I, pl. 96, nº 2.

[300] Idem, pl. X, nº 1.

[301] Voyage dans la haute et la basse Égypte, pl. 129, nº 4.

[Illustration: 20.2.]

ANOUKÉ ou ANOUKI.

(ANUCÈS, ANUCIS, ISTIA, ESTIA, VESTA.)

ON trouve aussi, sur les grands édifices construits par les Égyptiens sous la domination des Grecs et des Romains, la représentation de la déesse Anouké. On la voit sur l'une des faces latérales du portique d'Esné[302], assise toujours à la suite d'Ammon-Chnouphis, le dieu éponyme du temple, et recevant les offrandes d'un empereur romain dont la légende n'a point été copiée. A Déboud, en Nubie, on a figuré Anouké tenant dans ses mains le sceptre à fleur de lotus et le signe de la vie divine[303]. Enfin un bas-relief de Dendéra, dessiné par l'aimable et ingénieux baron Denon qui, le premier, fit bien connaître à l'Europe savante les merveilles de la Thébaïde, offre aussi une image de cette déesse tenant le signe de la vie[304].

Mais le monument le plus curieux du culte d'Anouké, que l'on puisse citer jusqu'à ce jour, est, sans contredit, un petit temple en bois sculpté et peint, faisant partie du Musée royal égyptien de Turin. Cet édifice, placé sur un traîneau, est précédé d'un petit portique soutenu par deux colonnes dont les chapiteaux portent une double tête de femme, celle même de la déesse Anouké, qui se distingue de la tête d'Hathôr, employée également dans les décorations architecturales, par des oreilles humaines, au lieu d'oreilles de vache. Sur le fût des deux colonnes on a gravé deux inscriptions hiéroglyphiques; celle de droite contient une invocation au dieu CHNOUMIS ou Chnouphis, seigneur du ciel, gardien de la contrée orientale, seigneur aux mille noms (polyonymos), modérateur du monde, etc., pour qu'il accorde tous les biens purs à un auditeur de justice, dont le nom n'est pas conservé. La légende de gauche est une prière adressée à la déesse Anouké, qualifiée de dame de la contrée orientale, dame du ciel, rectrice de tous les dieux, œil du soleil, etc.

Ce naos ou petite chapelle, de la forme d'un carré long, était évidemment dédié à la Vesta égyptienne, Anouké, puisque quatre inscriptions, dont deux sont composées chacune de quatre colonnes de caractères, et deux d'une seule colonne verticale, ont été gravées sur les deux montants et sur les battants de la porte, encore parfaitement conservés, et que ces légendes ne contiennent toutes que le nom et les titres de la déesse Anouké, déja inscrits sur l'une des colonnes du portique: c'est ce que démontre encore mieux la description des scènes sculptées et peintes sur deux des faces extérieures de cette petite chapelle.

On remarque sur la face latérale gauche le dieu Chnouphis et les déesses Saté et Anouké, assis sur des trônes, recevant les adorations d'un auditeur de justice nommé Kasi, lequel est accompagné de son père, de sa mère et de quatre de ses frères ou sœurs, comme l'indiquent des légendes particulières: ces personnages portent en main diverses offrandes et des bouquets de lotus. Ce tableau offre donc en premier lieu la Vesta égyptienne, associée aux deux grandes divinités Chnouphis et Saté, dont elle est, pour ainsi dire, inséparable, et auxquelles il est probable que les mythes sacrés attribuaient sa naissance; mais la face latérale droite de la chapelle nous montre Anouké-Vesta adorée séparément et avec tous les caractères distinctifs de la divinité principale de ce petit édifice. Assise sur un trône[305], dans un naos dont la corniche est surmontée d'une rangée d'uræus, la déesse tient dans ses mains le sceptre et l'emblème de la vie; devant elle sont un autel, un vase à libation et une fleur de lotus. Le naos est porté sur une bari ou barque sacrée, à deux gouvernails décorés de têtes d'épervier, emblèmes de la Providence, et dont la poupe et la proue ont été ornées de deux têtes de déesse mère avec des colliers. Vers la proue de la bari, décorée de l'œil droit, emblème du soleil, et en face d'Anouké, s'élève un riche bouquet de lotus; à côté sont placées d'autres offrandes. La bari sacrée est censée flotter sur le fleuve saint, duquel dérive un canal portant une autre barque thalamége, conduite par quatre rameurs; enfin, à la jonction du canal et du Nil, un personnage, probablement l'auditeur de justice Kasi, auquel appartenait la chapelle, égorge une victime sur un autel; un de ses frères épanche l'eau d'un grand vase placé sur une sellette; plus bas sont Kasi et toute sa famille, figurés en pied et de plus forte proportion.

Le seul fait que la déesse Anouké est représentée assise dans un naos porté sur une bari ou barque sacrée, suffirait d'ailleurs pour établir que cette petite chapelle lui était plus spécialement dédiée qu'aux autres divinités dont ce petit édifice en bois peint présente aussi les images.

[302] Description de l'Egypte, A, vol. I, pl. 47, le second tableau de la deuxième rangée.

[303] Monuments de la Nubie, par M. Gau, pl. 6; idem, pl. 13, nº. 9.

[304] Atlas du Voyage dans la haute et basse Egypte; Dendéra.

[305] Voir la planche 20.3.

[Illustration: 20.3.]

TPÉ, TPHÉ, ou TIPHÉ.

(URANIE, LA DÉESSE CIEL.)

LE systême mythologique des Égyptiens, quoique comprenant un nombre fort considérable de personnages susceptibles, pour la plupart, de revêtir plusieurs formes très-différentes, fut si bien ordonné, et la classification des Dieux y est tellement fixe et invariable, que le petit nombre de monuments originaux renfermés dans les collections publiques et particulières, étudiés avec soin, suffit pour conduire à des résultats certains; et leur comparaison, faite sans préjugé systématique, mène à des distinctions successives, par lesquelles on reconnaît toutes les différentes formes, le rang, le degré d'importance et les fonctions de chaque divinité égyptienne. Ce qu'un monument présente de vague et d'obscur est pleinement éclairci par un autre. S'il pouvait, par exemple, rester quelques doutes sur l'expression emblématique de la Déesse figurée sur nos planches précédentes (20.2 et 20.3), ils seraient entièrement levés par un simple coup d'œil sur notre planche 20.4.

Cette curieuse représentation de la Déesse Tpé, ou le Ciel personnifié, existe parmi les peintures d'un beau manuscrit hiéroglyphique, rapporté d'Égypte par M. Thédenat, et acquis par le Cabinet du Roi.

Le corps de la Déesse est disposé comme dans tous les bas-reliefs astronomiques; mais il est, de plus, entièrement couvert d'étoiles; sa coiffure n'a rien de particulier, et sa face est peinte en jaune, couleur affectée aux femmes dans les peintures égyptiennes; la disposition générale du corps se rapproche bien mieux ici, que sur les bas-reliefs astronomiques, de cette forme sémi-circulaire que l'erreur de nos sens nous fait attribuer à ce que nous nommons la voûte céleste.

Deux barques symboliques parcourent le Ciel, figuré par le corps étoilé de la Déesse; l'une, placée sur les parties inférieures de ce corps, monte, en se dirigeant des pieds vers la tête, comme l'indique le sens dans lequel est tournée la face du personnage principal, assis dans la barque, ou Bari sacrée. A sa tête d'Epervier, surmontée du disque, ornée de l'Uræus, on ne peut méconnaître ici le Dieu PHRÉ, le Soleil personnifié[306], et placé sur la barque, emblême habituel du mouvement des astres. Cette grande Divinité, qui tient sur ses genoux le signe de la vie divine, est assistée par deux personnages mythiques, Divinités Parèdres, dont il sera question ailleurs.

Phré, (le Soleil), paraît une seconde fois, dans sa barque sacrée; mais à la partie opposée du Ciel: ici la barque descend, comme l'indique la direction de la proue, et la face du Dieu tournée vers le bas.

Il est de toute évidence que ces deux barques expriment, symboliquement, la course du Soleil dans la vaste étendue des cieux; l'une, celle qui monte, désigne le Soleil à l'orient, et versant dans l'espace, des torrents de lumière, indiquée par les points de couleur rouge qui environnent la barque et le Ciel; l'autre, celle qui descend, nous montre cet astre quittant l'horizon, à l'instant où la lumière disparaît entièrement. Il n'est point inutile de remarquer, enfin, que le disque du soleil levant est peint de couleur d'or, tandis qu'à l'occident il est d'un rouge foncé.

Dans le manuscrit original, cette image, si bien caractérisée, de la Déesse Tpé, le Ciel, ou l'Uranie égyptienne, enveloppe une scène symbolique, que nous ferons connaître lorsque nous traiterons des divers personnages qui la composent.

[306] Voyez l'explication de la planche nº 24.

[Illustration: 20.4.]

SOVK, PETBE, PÉTENSÉTE.

(SUCHUS, CRONOS, SATURNE.)

PLUSIEURS mythographes, à l'exemple de Jablonski[307], ont avancé formellement que les Égyptiens n'adoraient aucune Divinité dont les attributions fussent analogues à celles du Dieu Grec Cronos, le Saturne des Latins. Mais l'existence d'un tel personnage dans le culte Égyptien est attestée par les témoignages les plus respectables de l'antiquité classique.

La vieille chronique, fragment précieux qui nous a conservé, en langue Grecque, le systême chronologique de l'Égypte, nomme parmi les Dynastes divins qui régnèrent avant les hommes, le Dieu Cronos[308]; Manéthon, prêtre Égyptien, écrivant l'histoire de sa patrie, place également un Dieu, qu'il appelle Κρόνος, à la manière grecque, parmi les Dynastes, et immédiatement avant Osiris[309]; Diodore de Sicile donne aussi Cronos pour une des principales Divinités de l'Égypte; il ajoute de plus que ce Dieu régna aussi dans cette contrée, et qu'ayant épousé la Déesse Rhéa, il fut, selon une certaine tradition, père d'Osiris et d'Isis[310]; cette dernière opinion est partagée par Plutarque[311]; enfin des médailles gréco-romaines des nomes de l'Égypte, offrent comme l'image d'une Divinité locale, celle du Cronos des Grecs, le Saturne des Latins, tenant sur sa main, selon la pratique employée dans la plupart de ces médailles de nomes, l'animal symbole vivant du Dieu Égyptien assimilé à la Divinité Grecque, et cet animal est un crocodile.

Une indication aussi précieuse a suffi pour nous faire retrouver la représentation du Saturne Égyptien dans les sculptures sacrées[312]; ce Dieu à tête de crocodile, et dont nous donnerons l'image et la description à la planche nº 22, porte un nom phonétique, qui se lit CBK ou CVK, Sevk, Sovk ou Sovg, et ce nom a été connu des anciens Grecs[313]. On retrouve ce même nom divin à côté du personnage de forme toute humaine, reproduit sur notre planche nº 21. C'est là incontestablement la forme la plus simple du Cronos Égyptien.

La coiffure du Dieu est surmontée de cornes de bouc souvent flanquées de deux uræus, comme celles de ce Dieu à tête de crocodile[314], parce qu'on supposait que cette Divinité avait régné sur l'Égypte. Dans l'ordre des Dynastes, Sovk était le dernier des douze Dieux, c'est pour cela qu'on lui donnait, parmi les Égyptiens, l'épithète Νεώτατος θεὸς, le plus jeune des Dieux[315]. Les cornes supportent deux grandes plumes ou feuilles de couleurs variées, et un disque, à cause de la planète de Saturne.

Les sculptures des temples nous montrent Sovk accueillant divers souverains de l'Égypte; ce Dieu donne le signe de la vie divine au Pharaon Aménophis II, dans un des bas-reliefs du temple de Chnouphis, à Éléphantine[316].

Sovk, comme toutes les Divinités Égyptiennes, reçut des noms et des surnoms différents. Il est appelé ΠΕΤΒΕ, Petbé, dans un manuscrit copte-thébain[317]; l'inscription Grecque des cataractes le surnomme ΠΕΤΕΝΣΗΤΗΣ, mot qui, transcrit en lettres coptes, ΠΕΤΗΕΝΣÈΤÉ, Pethensété, signifie, celui qui réside dans Sété; l'inscription établit en même temps que Sété est le nom Égyptien de l'île où ce monument a été découvert par M. Rüppel.

[307] Pantheon Ægyptorum, lib. I, cap. I, pag. 140 et 141.

[308] Voyez Georg. le Syncelle chronograp. pag. 40.

[309] MANETHO apud Euseb. Chronic. pag. 7.

[310] Bibliothec. lib. I, pag. 12.

[311] De Iside et Osiride.

[312] Voyez l'explication de notre pl. XXII.

[313] Voyez l'explication de notre planche 22.

[314] Idem.

[315] DIODORE de Sicile, Biblioth. liv. I, pag. 24.

[316] Description de l'Égypte Antiq. vol. I, pl. 36, nº 3.

[317] Catalog. MM. Coptic. Mus. Borg. pag. 457.

[Illustration: 21.]

SOVK.

(SUCHUS, CRONOS, SATURNE.)

LE dieu Sovk, qui, dans la planche nº 21, est totalement de forme humaine, se montre ici avec la tête de l'animal qui lui était spécialement consacré; c'est celle d'un crocodile, amphibie redoutable, qui peuple le grand fleuve auquel l'Égypte doit sa prospérité, et presque son existence. Les médailles grecques de l'Égypte, prouvent, en effet, que le crocodile fut l'emblême du Cronos Égyptien; une médaille d'Antonin, frappée à Alexandrie, montre, à son revers, le dieu grec Cronos, la tête surmontée d'un disque, en sa qualité de planète, la harpè dans la main gauche, et un crocodile sur la main droite. C'est ainsi que sur les médailles grecques des nomes d'Apollonopolis, de Thèbes, de Tentyra, d'Hermopolis, de Mendès, etc., les dieux Égyptiens répondant à Apollon, Zeus, Aphrodite, Hermès et Pan, se montrent au revers de ces médailles, costumés à la grecque, mais tenant aussi sur leurs mains un épervier mithré, un bélier, un épervier, un ibis et un bouc, animaux que les Égyptiens avaient consacrés à ces divinités, qui, presque toutes, en empruntent la tête sur les monuments du premier style.

Le crocodile fut choisi de préférence à tout autre animal, pour devenir le symbole de Souk, le Cronos ou Saturne Égyptien, le dieu du temps, parce que, selon la doctrine sacerdotale, cet amphibie est l'emblême du temps[318]. Dans le systême hiéroglyphique, diverses parties isolées du crocodile, expriment, de plus, des phénomènes célestes, qui tous ont servi de base aux divisions du temps. Les deux yeux de cet animal signifient le lever du Soleil ou d'un astre (Ἀνατολὴ); le crocodile recourbé désignait le coucher (Δύσις), et sa queue, les ténèbres, l'obscurité de la nuit (Σκότος)[319]. Les écrivains Grecs nous font connaître les villes de l'Égypte dans lesquelles le crocodile, ou plutôt le dieu dont cet animal fut l'emblême spécial, était principalement adoré; ce furent surtout Ombos, Coptos, et Arsinoé qui, avant le règne des Lagides, portait parmi les Grecs le nom de Crocodilopolis.

Les bas-reliefs du grand temple d'Ombos offrent, en effet, l'image du dieu à tête de crocodile, accompagné de son nom hiéroglyphique Ⲥⲃⲕ ou Ⲥⲃϭ sovk, Sovg, reproduite un très-grand nombre de fois, et occupant le premier rang dans une moitié du temple qui a été construit par les Égyptiens, en l'honneur des dieux SOVK et Aroëris, sous le règne de Ptolémée Philométor et de Ptolémée Évergète II son frère, dont les légendes royales couvrent toutes les parties de ce superbe édifice. Les médailles du nome Ombite, portent à leur revers un crocodile ayant la queue recourbée, absolument semblable à celui qui, sur les bas-reliefs Égyptiens, termine le nom hiéroglyphique du dieu SOVK[320], ou qui seul tient la place de ce nom lui-même, comme caractère figuratif.

Les médailles de Crocodilopolis ou Arsinoé, portent à leur revers soit un crocodile semblable, soit, comme les médailles de Coptos, l'image même de Cronos. Dans les temps antiques, on nourrissait dans le lac voisin d'Arsinoé, un crocodile qui, à l'époque même de Strabon, vivait des offrandes, en vin et en mets de différente nature, apportées par les dévots, et que les prêtres mettaient dans la gueule de l'amphibie apprivoisé. Ce savant géographe nous apprend aussi que ce crocodile sacré s'appelait Σουχος (Souchos), ce qui est le nom même du dieu SOVK, dont il était l'emblême; c'est ainsi que le bœuf sacré de Memphis et le bouc de Mendès, se nommaient Apis et Mendès, comme les dieux dont ils étaient les symboles; c'est encore ainsi que sur les bas-reliefs Égyptiens, les images des animaux sacrés, le bélier, l'ibis, le schacal, le crocodile, etc., portent les noms hiéroglyphiques Amon, Thouth, Anébo et Sovk, qui sont ceux des dieux mêmes qu'ils représentent symboliquement.

[318] CLÉMENT d'Alexandrie, Stromat., liv. V, page 566.

[319] HORAPOLLON, liv. I, hierogl. 68, 69 et 70.

[320] Voyez la planche au signe (3).

[Illustration: 22.]

BOUTO,

LETÔ, LATONE, NYX, LES TÉNÈBRES PREMIÈRES.

ON remarque, parmi les innombrables images de personnages mythiques, sculptées sur les grands édifices de l'Egypte, celles d'une Déesse dont la carnation est presque constamment verte: mais l'attribut particulier qui la distingue de Néith, d'Athyr, de Selk, d'Isis, et de toutes les autres divinités femelles des trois ordres, est la partie inférieure de la coiffure Pschent ornée du lituus, qui couvre toujours sa tête. Son nom, en écriture sacrée, est composé d'un caractère symbolique présentant à l'œil la forme de deux arcs réunis et liés par leur partie convexe; ces armes, quelquefois accompagnées de deux flèches croisées, sont suivies des signes caractéristiques du genre féminin.

En étudiant avec soin les légendes hiéroglyphiques tracées à côté de ces images, j'ai reconnu qu'elles se rapportaient, sans aucun doute, à deux personnages mythiques bien distincts, puisque on lit dans les unes les titres: Grande Mère GÉNÉRATRICE DU SOLEIL[321], ou bien MÈRE DU SOLEIL[322]; et dans les autres, ceux de Grande Déesse Mère, FILLE DU SOLEIL. Il est évident que, dans la théogonie égyptienne, il exista deux Déesses qui eurent les mêmes attributs et presque le même nom: mais l'une, considérée comme mère du dieu Phrè ou du Soleil père de tous les Dieux du second ordre et aïeul de tous ceux du troisième, appartenait incontestablement à la classe des plus anciens Dieux qui, au nombre de huit, formaient le premier et le plus haut degré de la hiérarchie céleste; l'autre Déesse, en sa qualité de fille du Soleil, était nécessairement rangée parmi les divinités du second ou du troisième ordre. Il est démontré en effet, par la comparaison des textes égyptiens en écriture sacrée, que l'ordre généalogique des divinités, fixe pour l'ordinaire le rang de chacune d'elles.

Les titres honorifiques portés par la Déesse figurée sur notre planche 23, ne permettent point de douter que ce personnage ne jouât un rôle important dans les mythes sacrés de l'Egypte. La mère du Soleil ou du Dieu Phrè, devait nécessairement appartenir à la première classe des Dieux; et si l'on recueille les documents que les anciens auteurs nous ont transmis sur la Déesse égyptienne Bouto, il deviendra évident que cette même planche nous en offre l'image.

En effet, Hérodote nous apprend que Bouto fut une des plus anciennes divinités de l'Egypte, et qu'on la comptait au nombre des Dieux du premier ordre (note 3). Les Grecs qui, en donnant aux divinités égyptiennes des noms tirés de leur propre mythologie, suivirent des règles constantes fondées sur une ancienne communication entre les deux peuples, assimilent constamment à leur Déesse Létô (la Latone des Romains), celle que l'on appelait Bouto parmi les Égyptiens[323]; comme cette dernière, la Létô des Grecs passait pour être la mère du Soleil (Apollon). Enfin l'identité de ces deux personnages sera complètement prouvée, si nous recherchons l'expression symbolique que chacun des deux peuples rattachait à ces Déesses. Selon les Grecs qui, en cela comme dans les attributions données à la plupart de leurs Dieux, se sont conformés aux vieilles traditions égyptiennes, Létô était le symbole de la Nuit, ou plus directement, des ténèbres primordiales qui enveloppaient le monde[324]: c'est sous un pareil point de vue que les Egyptiens considérèrent Bouto, ainsi que le prouve incontestablement le choix seul de l'animal qui devint son symbole vivant. La Mygale, ou Musaraigne, fut l'emblême de la Latone égyptienne, et les corps embaumés de ces animaux sacrés étaient déposés dans les sépulcres de la ville éponyme de Bouto[325]. On a cherché, dans les temps anciens, à expliquer cette consécration, en disant que la Déesse s'était métamorphosée en mygale pour échapper à la rage de Typhon[326]; mais cette idée-là est purement grecque, et Plutarque nous a conservé à cet égard la véritable tradition égyptienne. «La Mygale, dit-il, a reçu des honneurs divins parmi les Égyptiens, parce que cet animal est aveugle, et que les TÉNÈBRES sont plus anciennes que la LUMIÈRE»[327]. La Mygale, et par conséquent la Déesse Bouto, furent donc le symbole de l'antique nuit, des ténèbres primordiales antérieures à la lumière.

Ces divers textes d'anciens auteurs, et presque tous ceux que nous aurons l'occasion de rapporter dans l'explication des planches relatives à la Déesse Bouto, ont été rapprochés par Jablonski qui les cite dans son Panthéon[328]. Mais ce savant mythographe, sacrifiant à son système favori qui fut de ne voir, dans la plupart des Déesses égyptiennes, que les emblèmes des diverses phases de la Lune, a récusé, sans raison, les témoignages de l'antiquité, et prononçant arbitrairement que le passage de Plutarque sur la Mygale n'était point conforme à la doctrine des Egyptiens, a prétendu reconnaître dans Bouto, non la Nuit personnifiée, ce qu'elle était réellement, mais une simple allégorie de la Pleine-Lune[329]. On peut voir dans l'explication de nos planches 14, 14.2, et 14.3, que la Lune, divinité mâle chez les Égyptiens, ne put avoir que des rapports très-éloignés avec la série entière des Déesses égyptiennes.

[321] Voyez notre planche 23, lég. nº. 1.

[322] Statue gravée dans le Tome VII du musée Pio-Clémentin. (Pl. A des Preuves.)

[323] HÉRODOTE, liv. II, §. CLVI.

[324] PHURNUTUS, de Natura Deorum, cap. II.--PLUTARQUE, de festo Dedal. apud platœenses.

[325] HÉRODOTE, liv. II. §. LXVII.

[326] ANTONINUS LIBERALIS, fab. 28.

[327] PLUTARQUE, Sympos., lib. IV, quæst. V.

[328] Lib. III, cap. IV.

[329] Idem. §. 8. 13.

[Illustration: 23.]

BOUTO,

NOURRICE DES DIEUX.

CETTE déesse, l'emblême de l'antique Nuit ou des ténèbres primitives, source féconde d'où sortirent une foule d'êtres vivants, fut considérée par les Egyptiens ainsi que dans la cosmogonie des Grecs et de la plupart des peuples orientaux, comme cette obscurité première qui, enveloppant le monde avant que la main toute puissante du Démiurge eût créé la lumière et ordonné l'univers, renfermait dans son sein les germes de tous les êtres à venir. Aussi, les vers des orphiques, vénérables débris de la plus ancienne théologie des Grecs, et qui contiennent des doctrines conformes, sur presque tous les points, à celles des Egyptiens[330], donnent-ils à la déesse Nyx (la Nuit primitive), les titres de Πρεσϐυγένεθλ' ἀρχὴ πάντων, première née, commencement de tout, Οἰκε θεῶν, habitation des Dieux, et celui de Θεῶν γενέτειρα, génératrice des Dieux, titres qui répondent exactement aux qualifications grande Déesse mère des Dieux, et génératrice des Dieux Grands, données à Bouto dans les légendes hiéroglyphiques gravées sur la tunique d'une statue qui tient dans ses mains une image de divinité placée dans un petit Naos[331]. Un monument semblable, mais de basalte vert, et seulement d'un pied de hauteur, a jadis existé dans la collection de feu l'abbé de Tersan; il représente, d'après l'inscription hiéroglyphique sculptée sur le dos du personnage, Aménoftèp fils d'Horus et de Tsenisis, et petit-fils du roi Psammitichus second, tenant aussi un petit naos dans lequel la déesse Bouto est figurée en plein relief. Tous les individus nommés dans cette inscription, prennent le titre de chéri de Bouto, divinité qui paraît avoir été la protectrice des Pharaons de la XXVIe dynastie égyptienne.

On donnait avec raison le surnom de MÈRE DES DIEUX à la déesse Bouto, puisque, unie au dieu Phtha, elle avait enfanté Phrè ou le Soleil, desquels naquirent ensuite tous les autres Dieux. Hélios ou le Dieu-Soleil des Grecs, passait aussi pour fils de la déesse Nyx[332] (la Nuit).

Le culte de la déesse Bouto, divinité du premier ordre, et l'une des émanations directes d'Amon-ra, fut très répandu en Egypte. Plusieurs villes lui furent consacrées, et portèrent même son nom, si nous en croyons les Grecs; Hérodote[333] parle, d'une manière très-détaillée, de la ville de Bouto située en basse Egypte vers l'embouchure de la Branche sébénnytique; le temple de la Déesse était orné de portiques d'une vaste étendue, et renfermait cette fameuse chapelle monolithe qui avait plus de cinquante pieds dans tous les sens. Il paraît même que le bras du Nil qui se jetait dans la mer à une petite distance de cette ville, avait reçu le surnom de Branche thermoutiaque en l'honneur de la Déesse; car le mot que les Grecs ont écrit Θέρμουθις, Τερμουτὶς, Θερμουτὶς et Θερμοὺτ, nous paraît être la transcription exacte d'un titre porté par les grandes déesses de l'Egypte, et surtout par Bouto, titre écrit ϫⲣⲙⲟⲩⲧ, Tjermout ou Djermout dans les textes hiéroglyphiques, et signifiant grande ou puissante mère. Une seconde ville du même nom, située au nord de Memphis et sur la rive occidentale du Nil, adorait spécialement la mère des Dieux Bouto, circonstance qui fit donner à ce lieu, par les Grecs, le nom de Létopolis, la ville de Léto ou Latone.

Bouto passait aussi, dans la croyance des Egyptiens, pour la nourrice de certains Dieux. On disait qu'Isis avait confié à cette divinité ses deux enfants Horus et Bubastis; et ce précieux dépôt fut caché dans l'île de Chemmis située dans le lac voisin de la ville de Bouto, île que la Déesse rendit flottante pour dérober les deux jumeaux aux poursuites et aux recherches de Typhon.

La singulière image de Bouto, reproduite sur notre planche 23.2, est tirée du fameux torse Borgia, sur lequel sont représentées la plupart des divinités égyptiennes; un sujet semblable est figuré sur un scarabée de la riche collection de M. Durand, ainsi que sur une petite statue qui appartient à M. Julliot[334]; la Déesse caractérisée par la portion inférieure du Pschent, qui couvre sa tête, donne son sein à deux crocodiles qu'elle semble allaiter avec tendresse. Cette scène fait-elle allusion à l'enfance d'Horus et de Bubastis, élevés secrètement sur les eaux du lac sacré; ou bien se rapporte-t-elle à l'éducation de quelques autres divinités? c'est ce qu'il est impossible de décider entièrement dans l'état actuel de nos connaissances sur les mythes sacrés de l'Egypte.

[330] HÉRODOTE, liv. II, §. LXXXI.

[331] Voyez le musée Pio-Clémentin, tome VII. Pl. A des Preuves.

[332] Ὅν αἰόλα Νὺξ..... Τίκτει. Ἅλιον Ἅλιον αἰτῶ. SOPHOCLE, trachin. v. 93 et suiv.

[333] Livre II, §. CLV et CLVI.

[334] Delaulnaye, Histoire des Religions.

[Illustration: 23.2.]

AHA, AHI, AHÉ ou ÉHÉ,

LA VACHE DIVINE.

LE taureau, le bœuf et la vache, qui vivent dans des climats si opposés, jouent aussi un grand rôle dans le systême cosmogonique et les croyances religieuses de nations qui sont d'origines différentes; l'Europe, l'Afrique et l'Asie, ont également compris ces animaux dans leurs rites, leurs symboles et leurs allégories; et les voyageurs racontent qu'on montre encore au Japon, dans une pagode célèbre, un taureau d'or massif placé sur un autel: son cou est orné d'un collier précieux, et il frappe de ses cornes un œuf flottant sur la surface des eaux. Les docteurs du pays expliquent très-bien cette action: cet œuf, au temps du chaos, contenait le monde et flottait sur les eaux; il se fixa sur une matière solide venue du fond de la mer à sa surface par l'attraction de la lune; et un taureau, dont ces docteurs ne disent pas l'histoire, fit sortir le monde de cet œuf en le frappant avec ses cornes: en même temps il anima l'homme par son souffle. Tous les mythographes ont aussi parlé, bien ou mal, du taureau et de la vache figurés sur les monuments religieux des Égyptiens. Nous aurons bientôt l'occasion de montrer le taureau dans une scène symbolique très-intéressante pour l'explication de quelques traditions grecques; nous nous occuperons d'abord de la vache divine qui se voit fréquemment dans les monuments de l'ancienne Égypte.

La dernière grande division des Rituels funéraires égyptiens, qui contient les oraisons et les supplications adressées au nom du défunt aux plus grandes divinités du pays, à celles qui tenaient le rang suprême dans les régions célestes, présente presque toujours, parmi les peintures qui la décorent, l'image d'une vache décorée d'ornements assez variés, mais dont la tête est constamment surmontée d'un disque peint en rouge, et flanquée de deux grandes feuilles ou plumes de couleurs variées. Le col de cet animal est orné d'un collier, auquel est suspendu tantôt l'emblème de la vie divine (la croix ansée), tantôt la tête de femme à oreilles de vache, symbole de la Vénus égyptienne[335]. Le corps de la vache est blanc ou bien peint en jaune clair, et la housse qui parfois le recouvre est ordinairement rouge.

Le nom hiéroglyphique de cette génisse sacrée se présente sous plusieurs formes différentes, mais exprimant toutes les mêmes sons d'une manière plus ou moins complète. La forme la plus ordinaire (légende nº 2), peut se transcrire en lettres coptes ⲁϩⲁ, ⲁϩⲉ, ⲁϩⲓ, ou bien ⲉϩⲉ, ⲉϩⲓ. La légende nº 3 ne diffère de la précédente que par l'emploi d'un caractère homophone, la feuille à la place de l'oiseau, et la légende nº 4 n'en est qu'une abréviation terminée par le caractère ⲧ, signe du genre féminin, exprimé dans les autres noms hiéroglyphiques par ⲧ et ⲥ, marques constantes de ce genre dans la langue égyptienne parlée. Dans quelques textes, au lieu du nom propre même, on lit la simple qualification LA GRANDE VACHE-REINE ou déesse (légende nº 5).

L'importance du rôle que jouait dans la mythologie égyptienne cette génisse considérée non comme un simple animal sacré nourri dans un temple, mais comme forme symbolique propre à un être divin, est suffisamment dénotée par la légende nº 1 qui accompagne souvent son image dans les papyrus hiéroglyphiques: AHÉ (vache) la grande, GÉNÉRATRICE DU DIEU SOLEIL.

[Illustration: 23.3.]

Ainsi le dieu Phré ou le dieu soleil (Hélios) qui, dans la théogonie égyptienne, fut considéré comme le père de tous les dieux de la seconde ou de la troisième classe, devait la naissance à la vache Ahé; cet être mythique fut donc aussi une des principales divinités, l'une des plus anciennes et par suite des plus vénérées, puisque, dans l'olympe égyptien, l'ordre seul de la naissance réglait toujours le rang et l'importance de chaque divinité.

L'extrême incertitude des signes de voyelles, dans la partie phonétique de tous les textes hiéroglyphiques, ne nous permet point encore de décider si le nom de la grande vache sacrée, lu ⲁϩⲉ (AHÉ) ou ⲁϩⲓ (AHI), doit être rapporté au mot égyptien ⲁϩⲉ ou ⲁϩⲓ, LA VIE, vita, l'AME (anima), ou bien aux mots ⲁϩⲏ[336] ou ⲉϩⲉ (AHI, ÉHÉ) qui, dans différents dialectes de la langue égyptienne, signifient bœuf et vache. J'avoue, toutefois, que la présence habituelle de l'image d'une vache à la suite de ce nom propre phonétique, me porte à préférer le second rapprochement au premier, et à ne voir, dans le groupe hiéroglyphique phonétique, que les sons de la langue parlée répondant au caractère figuratif VACHE qui les suit immédiatement. Je pourrais citer un très-grand nombre de groupes phonétiques accompagnés ainsi d'un caractère figuratif représentant au propre l'objet exprimé par les signes de son.

On a déja dit (explication des planches 23 et 23.2) que, selon la doctrine égyptienne telle que les monuments eux-mêmes nous la présentent, le dieu Phré, ou le soleil, était regardé comme le premier né de la déesse Bouto, ou la nuit primordiale personnifiée. La vache divine AHÉ étant aussi produite comme mère du même dieu par des autorités semblables, il est tout naturel de penser que cette vache ne fut qu'une des formes symboliques données à la déesse Bouto considérée dans certaines attributions particulières. C'est ce que confirme pleinement le tableau emblématique gravé sur notre planche 23.4, que je trouve sculpté, au milieu d'une foule d'autres également importants, sur le fameux torse égyptien qui fit jadis partie de la belle collection du cardinal Borgia.

La vache divine est debout sur un énorme uræus ou aspic, dont la tête est celle d'un lion surmontée du disque solaire; l'uræus est ailé, et sa queue se termine par une tête de bélier. Au col de la vache est suspendu l'emblème de la vie divine, et on a figuré vers ses pieds antérieurs l'œil sacré, symbole du soleil. Le bélier, emblème d'Amon-Ra, comme le prouve sa coiffure décorée des deux longues plumes du dieu, est accroupi et repose sur le dos de la vache AHÉ.

Il serait difficile, sans risquer de tomber dans de très-graves erreurs, de vouloir pénétrer, d'après l'état actuel de nos connaissances sur les mythes sacrés des égyptiens, dans le sens intime du tableau symbolique figuré sur le torse du musée Borgia. Contentons-nous d'y reconnaître avec certitude la mère du soleil mise en contact avec le démiurge Amon-Ra, le père des dieux et la source première de toute génération céleste et terrestre. La légende en caractères hiéroglyphiques, qui accompagne et explique en quelque sorte cette bizarre composition, établit clairement ce que de simples considérations tirées de faits reconnus nous portaient à supposer déja, savoir: que AHÉ, ou la vache divine, n'est qu'une des formes emblématiques de la déesse Bouto, la Latone égyptienne. L'inscription de ce tableau porte en effet (planche 23.4, légende nº 1): Bouto-Ahé génératrice du soleil, ou si l'on veut Bouto vache génératrice du soleil. Les mots ⲁϩⲉ, et ⲙⲁⲥ (génératrice), sont écrits en abrégé dans le texte original.

[335] Voyez planches 17.2, 17.3, et leur explication.

[336] ISAIE, I, 3; texte baschmourique.

[Illustration: 23.4.]

RÉ, RI, PRÉ, PHRÉ, ou PHRI.

(HÉLIOS, LE SOLEIL.)

LE Dieu suprême Ammon-Cnouphis, et son fils, le Dieu Phtha, ou Phtah, occupaient les deux premiers rangs parmi les personnages mythiques de la théologie égyptienne; car Nèith, émanation d'Ammon, ne formait, au fond, qu'un seul Être avec le Premier Principe qui l'avait manifestée. Ammon et Phtah régnaient dans le monde intellectuel, dans le monde supérieur; un Être, moins ancien que les deux autres, gouvernait l'univers matériel, le monde physique: c'était PHRÉ, ou le Dieu-Soleil.

Cet Être divin, l'Œil du Monde et l'Ame de la Nature[337], était fils de Phtha[338], l'Intelligence active qui organisa l'Univers; Phré régna après son père: c'est le second des Dynastes de l'Égypte.

Les représentations de Phré sont très-multipliées dans les sculptures des grands monuments. Il s'y montre sous une forme humaine; mais avec une tête d'Épervier, surmontée d'un disque, habituellement peint de couleur rouge; c'est l'image du disque solaire. Les Égyptiens donnaient à ce Dieu une tête d'Épervier «Parce que cet animal est fécond et de longue vie; il semble, plutôt que tout autre volatile, devoir être l'emblême du Soleil; car, doué, par la Nature, d'une puissance particulière et occulte, il tient ses yeux fixés sur les rayons de cet astre; c'est pour cela que le Soleil; considéré comme le Seigneur de la Vision, est ordinairement représenté Hiéracomorphe (sous une forme d'Epervier)»[339].

Cette planche nous offre, en effet, le Dieu avec une tête d'Épervier; le disque placé sur sa tête est entouré par le corps du Serpent Uræus, emblême de la puissance suprême, et qui rappelle le règne du Dieu avant les Dynasties humaines. Cette belle image de Phrè est tirée d'un des bas-reliefs du tombeau royal découvert, à Thèbes, par M. Belzoni.

Les deux premiers signes de la légende nº 1, sont phonétiques, et forment la syllabe PH (Rè), qui est le nom du Soleil, et du Dieu, lui-même, en langue égyptienne. Le groupe suivant, dans lequel domine l'Épervier, ayant la tête surmontée du disque, est le nom symbolique du Dieu, dont les deux signes précédents indiquent la prononciation; les quatre derniers caractères répondent aux mots égyptiens, NOUTE NAAF NEB MPÈ, Dieu-Grand, Seigneur du Ciel, titres ordinaires de cette Divinité. Les groupes hiéroglyphiques 2 et 3, sont des variantes figuratives des mêmes noms divins, et répondent aux mots RÈ NOUTE, le Dieu Rè; le nº 4 n'en diffère que par la forme symbolique du signe final Dieu; les variantes 5 et 6, montrent le disque du Soleil, décoré de l'Uræus, comme celui qui surmonte la tête du Dieu. On a placé, sous le nº 7, les formes hiératiques de ce nom divin, qu'on trouve fréquemment tracé en lettres grecques, et écrit ΦΡΗ ou ΦΡΙ, sur les pierres gravées gnostiques ou basilidiennes. ΦΡΗ n'est que le mot égyptien ΡΗ (Rè ou Ri), précédé de l'article du genre masculin Φ (Ph). On disait ΦΡΗ, Phrè ou Phri, en dialecte memphitique, et ΠΡΗ, Prè ou Pri en dialecte thébain.

Comme le Dieu Phtah, son père, le Dieu Phrè était le protecteur spécial des souverains de l'Égypte, que l'on considérait comme membres de la famille de cette Divinité: aussi les Pharaons, les Lagides, et les Empereurs romains, portent-ils constamment, dans leurs légendes hiéroglyphiques, les titres fastueux: Fils du Soleil, Né du Soleil, Fils préféré du Soleil, Approuvé par le Soleil, Roi, comme le Soleil, des régions inférieures et supérieures.

[337] IAMBLICH., de Mysteriis.

[338] MANETHON, cité par Georges le Syncelle, Chronograph..

[339] HORAPOLLON, Hieroglyph. liv. I, §. 6.

[Illustration: 24.]

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