L'ÉPERVIER,
EMBLÊME VIVANT DE PHRÉ (LE SOLEIL).
PARMI les images d'animaux sacrés, figurées sur les monuments égyptiens de toutes les époques, celles de l'Épervier sont, sans aucun doute, les plus multipliées; et cela vient de ce que cet oiseau fut à la fois l'emblème de plusieurs divinités différentes. Aussi le trouve-t-on représenté au revers des médailles de neuf des Nomes de l'Égypte, soit seul, soit placé sur la main d'un grand nombre de personnages mythiques dont les attributions furent cependant bien distinctes. Mais alors l'épervier porte toujours des insignes particulières, lesquelles caractérisent, d'une manière très-précise, chacune des divinités dont il devient successivement le symbole.
Selon les préjugés populaires, cet oiseau affectionnait particulièrement l'Égypte, et si nous écoutons Ælien, «les Égyptiens choisissaient deux éperviers pour les envoyer observer les îles désertes de la Libye; les Libyens célébraient ce voyage par une fête, et les deux oiseaux se fixaient dans celle des îles qui leur paraissait la plus convenable; là, ils faisaient leurs petits en sûreté, chassaient aux moineaux et aux colombes; enfin, lorsque leurs petits étaient assez forts pour voler, ils les reconduisaient en Égypte comme dans leur véritable patrie[340].» On savait aussi que cet oiseau est susceptible de s'attacher par les bienfaits; les Égyptiens les captivaient par la douceur des mets; ainsi apprivoisés, les éperviers devenaient très-familiers et ne faisaient jamais de mal à ceux qui leur avaient prodigué de si bons traitements[341]. Ils rendaient d'ailleurs, disait-on, de véritables services à l'homme en détruisant les cérastes, les scorpions et autres petites bêtes venimeuses[342].
C'est à cause de ces bienfaits envers la terre d'Égypte qu'il purgeait du reptile le plus dangereux, et parce que l'on citait la fécondité et la longévité de cet oiseau, qu'il devint d'abord pour les Égyptiens le signe symbolique de l'idée Dieu[343]. Mais supposant aussi que l'épervier était d'une nature ignée, comme le soleil, et très-destructeur, comme ce même Dieu à la colère duquel ils attribuaient les maladies pestilentielles[344]; persuadés enfin que seul d'entre les êtres vivants, l'épervier avait la faculté de fixer ses yeux sur le disque éblouissant du soleil[345], ils le consacrèrent d'abord à cette grande divinité qu'ils représentaient emblématiquement sous la forme même d'un épervier[345].
Cet oiseau de proie fut ainsi introduit dans les sanctuaires de l'Égypte, comme une image vivante du dieu Phrè ou le soleil personnifié. Sa représentation est reproduite dans des poses très-variées, soit sur les bas-reliefs qui décorent les grands édifices de l'Égypte, soit dans les peintures des catacombes et des cercueils de tous les âges. Mais partout l'épervier, emblème de Phrè, est spécialement caractérisé par une image du disque solaire placé sur sa tête, ainsi qu'on le voit dans notre planche 24.2, extraite des riches peintures qui couvrent l'enveloppe intérieure d'une momie du cabinet de M. Durand.
C'est ce disque souvent orné de l'uræus, qui distingue l'épervier symbole du soleil, roi du monde physique, des divers éperviers sacrés, emblêmes de la déesse Hathôr et des dieux Phtah-Sokari, Mandoulis, Aroéris, Horus, etc., etc. On doit remarquer aussi que l'épervier, la tête surmontée du disque, forme, dans l'écriture hiéroglyphique, le nom symbolique du soleil.
Les légendes gravées sur notre planche 24.2, sous les numéros 1, 2, 3 et 4, sont communes au dieu Phrè et à l'épervier son emblème: la première, le soleil-dieu, est symbolico-figurative; la seconde est purement symbolique, le soleil; la troisième est formée du nom phonétique du soleil RÈ, suivi du nom symbolique; la quatrième est la forme hiératique des légendes hiéroglyphiques 1 et 2.
Ceux d'entre les Égyptiens qui avaient une dévotion particulière pour le dieu Phrè, nourrissaient avec soin des éperviers; aussi a-t-on découvert assez fréquemment dans les catacombes de l'Égypte, des momies de ces oiseaux préparées avec une certaine recherche.
[340] ÆLIAN. de Naturâ animal. lib. II, cap. 43.
[341] Idem. lib. IV, cap. 44.
[342] EUSEB. Præpar. Evangel. lib. II, §. 1.
[343] CLÉMENT d'Alexandrie, Strom. liv. V, pag. 566 d.--HORAPOLLON, hiéroglyph. liv. I, §. 6.
[344] Idem. Strom. liv. V, pag. 567.
[345] HORAPOLLON, hiérog. liv. I, §. 6.
[Illustration: 24.2.]
LE SPHINX DU DIEU PHRE,
OU DU SOLEIL.
QUOIQUE PHRÉ, ou le Dieu-soleil, reçût de l'Égypte entière un culte très-solennel, et que peu de grandes divinités aient été l'objet de tant d'hommages, ses représentations au propre offrent, en général, peu de variétés soit dans l'ensemble, soit dans les détails des attributs; tandis que certains Dieux et quelques Déesses d'un rang très-inférieur à celui du premier né de Phtha, se montrent, sur les monuments, sous des formes très-différentes, soit qu'ils empruntent la tête de divers animaux, soit par le changement des emblêmes et des décorations qui servent à les distinguer dans telle ou telle de leurs attributions divines. Mais si les images du Dieu Phré sont presque toujours semblables, il existe une très-grande variété dans les symboles consacrés à rappeler l'idée de cet être bienfaisant, de ce roi conservateur du monde physique.
Parmi ces emblêmes, dont il a paru indispensable de comprendre la série entière dans ce recueil, l'animal fantastique gravé sur cette planche n'est pas un des moins importants; et quoique jusqu'ici on ait voulu regarder le Sphinx comme un emblême exclusif des mystères du débordement, de la terre d'Égypte, ou de tout autre phénomène céleste ou terrestre, il est indubitable que le Sphinx est, dans certaines occasions, un symbole du soleil ou du Dieu Phré, sur les monuments d'ancien style égyptien. La légende hiéroglyphique, peinte à côté de celui que nous publions aujourd'hui, contient textuellement, en effet, l'expression des idées RÉ (le soleil) DIEU GRAND SEIGNEUR DU CIEL: c'est le texte même d'une formule inscrite sur l'obélisque transporté jadis d'Égypte à Rome pour être érigé dans le grand cirque, formule qu'Hermapion a rendue très-littéralement par les mots Ἥλιος θεὸς μέγας δεσπότης οὐρανοῦ[346].
Ce sphinx, tiré d'une magnifique momie de la collection égyptienne de S. M. le roi de Sardaigne, existe sur le premier cercueil, au milieu de peintures d'autant plus curieuses, que plusieurs présentent, contre l'ordinaire des monuments de ce genre, un véritable intérêt historique. Le défunt, qui tenait un rang distingué dans l'ordre sacerdotal puisqu'il était voué au culte des souverains de la XVIIIe dynastie égyptienne, est représenté à genoux devant un autel chargé de pains sacrés et de fleurs de lotus. Auprès des offrandes et sur un piédestal richement décoré, repose le sphinx symbolique du soleil: la tête humaine barbue et le corps du lion, sont de couleur verte; une housse couvre son dos, et un grand uræus ailé s'élève en grands replis au-dessus de la croupe de l'animal fantastique, et exprime la puissance royale dont le Dieu Phré, considéré comme le père des rois, était en quelque sorte la source et le prototype. Une petite image de la Déesse Saté (la Junon égyptienne), assise entre les pattes antérieures du sphinx, paraît se rapporter à la même idée.
Le sphinx, qui est ici un emblême du Dieu Phré, n'a jamais indiqué, comme c'est l'opinion commune, la présence de cet astre dans les signes du Lion et de la Vierge; cette explication était d'autant moins fondée, que la tête humaine de la plus grande partie des sphinx de travail véritablement égyptien, est une tête mâle, caractérisée par la barbe, ce qu'on ne saurait rapporter à l'astérisme de la Vierge. Le seul passage des écrivains classiques, relatif à cet animal fantastique, et qui soit en harmonie parfaite avec les faits démontrés par les monuments, se trouve dans Clément d'Alexandrie, Ve livre des Stromates, où on lit[347] que le sphinx, chez les Égyptiens, fut le symbole de la force unie à la prudence ou à la sagesse: la première de ces qualités était exprimée par le corps entier du Lion τὸ σῶμα πᾶν λέοντος, et la seconde par la face d'homme, τὸ πρόσωπον ἀνθρώπου, unie au corps de l'animal.
Le sphinx étant ainsi, dans les anaglyphes, le signe de deux qualités essentiellement propres à toutes les essences divines et aux êtres mortels les plus favorisés des Dieux, devint, par cela même, un emblême commun à la plupart des divinités du premier et du second ordre, et aux souverains de l'Égypte. J'ai reconnu, en effet, sur les monuments, un grand nombre de Dieux et de Déesses, de Pharaons, de Lagides et d'Empereurs, représentés sous la forme même d'un sphinx; ce qui exclut toutes les interprétations tirées de l'Astronomie ou des phénomènes naturels, qu'on a voulu donner de cet emblême.
On distingue les sphinx, images symboliques des différentes divinités, par les insignes caractéristiques de chacune d'elles, placées sur la tête du monstre. Le disque solaire peint en rouge ou en vert, surmonte la coiffure du sphinx emblême du Dieu Phré, et rappelait aux Égyptiens la force et la sagesse de l'être céleste qui, dans leur système cosmologique, régissait et gouvernait l'univers matériel.
[346] HERMAPION, voy. Ammien-Marcellin, liv. XVII, ch. IV.
[347] Ἀλκῆς τε αὖ μετὰ συνέσεως ἡ σφίγξ. Τὸ μὲν σῶμα πᾶν λέοντος, τὸ πρόσωπον δὲ ἀνθρώπου ἔχουσα. Strom., lib. V, p. 671; édit. d'Oxfort.
[Illustration: 24.3.]
DJOM, DJEM, ou GOM,
(L'HERCULE ÉGYPTIEN.)
LES Grecs connurent trois personnages mythiques du nom d'Hercule; le plus moderne vécut peu de temps avant la guerre de Troie: c'était le fils d'Alcmène et le petit-fils d'Alcée[348]; le second était l'Hercule Crétois[349]; et le plus ancien de tous fut l'Hercule Égyptien, dont les travaux et les exploits ont été attribués par les Grecs à leur héros national, né à Thèbes de Béotie[350]. Hérodote, qui convient n'avoir jamais entendu parler dans aucun endroit de l'Égypte de cet Hercule si connu des Grecs[351], nous a transmis de précieux détails sur l'Hercule Égyptien.
«Hercule, dit-il, est un Dieu très-ancien chez les Égyptiens, et, comme ils l'assurent eux-mêmes, il est du nombre de ces douze Dieux qui sont nés des huit premiers Dieux, 17000 ans avant le règne d'Amasis[352].» Diodore de Sicile est d'accord, à cet égard, avec le père de l'histoire, lorsqu'il avance que l'Hercule Égyptien parut, dès le premier établissement de la race humaine sur la terre, époque depuis laquelle les Égyptiens, assure-t-il, comptaient bien plus de 10000 ans[353]. Ce Dieu rendit la terre habitable, en la délivrant des animaux féroces[354]. Ainsi, l'Hercule Égyptien était un Dieu de la seconde classe qui se composait de douze Divinités émanées des huit Grands Dieux de la première, parmi lesquels Ammon-Chnouphis, Nèith, Phtah, Mendès et Phré, occupaient les principaux rangs. Il paraît, comme on le verra dans la suite, que les Dieux de la seconde classe ne furent, pour la plupart, que des Parèdres de ceux de la première que nous venons de nommer.
Le culte d'Hercule était très-répandu en Égypte, et remontait aussi, selon Macrobe, à l'antiquité la plus reculée; ce personnage mythique était considéré comme l'emblême de la Force Divine, Virtus Deorum; et on lui attribuait, ainsi qu'on le fit en Grèce, la défaite des Géants ennemis des Dieux[355]. Nous apprenons enfin par Plutarque, dans son Traité d'Isis et d'Osiris, que les Égyptiens croyaient que leur Hercule habitait le disque solaire, et qu'il faisait avec cet astre le tour de l'univers.
Cette dernière indication nous a fait reconnaître, dans les peintures des manuscrits et dans les bas-reliefs des temples, les formes variées que les Égyptiens donnèrent à leur Hercule. Ce Dieu est figuré sous une apparence toute humaine, et porte ordinairement sur sa tête, ou dans sa main, une longue feuille ou plume, dont la partie supérieure est arrondie et recourbée. Ses chairs sont constamment rouges, et l'Hercule-Égyptien, comme l'a dit Plutarque, accompagne, en effet, presque toujours le Dieu Phré (le Soleil), lorsque cette grande Divinité est suivie, sur les monuments, par ses divers Parèdres. Dans un des bas-reliefs moulés dans la grande salle du tombeau royal découvert à Thèbes par M. Belzoni, l'Hercule-Égyptien, tel que nous venons de le décrire, est placé dans la barque du Soleil, à côté du disque lui-même. Dans la seconde partie du Rituel funéraire, dont les papyrus, trouvés sur les momies, sont des copies plus ou moins complètes, l'Hercule-Égyptien accompagne encore le Dieu-Soleil[356]. Il en est ainsi dans une foule d'autres peintures ou sculptures.
L'Hercule Égyptien gravé sur notre planche 25, a été copié à Biban-el-Molouk, par la Commission d'Égypte, dans le cinquième tombeau royal de l'est[357]; la légende hiéroglyphique tracée à côté de ce personnage, renferme son nom propre et sa filiation (numéros 1 et 2). Le nom propre est composé ici, comme partout ailleurs, de deux caractères, 1º d'une plume ou feuille, semblable à celle que le dieu porte sur sa tête; la valeur phonétique de ce signe nous est encore inconnue; 2º de l'oiseau que nous appelons provisoirement la caille, et qui, dans toutes les légendes hiéroglyphiques, exprimant indifféremment les lettres O, OU et V, a pour homophone, le lituus (lég. nº 3). La filiation est indiquée par l'oie, la ligne perpendiculaire, et le disque solaire suivi de la ligne perpendiculaire, ce qui donne Sché ou Sé-Ré, ou bien, Si-Ri, c'est-à-dire, Fils du Soleil: l'Hercule Égyptien est ordinairement qualifié de Dieu grand, Fils du Soleil, Seigneur Suprême (voyez la pl. nº 25.2).
[348] DIODORE de Sicile, Biblioth. Histor. lib, III, p. 208, C.
[349] IDEM, ibidem.
[350] Idem, p. 207, C, et 208; et lib. I, p. 21.
[351] HÉRODOTE, lib. II, §. XLIII et CXLV.
[352] IDEM, ibidem.
[353] DIODORE de Sicile, Biblioth. Histor. lib. I, p. 21, D.
[354] Idem, p. 21, A.
[355] MACROB. Saturn. lib. I, cap. 20.
[356] Description de l'Égypte, Antiq. vol. II, pl. 7, col. 81 à 79.
[357] Idem, Antiq. vol. II, pl. 91, nº 2.
[Illustration: 25.]
DJOM, DJEM OU GOM,
(SEM, CHÔN, L'HERCULE ÉGYPTIEN.)
LA valeur phonétique de la sorte de plume, ou feuille arrondie à sa partie supérieure, qui est le premier signe du nom hiéroglyphique du personnage que nous considérons comme l'Hercule égyptien, étant encore inconnue, il devient très-difficile de décider, parmi les diverses transcriptions du nom égyptien de ce dieu données par les auteurs classiques, laquelle est la plus exacte, et celle qu'il conviendrait d'adopter définitivement: selon les uns, le nom d'Hercule, en langue égyptienne, était Chôn (ΧΩΝ)[358]; selon d'autres, ce fut Gignôn ou Gigôn; ΓΙΓΝΩΝ, οἱ δὲ ΓΙΓΩΝ[359]; enfin, d'après l'extrait du Canon des rois thébains par Ératosthène, il semblerait que ce même nom était ΣΕΜ, puisque, dans ce texte important, on interprète le nom du pharaon Σεμφρουκρατης par HERCULE HARPOCRATE. Jablonski[360] a pensé que les noms Χων et Σεμ n'étaient que des altérations du mot égyptien ϫⲱⲙ (Djôm ou Gôm) qui, dans les composés, prend aussi en effet la forme de ϫⲉⲙ (Djem) et exprime les idées force et puissance. Ce rapprochement présente tous les caractères de la probabilité: nous n'en adopterons toutefois les conséquences que provisoirement. Le nom de l'Hercule égyptien se terminant par une voyelle ou une diphtongue dans l'écriture sacrée, et paraissant peindre plutôt les sons sou, soou ou gaôu, que djom ou djem, le hasard peut, d'un instant à l'autre, décider cette question, en nous fournissant le moyen de déterminer la véritable valeur alphabétique du premier hiéroglyphe de ce nom divin.
Il est possible aussi que ce dieu eût, comme une foule d'autres, plusieurs noms différents, de la même manière qu'on le représentait sous des formes et avec des attributs très-variés. La planche ci jointe nous montre l'Hercule égyptien sous des apparences toutes nouvelles: ses chairs sont de couleur verte comme celles du dieu Phtha, son aïeul; une ample tunique, coupée de bandes horizontales de diverses couleurs, le couvre jusqu'au bas des jambes, et deux longues plumes bleues s'élèvent au-dessus de sa coiffure. L'original de cette figure, dont je dois une copie à l'amitié de M. Huyot, est sculpté de fortes proportions sur un des piliers de la première salle de la grande excavation d'Ibsamboul, le plus majestueux monument de la Nubie, et dont l'exécution est due au règne fameux du Pharaon Ramsès, plus connu sous le nom de Sésostris. Le conquérant y est représenté faisant une riche offrande à l'Hercule égyptien, accompagné ici, comme partout ailleurs, par une déesse qui, comme lui, reconnaît le dieu Phré pour son père.
On retrouve l'image de ce même dieu, 1º sous un costume absolument semblable, si ce n'est que les plumes qui surmontent sa coiffure sont plus nombreuses, dans un bas-relief des piliers du tombeau royal découvert à Thèbes par Belzoni: Hercule présente l'emblème de la vie céleste au Pharaon Ousirei-Akenchérès, par les ordres duquel ce vaste hypogée fut creusé à grands frais;
2º Parmi les caractères hiéroglyphiques inscrits sur les quatre faces du petit obélisque existant au musée britannique, monument qui paraît avoir été érigé par un Pharaon de la XXe dynastie: le nom de ce roi est toujours précédé du titre chéri d'Hercule, exprimé par le caractère figuratif de ce dieu assis et la tête ornée d'un large faisceau de plumes;
3º Enfin dans une stèle funéraire du musée de Turin. La scène principale de ce bas-relief représente le défunt Satéroui, fils de Tathé, adorant Osiris, président de la région inférieure: ce juge suprême des morts est debout entre l'Hercule égyptien, dont la longue tunique est quadrillée en forme de damier, et la déesse sa sœur, qui présentent à l'époux d'Isis une chaîne formée des emblèmes réunis de la vie céleste, de la stabilité et du bonheur, la croix ansée, le nilomètre et le sceptre à tête de coucoupha.
[358] Etymologicum magnum.
[359] HESYCHII Lexicon.
[360] Pantheon Ægyptiorum, lib. II, III, p. 188.
[Illustration: 25.2.]
ATMOU, OTMOU, TMOU.
(HÉRON.)
MALGRÉ les profondes recherches et la vaste érudition de P. E. Jablonsky, le siècle dernier ne put se former une idée claire du système religieux de l'ancienne Égypte. Ce savant avait pris pour guides les écrivains grecs et latins qui parlaient, occasionnellement, des mythes sacrés et des croyances jadis en vigueur dans les sanctuaires de Thèbes et de Memphis. Il crut possible, avec le seul secours des notions rares, partielles, et isolées les unes des autres, que fournissent ces auteurs, de recomposer un tableau complet de la théogonie égyptienne. Mais sans noter ici les erreurs commises, soit dans le rang assigné à certaines divinités, soit dans leur ordre généalogique, ou même en déterminant leurs attributions spéciales, nous remarquerons surtout que les monuments égyptiens font connaître une foule de personnages mythologiques et présentent une nombreuse série de noms divins dont on chercherait vainement la trace dans les écrivains classiques: cette observation s'applique très-particulièrement au dieu représenté sur les planches 26, 26.2, 26.3 et 26.4 de ce recueil.
Que ce personnage ait occupé un rang distingué dans le Panthéon de l'ancienne Égypte, et qu'il ait appartenu à l'une des plus hautes classes de divinités, ce sont là des faits mis hors de toute discussion par la fréquence des images de ce dieu sur les monuments des divers ordres, et par celle des invocations qui lui sont adressées dans le grand Rituel des morts ou livre de la manifestation à la lumière[361], ainsi que dans les tableaux et les stèles d'adoration.
Le nom de ce dieu a été diversement orthographié dans les manuscrits hiéroglyphiques et hiératiques, comme dans les inscriptions gravées sur les temples et les monuments funéraires. On a recueilli toutes ses variations pl. 26.2 (numéros 1, 2, 3 et 4), et pl. 26.4 (numéros 3, 4, 5, 6 et 7). La forme la plus simple (pl. 26.4, numéros 6 et 7) se trouve constamment reproduite dans tous les textes hiératiques, sans aucune modification, telle qu'on la donne ici pl. 26.2, nº 4. Réduit ainsi à ses véritables éléments, ce nom, composé des signes phonétiques ⲁ ou ⲟ, ⲧ et ⲙ, suivis parfois du signe de la voyelle ⲟⲩ[362], se prononçait ⲁⲧⲙⲟⲩ ou bien ⲟⲧⲙⲟⲩ, et par abréviation ⲧⲙⲟⲩ; car le signe initial, la feuille de roseau ⲁ ou ⲟ, se trouve fréquemment omis dans les légendes hiéroglyphiques[363]. La forme hiératique de ce nom divin n'offrant jamais de caractère équivalent au caractère figurant un traîneau, qu'on remarque assez habituellement dans le même nom écrit en signes hiéroglyphiques, établit suffisamment que ce caractère n'est qu'un simple déterminatif du sens même de ce nom, sans entrer pour rien dans sa prononciation. Quant au signe qui termine le groupe phonétique ⲁⲧⲙ (pl. 26.4, nº 7), c'est encore un signe déterminatif du nom entier, et il appartient à la classe des caractères figuratifs, car il reproduit l'image même du dieu dont il accompagne le nom.
ⲁⲧⲙⲟⲩ est en effet habituellement représenté sous une forme tout humaine: ses chairs sont peintes de couleur rouge ou de couleur verte (pl. 26.2). Le dieu, assis sur un trône et tenant dans ses mains les insignes de la vie et de la bienfaisance divine, porte sur sa tête la grande coiffure royale, le pschent, symbole de la domination sur les régions supérieures et inférieures: cette coiffure dénote à elle seule l'étendue des attributions du dieu, et ne permet point de le ranger parmi les divinités d'un rang ordinaire; aussi le trouve-t-on toujours, dans les peintures ou les bas-reliefs représentant des scènes mystiques, associé à des divinités d'un ordre très-relevé.
[Illustration: 26.]
Un tableau funéraire, peint sur bois[364], nous montre le dieu Atmou ayant en main les emblèmes combinés de la bienfaisance, de la vie et de la stabilité, marchant immédiatement après le dieu Phré, et suivi du dieu Thoré, d'Osiris, d'Horus, ainsi que des deux divines sœurs Isis et Néphtys. Atmou conserve ce même rang dans la prière tracée au-dessous de ces images, prière dans laquelle chacune de ces six divinités est successivement invoquée. Une autre scène symbolique, peinte dans la troisième partie de tous les exemplaires complets du Rituel des morts, prouve aussi, non-seulement qu'Atmou tenait, dans le système théogonique égyptien, un rang supérieur à celui d'Osiris et des dieux de la troisième classe, mais encore que des divinités de la seconde, telles que Sôou et sa sœur Tafné, Sèv et sa sœur Netphé, ne marchaient qu'après lui dans la hiérarchie céleste. Il s'agit de la vignette de l'un des chapitres du Rituel des morts, intitulé Adoration au dieu Phré (le soleil), se mouvant dans sa bari; on y a représenté[365] le soleil, sous la forme de l'épervier sacré, dans un disque porté sur le vaisseau, et assisté de neuf divinités, dont la première est Atmou, après lequel sont assis les dieux et déesses de la seconde et de la troisième classe, que nous venons de citer. Le texte explicatif de cette scène symbolique, transcrit sur notre planche 26.4, nº 2, porte en effet: Ceci est l'image de l'épervier divin dans la bari; la couronne des régions supérieures est sur sa tête; il est honoré par ATMOU, SÔOU, TAFNÉ, SÈB, NETPHÉ, OSIRIS, HORUS, ISIS et NÉPHTYS. L'étude des monuments égyptiens nous a d'ailleurs appris que, dans toute peinture ou tout bas-relief, l'ordre dans lequel les divinités sont placées indique invariablement le rang et l'importance relative de chacune d'elles.
Il faut donc, d'après les faits précédemment exposés, considérer Atmou comme le chef des dieux de la seconde classe, et le placer immédiatement après le dieu Phré, le dernier des dieux de la première, dans le système théogonique égyptien, divinité avec laquelle Atmou se montre partout dans une liaison fort intime sous le rapport des attributions et des emblèmes; ses titres les plus ordinaires: Dieu grand[366], seigneur du monde matériel[367]; dieu grand, seigneur du ciel[368], l'assimilent en général aux êtres mythiques les plus importants, mais au dieu PHRÉ ou le SOLEIL en particulier.
Il y a plus, un grand nombre de monuments démontrent l'identité de Phré et d'Atmou, ou, en d'autres termes, établissent clairement qu'Atmou n'est qu'une des nombreuses formes du dieu Phré qui, lui-même, n'était qu'une forme sensible d'Amon-Ra.
Notre planche 26, calquée sur une magnifique momie du Musée de Turin, nous offre ces deux divinités réunies en une seule, comme ne permet point d'en douter la légende hiéroglyphique ⲣⲏ-ⲧⲙⲟⲩ ⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲏⲃ-ⲧⲟ, le dieu RÉ-TMOU, seigneur du monde matériel, inscrite au-dessus de ce personnage, dont la tête est celle de l'oiseau sacré du soleil, l'épervier, unie à un corps humain, et dont les chairs sont de couleur verte, teinte souvent affectée au corps entier du dieu Atmou, lorsqu'on le représente sous une forme tout humaine[369]. Le fouet placé dans la main droite du dieu, et le pedum ou sceptre à crochet, qu'il tient de la gauche, expriment assez clairement les attributions incitatrices et modératrices de cette double divinité. La fille aînée du dieu Phré, la déesse Vérité ou Justice (Thmei), caractérisée par la plume d'autruche fixée à sa coiffure au moyen d'un riche diadème, obombre le dieu de ses ailes étendues, et rappelle l'idée des chérubins qui figuraient également avec leurs ailes éployées parmi les décorations de l'Arche d'alliance et celles du sanctuaire des enfants d'Israël.
Un nombre très-considérable de tableaux peints sur bois, ou de stèles d'adoration sculptées et de diverses matières, établissent cette combinaison de Phré et d'Atmou[370] en un seul être mystique, et sous le nom composé de PHRÉ-ATMOU, c'est-à-dire le Soleil-Atmou. Mais cette image sacrée reçoit quelques modifications, suivant que l'artiste a voulu indiquer dans cette forme complexe la prédominance de l'un ou de l'autre des éléments qui la constituent. Si l'acte d'adoration est plus particulièrement adressé à la forme de Phré qu'à celle d'Atmou, on représente le dieu avec une tête d'épervier surmontée du disque, debout et en mouvement, les jambes séparées[371], et couvert du court vêtement égyptien appelé schenti. Dans le cas contraire[372], d'étroites bandelettes enveloppent le corps entier du dieu, et lui donnent l'apparence d'une momie à tête d'épervier ornée du disque solaire. C'est là en quelque sorte la momie du dieu Phré lui-même. (Voir notre planche 26.3, calquée d'après un tableau peint sur bois, du Musée de Turin.)
Cette circonstance très-remarquable nous conduit directement à conclure que le dieu Atmou, considéré sous le rapport cosmologique, n'est autre chose qu'un symbole du soleil mourant, l'image mystique de l'astre du jour arrivé à la limite occidentale de l'horizon, et entrant dans l'hémisphère inférieur. On sait que les idées occident, nuit, mort et enfer, furent toujours en Égypte, comme en beaucoup d'autres contrées, dans une étroite connexion, et même presque identiques.
[Illustration: 26.2.]
L'autorité des monuments confirme pleinement cette conclusion. Il existe dans les Musées égyptiens de l'Europe, et en particulier dans ceux de Paris et de Turin, plusieurs tableaux, peints sur bois, contenant des actes d'adoration aux deux formes du soleil Phré et Atmou. Ces tableaux présentent une disposition toute particulière; le haut en est occupé par le disque ailé orné d'uræus[373], l'emblème du premier Hermès ou la lumière primitive; la partie inférieure contient une prière, plus ou moins étendue, adressée aux dieux Phré et Atmou, qui sont représentés séparément dans le milieu du tableau, debout, adossés, et recevant l'un et l'autre les offrandes de l'adorateur, dont l'image est figurée deux fois à cet effet. Phré tient toujours la DROITE du tableau, la GAUCHE étant toujours réservée à ATMOU. Or les mots droite et ORIENT, gauche et OCCIDENT, sont synonymes dans l'écriture sacrée égyptienne; Phré est donc le soleil à l'Orient ou dans l'hémisphère supérieur, et Atmou le soleil à l'Occident ou dans l'hémisphère inférieur. Aussi parmi les peintures d'un cercueil de momie[374], représentant, à la droite et à la gauche, des cynocéphales adorant les emblèmes de Phré et d'Atmou, lit-on à la DROITE la formule: Adoration au dieu soleil dominant dans la station ORIENTALE du ciel; tous les humains tiennent la vie de sa lumière[375]; et à GAUCHE: Adoration au dieu soleil possesseur des biens dans la station OCCIDENTALE du ciel[376], possesseur des biens dans la contrée de Onkh (c'est-à-dire de la vie). Les titres donnés à ces deux divinités dans les tableaux d'adoration, sont absolument les mêmes sur un monument de ce genre existant au Musée royal du Louvre[377]. Le suppliant, un prêtre d'Amon-Ra roi des dieux, donne, par exemple, au dieu Phré les titres de dieu sauveur, dominant dans la station orientale du ciel, grand esprit, etc.; et au dieu Atmou, ceux de dieu sauveur, soleil Atmou, possesseur des biens dans la contrée de la vie; et ce dernier dieu y reçoit enfin la qualification bien remarquable de lion de la nuit[378] ou gardien vigilant de la nuit, si on veut prendre le lion dans un sens tropique.
Les deux points extrêmes de la course apparente du soleil, de l'Orient à l'Occident, se trouvent ainsi symbolisés sous les noms de Phré et d'Atmou; considérés métaphysiquement, l'un préside à l'hémisphère supérieur de l'univers toujours lumineux, habité par des essences éternelles; et l'autre est censé parcourir et gouverner l'hémisphère inférieur, siége des ténèbres, et qu'habitent des êtres soumis à une vie mortelle. Phré domine sur l'Orient, et Atmou sur l'Occident: au premier se rapporte l'œil droit symbolique, et au second l'œil gauche: de là vient aussi que, dans le Rituel funéraire, dont un des chapitres contient la consécration de chacun des membres du corps humain à l'une des divinités de l'Égypte, le défunt dit: Ma tempe DROITE appartient à l'esprit du soleil dans le jour, et ma tempe GAUCHE à l'esprit d'Atmou dans la nuit[379]; enfin dans les litanies d'Osiris et des autres dieux, lesquelles font partie du grand Rituel funéraire, le dieu Phré-Atmou est appelé le germe des autres grands dieux, ou le germe mâle des autres dieux grands[380]: une telle qualification dénote à elle seule l'importance de ce double personnage mythique.
On rencontre souvent parmi les objets tirés des catacombes de l'Égypte, de petites pyramides en pierre calcaire ou en granit, dont les quatre faces, chargées de sculptures, reproduisent toujours, à très-peu de chose près, les mêmes scènes; toutes sont évidemment relatives au soleil et à son culte: l'une des faces offre l'image en pied du dieu PHRÉ hiéracocéphale ou celle de son épervier symbolique portant le disque au-dessus de sa tête; sur la suivante est le dieu ATMOU, sous forme humaine, coiffé du pschent; la troisième représente le scarabée à ailes arrondies éployées, symbole constant du dieu Thoré; et sur la quatrième face se voit l'image de l'adorateur, souvent accompagné de plusieurs membres de sa famille, élevant ses bras suppliants vers la face sur laquelle est sculptée l'image de Phré, circonstance démontrant que celle-ci est bien la face initiale du monument, celle qui présente en effet la forme première du dieu soleil. Ces pyramides réunissent ainsi, dans une même adoration, toutes les formes symboliques du soleil; savoir, Phré, Atmou et Thoré; ce dernier, considéré cosmologiquement, n'est encore qu'une forme du même dieu: la plupart des tableaux et des stèles d'adoration au soleil ajoutent constamment en effet le nom de Thoré à ceux de Phré et d'Atmou.
[Illustration: 26.3.]
La seconde forme divine du soleil, Atmou, en sa qualité de recteur des régions inférieures, était supposé exercer une influence directe sur la terre et ses habitants. Les rois lui payaient en particulier un tribut constant d'adorations et d'hommages, et les grands monuments témoignent de ces actes de piété des Pharaons par les titres mêmes que prennent ces princes dans les inscriptions qui les décorent. Sur l'obélisque occidental de Louqsor, le pharaon Ramsès II est qualifié de roi deux fois aimable, comme Atmou. Le titre chéri d'Atmou a été donné à Ramsès-Sésostris, dans l'inscription qui décore la face occidentale du magnifique obélisque de la porte du Peuple à Rome; sur l'obélisque du Panthéon, le pharaon Apriès ou Ouaphré est traité de bien aimé d'Atmou dieu grand qui réside dans la contrée de la vie; l'obélisque de Saint-Jean de Latran, celui de Florence et celui de Monte-Citorio, honorent d'un titre analogue les anciens rois Mandouei, Ramsès-Sésostris et Psammétichus Ier. Le pouvoir royal fut mis sous la protection immédiate d'Atmou, qui accordait un long règne aux souverains qu'il voulait favoriser: c'est ce que l'on peut induire naturellement des titres de chef des attributions royales comme Atmou, et de roi possesseur des années comme Atmou, que prend Ramsès-Sésostris sur deux monuments très-remarquables[381]; une même induction doit résulter encore mieux du titre royal modérateur des modérateurs engendrés d'Atmou, donné à Ramsès II sur l'un des obélisques de Louqsor. On en doit conclure que les rois eux-mêmes furent mystiquement regardés comme des enfants d'Atmou, dont ils étaient les représentants sur la terre. Cela explique enfin la qualité de fils d'Atmou[382] dont se pare Ramsès-le-Grand dans les inscriptions des obélisques du Panthéon, de Florence, et de Tanis: sur ce dernier monument, dont le dessin m'a été communiqué par M. Pacho, le courageux explorateur de la Cyrénaïque, on traite le conquérant égyptien d'Aroéris puissant, fils d'Atmou, roi seigneur du monde, etc., Ramsès, etc.; et cette formule répond mot pour mot à l'une des formules initiales jadis sculptées sur un obélisque érigé par le même roi Ramsès, et dont Hermapion[383] a donné une traduction fidèle en ces termes: Απολλων κρατερος ΥΙΟΣ ΗΡΩΝΟΣ Βασιλευς οικουμενης ΡΑΜΕΣΣΗΣ, le puissant Apollon, fils de Héron, le roi du monde, Ramessès, etc. Cette traduction grecque a d'autant plus d'importance pour nous, qu'elle prouve (et c'est le seul témoignage à citer à ce sujet) que le dieu égyptien Atmou ne fut point tout-à-fait inconnu aux Grecs: on voit en effet par le texte précité qu'ils l'appelaient ΗΡΩΝ, Héron, nom qui n'a aucun rapport réel de son avec l'égyptien Atmou, mais auquel il serait tout aussi difficile d'attribuer une origine purement grecque: n'est-ce là que la transcription d'un nom ou d'un surnom égyptien d'Atmou, que l'on retrouvera peut-être dans quelque texte hiéroglyphique? c'est ce que nous n'oserons décider. Notre seul but, tout en notant cette synonymie, n'a été que de faire connaître l'influence directe que le dieu Atmou était censé exercer sur la terre et sur les rois qui la gouvernaient, d'après les idées égyptiennes.
Ce même dieu régissait encore l'une des plus importantes portions de l'hémisphère inférieur, l'Amenthès ou l'enfer égyptien, et les monuments qui lèvent toute espèce de doute sur cette nouvelle attribution d'Atmou, abondent dans les musées royaux de l'Europe, ainsi que dans les collections particulières. Nous citerons seulement ici un tableau, peint sur bois, appartenant au Musée royal du Louvre, et représentant le dieu Thoth-Psychopompe, conduisant l'ame d'une femme au pied du trône d'Atmou. Le dieu, assis, est coiffé de la moitié inférieure du pschent, et son corps paraît enveloppé de bandelettes comme celui d'une momie ordinaire[384]. Ajoutons qu'on a dessiné à l'entrée du cinquième tombeau royal à l'ouest dans la vallée de Biban-el-Molouk, à Thèbes[385], un bas-relief présentant une scène d'un haut intérêt, dont nous traiterons plus en détail dans la suite: il suffit de dire ici qu'on y voit le dieu Atmou exerçant les fonctions de juge suprême des ames dans l'Amenti, et décidant de leurs futures transmigrations. On trouvera d'ailleurs dans le Rituel funéraire des preuves multipliées et irréfragables de l'influence directe que cette divinité était supposée exercer sur les ames des morts. Les défunts le traitent habituellement de père[386] dans les invocations qu'ils lui adressent, et le dieu lui-même prend le titre de père des personnages défunts, dans les légendes qui décorent certaines momies. On lit, par exemple, à côté d'une image d'Atmou peinte, ainsi que celles de plusieurs autres divinités, sur le cercueil d'une momie de femme du Musée royal: Voici ce que dit le dieu Atmou, seigneur du monde matériel, etc., à Ouaranès, fille de Pachopsch: Je suis venu te visiter, MOI QUI SUIS TON PÈRE[387]. Les autres dieux ou déesses peints sur ce même cercueil adressent des paroles analogues à la défunte, en se déclarant être la mère, le fils ou les frères de cette même défunte.
Ainsi les mythes égyptiens symbolisèrent dans le personnage d'Atmou le soleil à l'Occident, le soleil dans l'hémisphère inférieur, régissant en même temps les choses terrestres, et réglant le sort des ames dans les demeures infernales.
[361] Voir la partie de ce livre sacré hiéroglyphique gravée dans la Description de l'Egypte, A, vol. II, pl. 72, colonnes 21, 103, 34; pl. 73, col. 81; pl. 74, col. 33; pl. 75, col. 110, 100, 125, 97, 94.
[362] Voir la légende du dieu sur notre planche 26 et pl. 26.2, nº 4.
[363] Pl. 26.2, numéros 1, 2, 3; pl. 26.4, numéros 3, 4 et 5.
[364] Appartenant au Musée de Turin.
[365] Voir notre planche 26.4, nº 1.
[366] Idem, nº 8.
[367] Idem, nº 10.
[368] Idem, nº 6.
[369] Voir notre planche 26.2.
[370] Voir les variantes d'orthographe de ce nom, pl. 26.2, nº 5.
[371] Tableaux peints des Musées du Vatican, de Turin et de Paris.
[372] Tableaux des Musées de Paris, de Lyon et de Turin.
[373] Voir nos planches 15.3 et 15.4, ainsi que leur explication.
[374] Numéroté O, 7, dans ma Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles X.
[375] Ce texte est gravé sur notre planche 26.4, nº 13.
[376] Idem., pl. 26.4, nº 14.
[377] Nº A, 310 de ma Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles X.
[378] Pl. 26.4, nº 15.
[379] Manuscrit hiératique du Musée royal, pl. 26.4, numéros 16 et 17.
[380] Rituels funéraires hiératiques et hiéroglyphiques des Musées de Paris et de Turin.
[381] Sur les obélisques de Louqsor et la statue de Sésostris du Musée royal de Turin.
[382] Planche 26.4, nº 18.
[383] Dans AMMIEN MARCELLIN, Rerum gestarum, lib. XVII, cap. 4.
[384] Tableau numéroté A, 309, dans la Notice des Monuments égyptiens du Musée Charles X.
[385] Description de l'Egypte, A, vol. II, pl. 83, nº 1.
[386] Voir le Rituel funéraire gravé dans la Description de l'Egypte, A, vol. II, pl. 74, col. 34, etc., etc.
[387] Momie notée O, 7, dans la Notice du Musée Charles X.
[Illustration: 26.4.]
MANDOU, MANDOU-RÉ, MANDOU-RI.
(MANDOULIS.)
L'UTILITÉ des inscriptions grecques recueillies avec tant de soin et de persévérance par les voyageurs Belzoni, Burckhardt, Cailliaud et Gau parmi les ruines de l'Égypte, ne se borne point à l'accroissement de nos connaissances sur l'administration politique et sur l'état civil des habitants de ce pays, durant la domination grecque et romaine. Elles fournissent quelquefois aussi des notions d'autant plus précieuses sur la religion et le culte national des Égyptiens, qu'elles viennent confirmer, en s'accordant avec eux, les résultats du même ordre antérieurement déduits de l'étude d'inscriptions conçues en anciens caractères égyptiens. L'explication de notre planche nº 7 a déja prouvé la vérité de cette assertion: celle de notre planche 27 donnera un nouvel exemple des ressources qu'on peut trouver dans ce rapprochement.
D'après une inscription grecque copiée par un voyageur anglais, M. Bailie[388], sur un des temples de Calabsché (l'ancienne Talmis) en Nubie, cet édifice fut principalement consacré au culte d'un dieu égyptien nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ Mandoulis; et un grand nombre d'actes d'adoration, Προσκυνήματα, écrits en langue grecque et tracés sur les murailles ou dans le voisinage du même temple, témoignent aussi que la divinité locale était ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ, personnage mythique auquel on donne constamment le titre de ΚΥΡΙΟΣ, Seigneur, et celui de ΘΕΟΣ ΜΕΓΙΣΤΟΣ, Dieu très-grand[389]. Mais rien, dans aucune de ces inscriptions, ne peut nous faire connaître les formes ni les attributs que les Égyptiens donnèrent au dieu particulièrement adoré dans le bourg sacré de Talmis. Notre curiosité eût été, à cet égard, promptement satisfaite, si quelque voyageur eût dessiné avec soin la série des bas-reliefs existants dans ce temple de Nubie: on eût bientôt reconnu le dieu principal du temple, au rang distingué qu'il doit nécessairement tenir parmi les personnages divins sculptés sur les parois de l'édifice. Mais il en est des temples de Calabsché, comme de toutes les constructions antiques de l'Égypte et de la Nubie; nous ne possédons malheureusement que des copies isolées de quelques-uns des nombreux bas-reliefs qui les décorent. Il a donc fallu recourir à d'autres moyens pour connaître les formes sous lesquelles les Égyptiens représentèrent leur Dieu Mandoulis ou plutôt Mandouli, le Σ final de ce nom n'étant qu'une terminaison purement grecque. C'est par la lecture seule des légendes hiéroglyphiques inscrites à côté d'images de divinités, soit sur des monuments originaux, soit sur quelques dessins de bas-reliefs inédits ou déja publiés, que je suis parvenu à reconnaître le Dieu Mandouli, parmi la foule de Dieux que présentent les sculptures égyptiennes.
Je remarquai d'abord qu'une divinité mâle, et qui paraît avoir joué un rôle important dans le Panthéon égyptien, reçoit, dans les légendes hiéroglyphiques, le nom de Mand Uⲛⲧ[390]. Ce même nom propre de Dieu se lit avec l'addition de sa voyelle finale Uⲛⲧⲟⲩ[391], Mandou, sur plusieurs stèles ou bas-reliefs du musée royal égyptien de Turin, de la collection de M. Durand ou du cabinet du Roi à Paris. La valeur phonétique des éléments qui composent ces noms, étant reconnue d'ailleurs et ne permettant aucun doute sur l'exactitude de leur lecture, il devint certain, pour moi du moins, que le Dieu appelé Mand, ou plutôt Mandou, dans les textes hiéroglyphiques, était aussi le Dieu principal du temple de Talmis, nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙ Mandouli dans les inscriptions grecques, lorsque surtout j'eus retrouvé ce nom divin plus habituellement écrit Ⲙⲛⲧⲣⲏ[392], Mandou-Ri ou Mandou-Li (MANDOU-SOLEIL), suivant la prononciation particulière de ce nom, dans les différents dialectes de la langue égyptienne.
Ce nom sacré se lit constamment inscrit à côté d'un Dieu à tête d'épervier, ornée du disque solaire, surmontée de deux longues plumes. Ainsi le Dieu Mandou-Ri ou Mandou-Li réunissait en lui les caractères ou du moins les principaux insignes des deux grandes divinités de l'Égypte Amon-Ré (Amon-Soleil), et Phré ou Phri (le Dieu Soleil). Les images de Mandou-Li sont fréquemment reproduites dans les temples de l'Égypte, de la Nubie et de l'Éthiopie; celle qui est gravée sur notre planche 27, est tirée d'une stèle du musée royal de Turin.
[388] Cité par M. Niebuhr, Inscriptiones Nubienses.
[389] Voyez Gau, Monuments de la Nubie; Inscriptions; Calabsché; pl. II, nº 4; pl. III, numéros 7, 9, 10, 14, 15, 16, 17; pl. IV, numéros 20, 22, 23, et 29.
[390] Voyez, entre autres monuments, une momie de la collection de M. Cailliaud.
[391] Légende nº 1 de notre planche; le dernier caractère est le signe d'Espèce, DIEU.
[392] Légendes numéros 2, 3 et 4, de notre planche: le nº 5 est la forme hiératique de la légende nº 1; voyez aussi Description de l'Egypte, Ant.; vol. III, pl. 34; idem, pl. 31; et le Voyage de M. Cailliaud à Méroé, Barkal, etc.; pl. LXXI.
[Illustration: 27.]
SÈB ou SEV.
(CRONOS, SATURNE.)
NOUS avons déja fait connaître les formes variées du dieu Sovk, Sévék, Sébék, Sékeb, qu'honoraient spécialement les habitants du nome Ombite, ainsi que les relations marquées de ce personnage mythique avec le temps en général et le cours du soleil en particulier: Sévék, identifié avec cet astre sous un certain point de vue, appartenait à la classe des dieux célestes: c'était la forme primordiale du Saturne égyptien qui, par son incarnation sur la terre, revêtant des formes matérielles, devint une des divinités de la troisième classe, celle des dieux terrestres (ἐπιγείους) issus des dieux célestes. Le Saturne égyptien, dieu incarné, l'un des dynastes qui, disait-on, avait régné sur l'Égypte dans les temps primitifs et avait laissé le trône à ses enfants Osiris et Isis, prenait le nom de Sév, Siv ou Sèv, et celui de Kèb ou Kév (lég. nº 6); ce qui, dans les monuments originaux, distingue habituellement la forme terrestre ou secondaire de la forme céleste ou primordiale adorée sous les noms de Sévék et Sékeb. Les légendes hiéroglyphiques sculptées à côté des images de Sévék dans le grand temple d'Ombos, constatent fréquemment du reste l'identité d'essence de ces deux formes divines.
L'orthographe du nom propre du Saturne terrestre varie d'un monument à l'autre, et souvent aussi dans une même inscription. Ce nom étant phonétique, se compose de l'œuf et de la jambe (lég. nº 2), ou de l'oie et de la jambe (lég. nº 3), ce qui donne les éléments ⲥⲃ, ⲥⲩ, ⲥⲟⲩ. D'un autre côté on l'exprimait symboliquement par l'image d'une étoile suivie du déterminatif figuratif (lég. nº 4) ou symbolique (lég. nº 5) des noms propres de divinités. Le rapprochement de ces deux noms nous conduit naturellement à la prononciation du nom phonétique: si l'on considère en effet que l'étoile, ⲥⲓⲟⲩ, siou en langue égyptienne, fut l'emblême spécial du temps[393], et que le mot temps, dans cette même langue, ⲥⲏⲩ, sèv ou siv en dialecte thébain et ⲥⲏⲟⲩ, séou ou siou en dialecte memphitique, offre avec le mot ⲥⲓⲟⲩ, (siou) étoile, une grande analogie d'orthographe et de prononciation, on comprendra d'autant mieux la présence de l'étoile dans le nom symbolique du Saturne égyptien, et nous reconnaîtrons l'ancienne orthographe du mot ⲥⲏⲩ, sév ou siv, LE TEMPS, dans les légendes hiéroglyphiques phonétiques (numéros 2 et 3); seb, sév ou siv, nom ordinaire du Cronos ou Saturne des mythes sacrés de l'Égypte.
Le dieu Sév, tel que le présente notre planche 27.2, fut souvent reproduit sur les monuments de sculpture égyptienne: la tête du dieu est couverte du diadème Toscher emblême de sa domination sur la région inférieure ou le monde matériel, qui se combine en même temps avec la coiffure Otf, commune à plusieurs autres divinités. Un bas-relief du temple de Philæ[394] représente le Saturne égyptien ainsi caractérisé, recevant avec son épouse Natphé l'encens que leur présente Ptolémée Philométor; dans un autre tableau du temple de Kalabsché, SÉV portant ces deux coiffures combinées au-dessus du klaft ou coiffure ordinaire des Égyptiens, a été figuré assis avec Natphé et le jeune dieu Manrouli leur arrière-petit-fils. Enfin un sarcophage de pierre calcaire appartenant au Musée du Louvre et couvert de riches et nombreuses décorations sculptées avec soin, nous montre le dieu Sév debout, levant sa main droite en signe de protection, et tenant dans sa main gauche une grande faux droite, sorte d'arme ou d'instrument qui, rappelant la harpé du Cronos des Grecs, et la faux du Saturne italiote, fournit une nouvelle preuve des nombreux emprunts faits par les peuples de l'Occident aux mythes sacrés et aux formes du culte des anciens Égyptiens.
La légende (nº 1) qui accompagne le dieu, ⲥⲃ ⲡⲧϥⲉ ⲛⲛⲧⲣ, signifie SÉV le père des dieux; mais ce titre ne doit s'entendre que d'une manière restreinte, comme nous l'établirons dans un autre article relatif à ce même personnage mythique.
[393] Ἀστὴρ παρ' Αἰγυπτίοις γραφόμενος... σημαίνει ΧΡΟΝΟΝ. Horapollon, liv. II, § 1.
[394] Bas-relief décorant le fût de la huitième colonne de l'édifice de droite après le grand pylône.
[Illustration: 27.2.]
SEVEN, SAOVEN ou SOVAN.
(ILITHYA, JUNON-LUCINE.)
PARMI les plus anciennes divinités adorées par les Égyptiens, Diodore de Sicile nous fait connaître une déesse qu'il désigne sous le nom purement grec d'Εἰλειθυία[395]: c'est le personnage mythologique nommé Lucine ou Junon-Lucine par les Romains. Quelle que soit la défiance avec laquelle nous devions adopter les assimilations multipliées que les Grecs ont faites de leurs divinités nationales avec celles qu'on adorait en Égypte, et qu'ils ont presque toujours désignées par des noms grecs, il ne faut cependant pas négliger de recueillir leurs assertions, parce qu'elles peuvent nous aider à faire des distinctions importantes, et surtout à établir une sorte d'ordre et de classification dans le nombre si considérable d'êtres mythiques dont les monuments égyptiens nous offrent les images.
L'existence d'une cité égyptienne nommée ΕΙΛΗΘΥΙΑ ΠΟΛΙΣ[396], ville d'Ilithya, par toute l'antiquité grecque, et Lucinæ oppidum[397] par les écrivains latins, prouve d'ailleurs que les Égyptiens rendaient un culte spécial à une divinité dont les attributions eurent des rapports assez marqués avec celles des déesses Ilithya et Lucine qui, chez les Grecs et les Romains, présidaient aux travaux de l'enfantement. Cette ville était située dans la Haute-Égypte, au midi de Thèbes.
Si nous en croyons Plutarque qui s'étaye de l'autorité de Manéthon[398], c'est dans ce lieu même que l'on immolait, sans doute en l'honneur de la déesse, les hommes dits Typhoniens (Τυφωνίους), et que leurs cendres étaient jetées au vent; mais il me semble probable que le philosophe de Chéronée transporte par erreur à Ilithya la scène de ces sacrifices barbares que, selon Manéthon[399], le Pharaon Amôsis (celui qui chassa les pasteurs ou Hyk-Schôs de l'Égypte) trouva établis dans la ville d'Héliopolis, sacrifices qu'il abolit formellement par une loi. Des pratiques aussi atroces n'entraient nullement, en effet, dans le génie naturel de la nation égyptienne. Hérodote s'explique, du reste, assez formellement contre l'existence des sacrifices humains dans l'ancienne Égypte[400].
Un passage très-important d'Eusèbe de Césarée, relatif à la même ville, nous conduit naturellement à déterminer sous quelles formes les Égyptiens représentèrent celle de leurs déesses, que les Grecs assimilèrent à leur Ilithya. Cet auteur, auquel nous devons déja de si utiles renseignements, affirme que, dans la ville égyptienne d'Ilithya, la principale divinité fut adorée sous la forme d'un vautour femelle volant, dont le plumage était formé de pierres précieuses[401].
Les nombreux témoignages rapportés dans l'explication de plusieurs de nos planches précédentes[402], ont suffisamment établi que le vautour fut, dans la partie symbolique de l'écriture égyptienne sacrée, le symbole de la maternité: et le fait seul que la déesse éponyme de la ville d'Ilithya était emblématiquement représentée par ce même oiseau, justifie en quelque sorte le nom que les Grecs ont donné à cette divinité qui, comme leur propre Ilithya, présida sans doute aux enfantements et fut la divinité protectrice de la maternité. Nous avons vu également que le vautour était spécialement consacré à la mère divine, NEITH, qui fut à la fois et la Minerve et la Junon égyptienne[403]; et il devient évident que la déesse égyptienne adorée à Ilithya, ne put être qu'une des formes ou des modifications de NEITH. C'est ainsi que la Lucine des Romains était la même que Junon (IVNO LVCINA). Cela explique aussi pourquoi l'Ilithya égyptienne a pu être désignée, par quelques auteurs, sous le nom également grec de Héra (Junon)[404].
[Illustration: 28.]
On apprend, en effet, par les monuments de style égyptien, que le vautour fut consacré à deux déesses qui, au premier examen, peuvent paraître deux divinités différentes; mais l'échange fréquent de leurs noms, soit phonétiques, soit symboliques, ainsi que la communauté de leur emblême, prouvent assez que ces deux divinités sont identiques, et que leurs formes et attributs se concentrent en un seul et même personnage mythique.
L'une est Neith, la première émanation d'Amon-Ra, la mère divine ou la mère céleste, dont la coiffure pschent est l'insigne habituel; l'autre divinité qui, comme Neith, porte le titre de mère divine, se distingue ordinairement par la seule partie supérieure du pschent flanquée de deux feuilles de couleurs variées. Cet emblême est placé sur la tête de cette déesse, que recouvre déja le vautour symbole de la maternité. (Voyez planche 28.)
Lorsque les noms et titres de Neith n'accompagnent point l'image de cette seconde déesse, une des modifications de forme de la première, sa légende contient un nom propre particulier composé des trois éléments phonétiques, la plante S, la jambe humaine B, OU ou V, et le vase N; mais ces signes de son se montrent quelquefois groupés de manière à ce que leur ordre ne paraît pas constamment le même. Souvent aussi l'insertion du signe de genre ⲧ (le segment de sphère), se plaçant au milieu ou à la fin du groupe phonétique, vient en augmenter la confusion apparente: ce qui semble produire les mots ⲥⲃⲛ(ⲧ), ⲥⲛ(ⲧ)ⲃ, ⲥⲛⲃ(ⲧ), etc. (lég., numéros 1, 2 et 3.) Toutes ces variations d'ordre dans les éléments, inhérentes à la nature même de l'écriture hiéroglyphique, proviennent de ce que les scribes cherchaient souvent à grouper d'une manière plus agréable pour l'œil, les signes destinés à exprimer un même mot ou une même idée. Mais partout où le nom de la déesse est tracé horizontalement ou perpendiculairement et un signe après l'autre, l'ordre des éléments est invariable, la plante est le premier signe, la jambe humaine le second, et le petit vase le troisième: le signe de genre le suit immédiatement. Nous connaissons donc ainsi l'ordre véritable des éléments phonétiques dont se forme le nom propre de l'Ilithya égyptienne, qui pouvait se prononcer Seven, Saouen, ou Souan.
Les représentations de cette déesse à face humaine et telle que l'offre notre planche 28, sont assez multipliées sur les grands monuments de l'Égypte et de la Nubie. L'Ilithya égyptienne se montre dans les bas-reliefs du temple isolé de Calabsché, instruisant avec Bouto, qui est la nourrice des dieux, un des souverains de l'Égypte[405]. Elle est adorée, soit par un empereur, soit par un roi lagide, sur la face latérale du temple de Dandour[406], et dans le voisinage encore de la nourrice des dieux. On la retrouve parmi les divinités figurées sur la face latérale de l'est du grand temple d'Athyr (Vénus), à Dendera[407]; enfin, la Commission d'Égypte a copié sur le même monument une magnifique image de Souan (Ilithya), coiffée du vautour surmonté de la coiffure spéciale de la déesse, et un second vautour, figuré sur la tunique, enveloppe le corps de cette divinité sous ses ailes plusieurs fois repliées[408].
[Illustration: 28.2.]
Le plus curieux des bas-reliefs gravés dans la Description de l'Égypte, sous le rapport mythologique, est sans contredit l'un de ceux que les savants français ont dessiné à Hermonthis (Erment)[409]. Il est à regretter qu'ici, comme en beaucoup d'autres occasions, le temps n'ait point permis de copier les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté des personnages mis en action dans cet important bas-relief; mais le sujet en est assez clair par lui-même, et le tracé exact des personnages seuls suffit à la discussion actuelle. Ce tableau représente une femme dans les douleurs de l'enfantement, et à l'instant même où le nouveau-né sort du sein de sa mère; d'autres femmes prodiguent les soins les plus attentifs à la gisante qui ne peut être qu'une déesse, puisque des divinités semblent compatir à ses douleurs. Je n'ose décider encore si cette scène est relative à la déesse Netphé (la Rhéa des Grecs), donnant le jour, pendant la durée des Épagomènes, à ses cinq enfants Osiris, Isis, Aroéris, Nephthys et Typhon; mais il est visible que l'accouchée est assistée dans ses souffrances par Amon-Ra lui-même le père de tous les dieux, suivi, comme cela devait être naturellement, par la déesse Souan, l'Ilithya égyptienne, la protectrice des mères en travail. De plus, le scarabée, emblême de la génération et de la paternité, ainsi que les vautours de la déesse Ilithya, emblêmes de la maternité, voltigent au-dessus de la tête de la mère souffrante. Il était difficile de rencontrer un monument où les attributions de la déesse Souan fussent plus clairement caractérisées.
Cette divinité qui, dans les hymnes orphiques, est qualifiée des titres de Θηλειῶν σώτειρα, Μόνη φιλόπαις, Ὠκυλόχεια, Libératrice des Femmes, Amie des enfants, Accélératrice de l'accouchement, et de Δαίμων πολυώνυμε, Génie à plusieurs noms, se montre sur les monuments égyptiens sous des apparences souvent très-variées. Mais le nom de Souan, tracé en hiéroglyphes phonétiques à côté de ses images souvent monstrueuses, ne permet point de douter que ce ne soient là des formes symboliques sous lesquelles l'ancienne Égypte adorait aussi cette grande déesse.
On trouvera sur notre planche 28.3. (cette figure est tirée d'un cercueil de la collection de M. Thedenat) l'Ilithya égyptienne représentée, non avec une tête humaine comme sur la planche précédente, mais avec celle de son oiseau sacré, le vautour, signe perpétuel des idées mère et maternité dans les textes hiéroglyphiques et dans les anaglyphes ou bas-reliefs emblématiques. Les chairs de la déesse sont toujours vertes, et sa coiffure est ornée d'un diadême ou de longues bandelettes. Ainsi, cette divinité emprunte la tête de l'animal sous la forme duquel elle reçut un culte particulier dans le nome de la Thébaïde qui lui fut spécialement consacré, et dont la ville capitale porte chez les Anciens le nom même de la déesse. Il eût été important de vérifier si les bas-reliefs dont est décoré le temple existant encore dans les ruines d'El-Kab (la ville d'Ilithya), montrent aussi cette divinité Gypocéphale; mais ni la Commission d'Égypte, ni les autres voyageurs n'ont dessiné jusqu'ici aucun de ces tableaux religieux: leur attention a toujours été absorbée par les peintures des grottes voisines.
Jablonski, toujours préoccupé de son système de ne voir dans les dieux de l'Égypte que des emblèmes des divers phénomènes astronomiques, a cru que l'Ilithya égyptienne ne fut point une divinité distincte de Bubastis[410]. Mais il n'a pas assez remarqué sans doute que Diodore de Sicile nomme Ilithya parmi les plus anciens personnages mythiques adorés en Égypte, ΑΡΧΑΙΟΙ ΘΕΟΙ[411], expression qui, dans Diodore, indique, comme dans le texte d'Hérodote, les premiers nés d'entre les dieux égyptiens, et ceux qui occupaient le rang le plus élevé dans la hiérarchie céleste. Une telle qualification ne saurait convenir à Bubastis, fille d'Osiris et d'Isis dieux de la troisième classe, et petite-fille de Cronos que les Égyptiens appelèrent le plus jeune des dieux de la seconde classe. Ilithya, l'une des formes de Neith, appartient donc évidemment à un ordre plus relevé. Mais sans devoir être identifiée pour cela avec Bubastis, l'Artémis Égyptienne SOUAN (ou l'Ilithya Égyptienne) put avoir certaines attributions communes avec cette déesse de la troisième classe. C'est ce qui résulte à la fois et des Hymnes orphiques dans lesquels Ilithya est aussi nommée Ἄρτεμις Εἰλείθυια[412], et des monuments originaux. Une statue en granit noir appartenant au Musée de Turin, m'a offert, en effet, la singulière image de l'Ilithya égyptienne reproduite sur notre planche 28.2. Cette figure, gravée en creux sur la tunique de la statue, et au milieu d'une foule d'autres représentant la plupart des divinités de l'Égypte, est accompagnée de son nom propre hiéroglyphique SOUAN (pl. 28, lég. 1). La déesse, encore à tête de vautour, tient dans sa main droite un arc et une flèche, armes ordinaires de l'Artémis des Grecs, la protectrice des chasseurs. Sans conclure de ce fait que l'Ilithya égyptienne présidait aux plaisirs de la chasse comme l'Artémis grecque et la Diane latine, nous devons conclure qu'il exista entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus intimes que les apparences ne semblent le promettre.
[395] DIODORE DE SICILE, liv. I, § 12.
[396] Voyez mon Égypte sous les Pharaons, t. I, p. 179.
[397] Idem.
[398] PLUTARQUE, Traité d'Isis et d'Osiris.
[399] PORPHYRE, De Abstinentiâ, lib. II.
[400] HÉRODOTE, liv. II, § XLV.
[401] Ἡ δὲ τῆς Εἰληθυίας πόλις τὸ τρίτον φῶς θεραπεύει· τὸ δὲ ξόανον τετύπωται εἰς γῦπα πετόμενον, ἧς τὸ πτέρωμα ἐκ σπουδαίων συνέστηκε λίθων. Præparat. Evangelic., lib. III, cap. XII.
[402] Planches 6, 6.5, et leur explication.
[403] Idem.
[404] IABLONSKI, Pantheon Ægyptiorum, lib. III, cap. III, § 7.
[405] GAU, Monuments de la Nubie, pl. 22.
[406] Idem, pl. 25.
[407] Description de l'Egypte, A, vol. IV, pl. 17.
[408] Idem, pl. 27, nº 3.
[409] Idem, A, vol. I, pl. 96.
[410] Pantheon Ægyptiorum, lib. III, cap. III, § 7.
[411] DIODORE, liv. I, § 12.
[412] ORPHICA, ed. Hermann, hymne IIe, vers 12e.
[Illustration: 28.3.]
THÔOUT, THOTH DEUX FOIS GRAND,
LE SECOND HERMÈS.
LE premier Thoth, Hermès trismégiste[413], l'Hermès céleste ou l'intelligence divine personnifiée, le seul des êtres divins qui, dès l'origine des choses, comprit l'essence du Dieu suprême, avait, selon les mythes sacrés de l'Égypte, consigné ces hautes connaissances dans des livres qui restèrent inconnus jusqu'à ce que le Démiurge eût créé les ames, et par suite l'univers matériel ainsi que la race humaine. Le premier Hermès avait écrit ces livres en langue et en écriture divines ou sacrées[414]; mais après le Cataclysme, lorsque le monde physique fut réorganisé et reçut une nouvelle existence, le créateur prenant pitié des hommes qui vivaient sans règle et sans lois, voulut, en leur donnant l'intelligence et une direction salutaire, leur tracer la voie qui devait les ramener dans son sein dont ils étaient émanés. Ce fut alors que se manifestèrent sur la terre Isis et Osiris, dont la mission spéciale fut de civiliser l'espèce humaine. Ces deux époux avaient pour associé et pour conseiller fidèle, Thoth, nommé aussi Thoyth par les Grecs, le second Hermès, qui n'était toutefois qu'une incarnation du premier, ou l'Hermès céleste manifesté sur la terre.
Tout ce que tentèrent Isis et Osiris pour tirer les humains de l'état sauvage, fut ou suggéré ou approuvé par Thoth, et c'est à ce second Hermès que les Égyptiens se croyaient redevables de toutes leurs institutions sociales. Ce dieu passait pour fils d'Agathodæmon[415]. Les hommes étaient encore réduits, comme les animaux, à ne manifester leurs sensations que par des cris confus et sans liaison; Thoth leur apprit une langue articulée, et imposant des noms à tous les objets[416], il donna à chaque individu le moyen de communiquer ses pensées et de s'approprier celles des autres. Il fit plus: il enseigna à les fixer d'une manière durable, en inventant l'art inappréciable de l'écriture; il organisa l'état social, établit la religion, et régla les cérémonies du culte; il fit connaître aux hommes l'astronomie et la science des nombres, la géométrie, l'usage des poids, des mesures et de la monnaie. Non content de satisfaire à tous les besoins de la société humaine par ces importantes et utiles créations, le second Hermès s'occupa aussi de tout ce qui pouvait contribuer à embellir la vie: il inventa la musique, fabriqua la lyre, à laquelle il ne donna que trois cordes, et institua les exercices gymnastiques. C'est ce même dieu enfin, qui fit connaître aux hommes l'architecture, la sculpture, la peinture et tous les arts utiles[417].
La langue et l'écriture inventées par Thoth et communiquées aux hommes par cette divinité bienfaisante, différaient de la langue et de l'écriture des dieux, dont s'était servi le premier Hermès pour rédiger ses livres. L'écriture employée par le second Hermès est appelée hiérographique par Manéthon[418], parce qu'elle servit d'abord à écrire les livres sacrés, dont ce dieu confia la garde à la caste sacerdotale qui lui devait, dit-on, son organisation et toutes les connaissances dont elle fut la dépositaire et la dispensatrice. Il paraît même que cet instituteur des hommes réserva pour cette caste seule un certain ordre de notions, entre autres, celle de la véritable longueur de l'année, 365 jours un quart, et de la période de quatre années dont la dernière était bissextile[419]. Les prêtres égyptiens reconnaissaient ce dieu pour l'auteur des livres sacrés que chacun d'eux devait posséder à fond, en totalité ou en partie, selon l'ordre de ses fonctions et son rang dans la hiérarchie. Ces livres de Thoth, au nombre de quarante-deux, renfermaient toutes les règles, tous les préceptes, et tous les documents relatifs à la religion, au culte, au gouvernement, à la cosmographie, à la géographie, à tous les arts et à toutes les sciences; en un mot, ces livres sacrés, dont les titres nous ont été conservés[420], formaient une véritable Encyclopédie égyptienne.
Les Égyptiens, qui considéraient le second Hermès comme un dieu manifesté, et nullement comme un roi terrestre divinisé, ainsi que le prétend Athénagore[421], représentèrent habituellement cet instituteur divin de leur civilisation, sous une forme humaine, mais avec une tête d'Ibis, ainsi qu'on le voit figuré sur notre planche, Nº 29. La tête de l'oiseau, couverte de la coiffure égyptienne ordinaire et peinte en bleu, est surmontée des cornes de bouc, communes à la plupart des dieux protecteurs, et soutenant des Uræus, un disque et d'autres emblèmes qui varient suivant les différents points de vue sous lesquels on considérait le second Hermès. La légende Nº 1 signifie Thôout ou Thouti, seigneur des divines écritures ou des écritures sacrées, dont ce dieu fut l'inventeur; la seconde légende exprime les idées Thôout, grand et grand (deux fois grand)[422], seigneur des huit régions. Le titre deux fois grand, presque toujours inscrit à côté des images du second Hermès, Thoth-ibiocéphale, le distingue du premier Hermès, Thoth-hiéracocéphale, surnommé Trismégiste (trois fois très-grand).
[413] Voyez les planches 15, 15.2, 15.3, et leur explication.
[414] MANÉTHON, Chronogr. du Syncelle, page 40.
[415] Idem, ibidem.
[416] Diodore de Sicile, liv. I, page 14.
[417] Platon, Philebus.--Plutarque, Symposiaques, Quest. 3.--Diodore de Sicile, Histor. liv. I, pages 14 et 15, etc., etc.
[418] MANÉTHON, Chronogr. du Syncelle, page 40.
[419] STRABON, liv. XVII.
[420] CLÉMENT d'Alexandrie, Stromat., lib. VI, cap. 4.
[421] Legatio pro christian., pag. 32.
[422] Transcription hiéroglyphique du titre μέγας καὶ μέγας que le texte grec de l'inscription de Rosette (ligne 19) donne à ce Dieu.
[Illustration: 29.]
THOTH DEUX FOIS GRAND,
LE SECOND HERMÈS, EN RAPPORT AVEC LA LUNE.
IL paraîtrait, d'après le passage précité de Manéthon[423], que les deux Hermès portaient en langue égyptienne le nom de Θωθ Thôth, que les Grecs ont diversement écrit Θεῦθ et Θωὺθ. Cette dernière orthographe se rapproche évidemment plus que toute autre, de la manière dont les Égyptiens prononçaient ce mot, que nous trouvons en effet dans les livres coptes, sous la forme de ΘΩΟΥΘ Thôout, comme étant le nom du premier mois de l'année égyptienne, mois éponyme de ce même dieu, ainsi que nous l'ont appris les anciens[424]. Si l'on adoptait la manière dont il est écrit dans les fragments de Manéthon, le nom Θωθ appartiendrait à la racine égyptienne Θωτ, Θωθ (ou Τωτ en dialecte thébain), qui signifie mêler, tempérer par un mélange; et l'appellation Thôth, miscens, temperans, se rapporterait très-bien au premier Hermès qui, chargé de former les corps où devaient être renfermées les ames coupables, rendit la matière (Ὕλη), d'abord sèche et aride, susceptible de prendre les formes qu'il voulait lui donner, en la mêlant avec l'eau (κατὰ μίξιν ὕδατι)[425]. Mais le nom Thôout se rapporte sans aucun doute à la racine égyptienne ΘΩΟΥΤ et ΘΟΥΩΤ, qui signifie congregare, in unum colligere, et d'où dérivent ΘΩΟΥΤΙ et ΘΩΟΥΤΣ, mots qui exprimaient les colléges de prêtres, les réunions religieuses appelées panégyries par les Grecs. Les deux Thôout ou Hermès rassemblaient en effet dans eux-mêmes toutes les sciences divines et humaines, et leur nom s'explique bien naturellement encore par cet usage constant des prêtres égyptiens, d'attribuer religieusement à Thoth seul les découvertes scientifiques faites par tous les individus de la caste sacerdotale. Cette caste réunissait aussi dans son sein tous les genres de connaissances, et regardait à la fois Thoth et comme son instituteur, et comme sa propre image ou personnification dans les mythes sacrés.
L'ibis, oiseau dont les figures du second Hermès empruntent la tête, était consacré à ce dieu, parce qu'il fut, dans l'écriture hiéroglyphique, le signe symbolique de l'idée cœur (Καρδία)[426]. Les Égyptiens trouvaient, dit-on, une foule de similitudes entre l'ibis et le cœur, exprimé en langue égyptienne par la syllabe HÈT, mot qui se prenait dans la double acception de cœur et d'intelligence ou intellect[427]; l'ibis, symbole du cœur et signe du mot Hèt, devait donc devenir l'emblème de Thoth que l'on considérait comme l'arbitre souverain du cœur et de l'intelligence humaine, Πάσης καρδίας καὶ λογισμοῦ δεσπότης. (Voy. la note 4, ci-dessus.)
Ce n'est point sur la terre seule et sur les hommes policés par ses bienfaits, que Thoth-deux-fois-grand, ou le second Hermès, exerçait directement son influence; les Égyptiens crurent aussi qu'après avoir civilisé notre planète, Thoth avait établi sa demeure dans le globe lunaire, et qu'il suivait cet astre dans toutes ses révolutions[428]. Ce dieu paraît, d'après les monuments, avoir été considéré comme ayant des rapports très-intimes avec le dieu-lune, et avec l'astre de ce nom. Les monuments égyptiens nous montrent en effet, et assez fréquemment, Thôth-ibiocéphale soutenant dans ses mains le disque lunaire, et occupant le haut d'un escalier mystique formé de quatorze degrés, sur chacun desquels est placée une divinité de seconde ou de troisième classe, qui semble monter vers le second Hermès[429]. Plus souvent encore, la tête d'ibis de ce dieu est surmontée du croissant et du disque lunaires, comme on peut le voir sur cette planche 29.2, dessinée, ainsi que la précédente, d'après des momies peintes du cabinet du Roi et des riches collections de MM. Durand et Cailliaud. Des figurines de terre émaillée offrent assez fréquemment le Thoth ibiocéphale, portant dans ses mains l'œil qui fut un des symboles de la lune aussi bien que du soleil. Enfin, les rapports de Thoth avec la lune sont, outre cela, indiqués par les mythes sacrés, d'après lesquels, par exemple, le dieu des sciences jouant aux dés avec le dieu-lune, lui gagna la 70e partie de ses illuminations, et en forma, en les mettant ensemble, cinq jours qu'il ajouta aux 360 de l'année. Ces jours, nommés épagomènes, étaient fêtés et solennisés par les Égyptiens, à cause des divinités qui avaient pris naissance pendant leur durée[428]. L'oiseau de Thôth, l'ibis, était également consacré à la lune[430], parce qu'une partie de son plumage était obscure et de couleur noire, et l'autre brillante et de couleur blanche[431], ce qui faisait allusion au disque lunaire, tantôt éclatant de lumière, et tantôt plus ou moins plongé dans l'obscurité.
[423] MANETHO apud Syncell. Chronograph., pag. 40.
[424] CICERO, De Naturâ Deorum, lib. III, § XXII.
[425] Dialogue d'Isis et d'Horus. Voy. Joh. Stobæi Eclog., lib. I. cap. II, pag. 948.
[426] HORAPOLLON, Hiéroglyph., lib. I, § 36.
[427] Voyez mon Précis du Système hiéroglyphique, chap. IX, § VII, pag. 288 et suiv.
[428] PLUTARQUE, de Iside et Osiride.
[429] Description de l'Egypte, planches relatives aux antiquités d'Edfou et de Dendéra.
[430] ÆLIEN, De naturâ animalium, lib. II, cap. XXXVIII.
[431] CLÉMENT d'Alexandrie, Stromat., lib. V, pag. 567.
[Illustration: 29.2.]
THOTH DEUX FOIS GRAND,
PRÉSIDANT A LA RÉGION INFÉRIEURE.
IL en était du Thoth des Égyptiens, comme de l'Hermès des Grecs: ce fut l'être mythique auquel on attribua les fonctions les plus nombreuses et souvent même les plus opposées. Nous avons vu, en effet, le Thoth céleste, le seul des dieux émanés du Démiurge, et qui porte le surnom de trois fois grand, associé d'abord à l'œuvre de la création de l'univers et renfermant en lui-même toute la science des choses divines. Ce prototype de toute intelligence s'incarne ensuite pour civiliser l'espèce humaine, et se lie ainsi à un corps matériel. Lorsque les habitants de la terre, éclairés par ses leçons, connaissent et pratiquent la vertu, et sont soumis à une organisation sociale régulière, imitation imparfaite de l'ordre qui règne dans les régions célestes, Thoth se retire dans la lune pour se consacrer à l'accomplissement de nouveaux devoirs. Le génie qui présidait à cet astre, le dieu Pooh (ou Lunus), était considéré par les anciens Égyptiens comme le directeur perpétuel, comme le roi des ames qui, ayant quitté des corps matériels, erraient ballottées par les vents dans le vague des airs, jusqu'à ce qu'elles fussent appelées à animer de nouveaux corps, pour subir de nouvelles épreuves, expier leurs fautes passées, et sortir de la zône de l'air terrestre et agité, pour passer dans la troisième zône de l'univers où régnait un air pur et léger. C'était dans ces deux zônes, ou divisions du monde, partagées en vingt-quatre régions ou contrées (χώρας) situées entre la terre et la lune, que le dieu Lunus exerçait directement son influence: il avait pour conseiller le dieu Thoth, qui présidait plus spécialement à la seconde zône ou division du monde, celle de l'air agité, qui se divisait en huit régions immédiatement situées au-dessus des quatre régions de la TERRE[432]. Cette zône de Thoth dépendait de l'empire lunaire, qui comprenait aussi une zône supérieure, celle de l'air pur, subdivisée en seize autres régions. Il est donc de toute évidence que le titre SEIGNEUR DES HUIT RÉGIONS, qui accompagne constamment les images de Thoth Ibiocéphale dans les bas-reliefs et dans les peintures égyptiennes[433], se rapporte à cette direction des huit régions de la seconde zone du monde, habitée passagèrement par les ames des morts. Cela expliquerait encore pourquoi le nombre huit est particulièrement consacré à Thoth; et il n'est point hors de vraisemblance que la grande ville d'Hermès dans l'Heptanomide, qui porta le nom de Schmoun[434], c'est-à-dire, huit, nom transcrit par les Arabes sous la forme du duel Aschmounaïn, a été ainsi appelée par allusion aux huit régions des ames, auxquelles présidait le dieu éponyme de cette grande cité.
Quoi qu'il en soit, on attribua au second Hermès égyptien, Thoth Ibiocéphale, comme à l'Hermès des Grecs, la direction des ames que la mort séparait des corps terrestres. Aussi ce dieu est-il figuré dans les peintures des momies, tenant dans ses mains l'emblême de la partie inférieure du monde, qui comprenait dans ses limites une portion du ciel et l'Amenti, lieu où les ames étaient jugées par Osiris. Le nom écrit de la partie inférieure de l'univers se compose, dans les textes hiéroglyphiques, d'une plume, du segment de sphère lié au signe recourbé qui exprime l'articulation S. C'est ce même nom, dans lequel il me semble reconnaître les éléments graphiques du mot égyptien PESÈT qui signifie partie inférieure, que tient dans sa main le dieu Thoth figuré sur notre planche 29.3. Il faut observer seulement qu'une portion du signe recourbé a été prolongée outre mesure pour donner à ce groupe de lettres l'apparence d'un sceptre dans les mains du dieu, qui tient aussi une bandelette: les exemples d'images d'objets dénaturés ainsi dans leur forme, pour s'accommoder à l'effet général d'une composition, sont fort communs sur les monuments égyptiens[435]: dans les textes courants, le groupe hiéroglyphique exprimant la partie inférieure du ciel et du monde en général, prend la forme indiquée dans la pl. 29.3, sous le nº 2, accrue de trois signes déterminatifs; et on le retrouve sculpté sous la forme nº 3, hors du disque renfermant le zodiaque circulaire de Dendérah, au-dessous du scorpion et entre les figures de femme et d'homme à tête d'épervier, qui soutiennent cette portion du disque. Au point diamétralement opposé, se trouve le nom de la partie supérieure du ciel et du monde. La ligne dont ces deux groupes sont les deux points extrêmes, passe par les pieds postérieurs du taureau et par la tête du scorpion.
[432] Liber sacer ou Dialogue d'Isis et d'Horus; Ioh. Stobæi Eclog.; lib. I, cap. 52, pag. 1077 et seq.
[433] Voyez planches 29, lég. nº 1; et 29.2., lég. nº 1.--Caylus, tome VI, pl. a, nº 2 et 3.--Grand Mss. hiérogl., Description de l'Egypte, pl. 72; Scène du Jugement, lég. du Dieu; et toutes les légendes de Thoth Ibiocéphale sur les cercueils de momies.
[434] Voyez mon Egypte sous les Pharaons, tome I, pages 290 et 291.
[435] Voyez nos planches nº 9, 20.2, et 20.4.
[Illustration: 29.3.]
THOTH PSYCHOPOMPE,
LE SECOND HERMÈS DANS L'AMENTÉ.
LE Thoth égyptien Ibiocéphale, compagnon fidèle d'Osiris tant que ce dieu resta dans le monde pour adoucir les mœurs des hommes, n'abandonna point ce dieu lorsque, ayant terminé sa mission sur la terre, il alla établir son tribunal et sa demeure dans l'Amenté (l'enfer des Égyptiens), lieu où se réunissaient les ames pour rendre compte de leur conduite, et d'après le résultat de cet examen, être réparties dans les diverses régions célestes, ou rentrer dans des corps matériels en expiation de leurs fautes. Thoth fut, après Osiris, le premier personnage de ce lieu terrible, où les destinées des ames étaient réglées à chacune de leurs transmigrations sous forme humaine. Les peintures qui décorent les manuscrits funéraires, les cercueils et enveloppes des momies, et les bas-reliefs des catacombes de l'Égypte, ne permettent aucun doute à cet égard; tout nous montre le dieu Thoth remplissant auprès des ames, diverses fonctions qui l'assimilent complètement à l'Hermès Psychopompe des Grecs.
Le dieu à tête d'Ibis est en effet représenté dans les scènes mythiques peintes sur les enveloppes des momies et relatives au jugement de l'ame, conduisant par la main le défunt ou plutôt son ame figurée sous les apparences du corps qu'elle vient de quitter, devant la balance infernale, ou aux pieds du trône d'Osiris dominateur de l'Amenté. J'ai reconnu cette scène sur plusieurs momies, sur deux entre autres, dont l'une appartient au cabinet du Roi, et l'autre à la précieuse collection de M. Durand.
Souvent aussi le dieu Thoth semble instruire les ames et les préparer à l'effrayante épreuve qu'elles ont à subir, leurs actions allant être pesées dans l'équitable balance de l'Amenté. Ce sujet est figuré en grand sur un des bas-reliefs du tombeau royal du Pharaon Phtah-ousireï-mèn, découvert à Thèbes par le célèbre voyageur Belzoni dont la perte récente, au moment même où il allait décider le plus important des problèmes relatifs à la géographie de l'Afrique intérieure, sera à jamais regrettable et vivement sentie par tous ceux qui accordent une estime bien méritée au courage réfléchi qui se dévoue généreusement au progrès de la science.
La plus grande partie des grandes scènes peintes, placées au commencement ou à la fin des manuscrits funéraires soit en écriture hiéroglyphique, soit en écriture hiératique, et qui représentent la Psychostasie et le jugement des ames par Osiris, nous offrent le second Thoth debout devant le trône du juge suprême, et dans l'attitude qu'on lui voit sur notre planche 29.4. La tête du dieu est celle d'un Ibis, ordinairement peinte en noir, d'où l'on pourrait inférer peut-être que l'Ibis blanc était plus spécialement consacré à Thoth considéré dans ses attributions relatives aux globes de la lune et de la terre, et l'Ibis noir à ce même dieu réglant le sort des ames dans l'Amenté, l'enfer ou la région ténébreuse. La tête d'oiseau qui remplace la tête humaine de Thoth, est couverte de la coiffure égyptienne ordinaire, et n'est surmontée d'aucun symbole particulier: le dieu tient dans sa main gauche une tablette rectangulaire pareille à celles qu'on a découvertes depuis peu dans les catacombes égyptiennes, et qui, portant vers leur partie supérieure deux cavités destinées à recevoir des pains de couleur noire et rouge, et sur leur milieu, des rainures pour des pinceaux, ont été facilement reconnues pour un ustensile de peintre ou d'écrivain. On a donné à ces tablettes, qui portent presque toutes des légendes hiéroglyphiques, le nom de palette: Thoth est figuré traçant avec un roseau ou un pinceau qu'il tient dans sa main droite, des caractères sur la tablette qui, combinée avec le pinceau et un petit vase renfermant soit de l'encre, soit de l'eau pour délayer les couleurs, forme le groupe hiéroglyphique tropique[436] exprimant les idées Écrire et Écriture, idées dont les mots Shai, Sah, ou bien Skhai et Sakh étaient les signes dans la langue orale.
Ainsi c'est la science divine personnifiée qui perscrutait la vie passée des ames et présentait le résultat écrit de cet examen au dieu bienfaisant par excellence, Osiris, dont la bouche sainte prononçait la sentence. J'ai reconnu dans les peintures des manuscrits les plus soignés, que le caractère inscrit par Thoth sur la tablette, était le signe recourbé[437], l'une des formes de la consonne S dans l'écriture hiéroglyphique. Comme on ne pourrait présenter que des conjectures sur le sens de cette lettre initiale, j'ai cru devoir me borner à reconnaître le fait seulement.
[436] Voyez sur nos planches 29 et suivantes le dernier caractère de la légende nº 1.
[437] Voyez le premier signe du nom du dieu Sovk, pl. 21, lég. nº 1.
[Illustration: 29.4.]