CHAPITRE VII
LA BASOCHE DU PALAIS
Droits et privilèges du royaume de la Basoche.--Montres générales de la Basoche au pré aux Clercs.--Expédition des basochiens en Guyenne sous Henri II.--La plantation du mai.--Les jeux dramatiques sur la Table de Marbre.--La basoche du Châtelet.--Le plaidoyer de la Cause grasse.--Le haut et souverain empire de Galilée.--Les échoppes autour du Palais et dans le Palais.--Boutiques et marchands.--Les libraires de la Grande salle.--Le perron de la Sainte-Chapelle.--La galerie marchande.--Procureurs et clercs.--La vieille magistrature.
[Illustration: LE PILIER DES CONSULTATIONS]
Ce noble palais du moyen âge va se modifier profondément à partir de l’incendie de la Grande salle, et continuer, dans le cours des siècles suivants, à dépouiller l’un après l’autre les traits essentiels de sa vieille physionomie gothique,--nombre de ses plus belles parties vont tomber peu à peu, en même temps que disparaîtront les antiques coutumes de ses habitants. Il convient, avant d’en arriver au Palais moderne, de parler un peu de ces us et coutumes du vieux Palais des rois devenu le palais de Dame Thémis.
Lorsque s’établit régulièrement, sous Philippe le Bel, le Parlement de Paris, cohabitant pour quelque temps au Palais avec les rois, les clercs de ce Parlement, les nombreux scribes employés dans les greffes des diverses chambres, se constituèrent en communauté, officiellement reconnue en l’an 1302, suivant la tradition, par Philippe le Bel. La corporation, pourvue de nombreux privilèges, prit la qualification de Royaume de la Basoche et son chef le titre de Roi.
Ces rois de la Basoche avaient constitué l’administration de leur royaume à l’imitation de l’administration des rois de France, leurs voisins dans le Palais. Ils avaient, comme leurs voisins, chancelier et vice-chancelier, maître des requêtes, grand aumônier, procureur général, sans compter les greffiers et les huissiers. Leur tribunal, connaissant souverainement de tous les différents litiges entre les clercs et de toutes les actions contre eux intentées, tenait, deux fois par semaine, ses assises dans la Grande Chambre. La Basoche de Paris était suzeraine des basoches de province, et dans les grandes villes, les prévôts ou princes de la Basoche devaient foi et hommage au roi de la Basoche du Palais de Paris, absolument comme les possesseurs des grands fiefs au roi de France.
Et même, suivant la tradition, le roi de la Basoche battait monnaie comme un monarque sérieux, une monnaie particulière qui n’avait cours que parmi les clercs ou chez les marchands leurs fournisseurs, c’est-à-dire qui ne devait être qu’une médaille représentative à échanger en vraies espèces sonnantes.
Le royaume possédait naturellement des armoiries, trois écritoires d’or sur champ d’azur, écusson parlant, ayant pour supports deux figures de femmes nues, et fièrement surmonté d’un heaume. Pour alimenter ses finances, la Basoche tirait quelques bribes des amendes prononcées par les chambres du Parlement et percevait des contributions de bienvenue sur les béjaunes, les nouveaux clercs entrant au Palais.
Toujours comme un véritable monarque, le roi de la Basoche, à certains jours, convoquait ses sujets en armes pour une revue ou montre générale. C’était à la fois une revue, une cavalcade un peu carnavalesque, et une fête à divertissements variés. Elle avait lieu généralement à la fin de juin de chaque année, mais les préparatifs occupaient les clercs longtemps auparavant. Primitivement les Basochiens, organisés par compagnies de cent hommes qui nommaient leurs capitaines, lieutenants et porte-enseignes, se contentaient d’aller aux montres dans leurs costumes ordinaires plus ou moins militarisés. Plus tard, quand la montre prit surtout le caractère d’une cavalcade joyeuse, les basochiens adoptèrent des costumes différents par chaque compagnie, tous aux couleurs de la corporation, bleu et jaune, plus la couleur du capitaine de la compagnie. Grosse affaire alors pour les officiers, de choisir le titre de la compagnie et l’accoutrement que leurs hommes devaient revêtir sous peine d’une forte amende.
Le jour venu, tous les basochiens s’assemblaient en un lieu désigné, proche du Palais, et se rangeaient sous la bannière de leurs compagnies, les uns à cheval, les autres à pied. Au bruit des tambours et buccines, des fifres et hautbois, les cohortes basochiennes s’ébranlaient et marchaient sur le Palais où elles faisaient leur entrée par la cour du Mai, défilant devant le roi de la Basoche et ses suppôts.
Après quelques aubades de politesse au président de la Grand’Chambre, au procureur général du Parlement, les basochiens à travers les flots de peuple accourus pour la fête se dirigeaient vers le pré aux Clercs, le roi marchant en tête en grand costume, suivi des hauts dignitaires de sa cour et de l’étendard aux trois écritoires sur champ d’azur. «Oh! dit Mercier qui vit les derniers jours de la Basoche, expirant en 89 avec le Parlement et bien d’autres choses, oh! quel fleuve dévorant, semblable aux noires eaux du Styx, sort de ces armes parlantes pour tout brûler et consumer sur son passage!» Oui, quel fleuve d’encre est sorti de ces écritoires, depuis des siècles, fleuve jamais tari et qui coulera toujours. Quand l’institution se fut bien développée on pouvait, à ces revues de la Basoche, compter de six à huit mille hommes sur lesquels sept ou huit cents à cheval.
Et il faut dire pour expliquer ce chiffre qu’aux montres générales prenaient part les clercs de la Basoche du Châtelet. Cette petite confrérie constituée sur le modèle de la grande, ayant ses solennités et ses montres particulières, était comme la vassale du royaume de la Basoche du Palais, mais n’entretenait pas toujours de bons rapports avec celle-ci. Jalousie de métiers, jalousie de privilèges, donnant lieu parfois à des procès ou à des collisions violentes. Malgré cette rivalité et cette hostilité, la Basoche du Châtelet figurait aux montres générales et peut-être aussi les milices de l’empire de Galilée dont nous aurons à parler également.
Au XVIe siècle ces montres générales, grand sujet d’esbaudissement parmi les Parisiens, étaient devenues un spectacle si curieux, que par deux fois en 1528 et en 1540, François Ier s’en offrit le divertissement. A la montre de 1528, l’un des capitaines de la Basoche avait composé sa compagnie de femmes et de jeunes clercs habillés en femmes; cette compagnie carnavalesque marchant avec les autres obtint un succès considérable, mais l’official de Paris se scandalisa de cette fantaisie et poursuivit le capitaine. Le roi de la Basoche intervint alors au nom de ses privilèges et prérogatives, et non seulement déchargea le capitaine de ces poursuites, mais encore il fit comparaître devant son tribunal particulier un clerc qui avait contrevenu à l’ordre de son capitaine et refusé de prendre le costume féminin pour marcher avec sa compagnie, et le clerc fut condamné à faire amende honorable sans préjudice de la peine pécuniaire.
Au pré aux Clercs, le jour de la montre, on avait représentation d’un mystère, d’une farce ou d’une sottie, pièce satirique se rapportant souvent à quelque aventure du Palais, puis les Basochiens achevaient joyeusement la fête par des danses.
Il arriva une fois que cette armée pour rire se transforma en armée sérieuse, et s’en alla guerroyer pour de bon, autrement que sur le papier timbré des plaideurs, et fort loin du Palais.
[Illustration: PORTE DU PALAIS DONNANT SUR LA COUR DE LA SAINTE-CHAPELLE. EXTÉRIEUR, XVIIe SIÈCLE]
En 1548, la première année du règne de Henri II, une sédition terrible éclata en Guyenne et Angoumois, causée par une augmentation abusive des gabelles; le peuple déchaîné massacra le lieutenant du roi à Bordeaux et jeta les receveurs des gabelles dans la Charente à Angoulême. Une expédition partit pour punir les malheureux révoltés contre les exactions du fisc. A cette occasion le roi de la Basoche offrit au roi de France un corps de six mille basochiens, lesquels prirent part à la campagne de représailles dirigée par le connétable de Montmorency et François de Guise. En récompense des bons services de l’armée de la Basoche dans cette campagne, Henri II leur accorda la pleine propriété du pré aux Clercs, que cependant les Basochiens ne paraissent pas avoir voulu enlever aux Ecoliers; d’ailleurs écoles et basoche vivaient en parfaite intelligence, et depuis longtemps les écoliers laissaient les clercs s’établir, pour les fêtes de la montre générale, dans ce pré si jalousement défendu contre les empiètements des moines de Saint-Germain des Prés.
Le roi à cette donation ajoutait certains avantages pécuniaires, parties d’amendes ou autres, la permission officielle d’installer les échafauds pour leurs jeux dramatiques sur la table de marbre de la Grande salle, ce qui se faisait déjà depuis longtemps, et enfin le droit d’aller couper chaque année dans la forêt de Bondy, trois chênes dont l’un devait être planté le 1er mai dans la grande cour du Palais au bas du perron, et les deux autres vendus au profit de la corporation.
La réception et la plantation du May se faisaient en grande cérémonie. Préalablement la musique de la Basoche, ses timbaliers, hautbois et trompettes, avec le chancelier et quelques fonctionnaires, donnaient quelques aubades aux autorités du Palais, aux présidents, aux procureurs et avocats généraux, aux officiers des eaux et forêts. Ces aubades qui revenaient assez souvent à certaines dates et pour nombre de cérémonies, étaient quelquefois des sérénades, puisqu’un arrêt du Parlement du 31 décembre 1562 sanctionnait le droit des basochiens «à passer et repasser par les rues, soit de nuit soit de jour, avec flambeaux et torches pour les aubades».
Le dimanche fixé pour le voyage à la forêt de Bondy, les officiers de la Basoche en grand costume, partaient à cheval, avec de nombreux clercs. A l’entrée de la forêt ils étaient reçus avec un grave cérémonial par les officiers des eaux et forêts à cheval aussi; les basochiens haranguaient, puis les deux troupes déjeunaient gaîment ensemble. A l’issue du déjeuner les officiers des eaux et forêts s’enfonçaient dans le bois jusqu’à un endroit convenu; les basochiens se mettaient en marche peu après, envoyant en avant un huissier en guise de héraut d’armes prévenir de leur approche. Alors réception nouvelle, cérémonie, fanfares de trompettes et nouvelles harangues, après lesquelles on choisissait et on marquait les arbres que devait venir enlever le charpentier de la Basoche.
La plantation de ce May au bas du perron de la grande cour se faisait le dimanche suivant avec autant de cérémonie, devant toute la Basoche assemblée, au bruit des musiques et des joyeuses acclamations. Le vieux May était abattu, on élevait l’autre tout enguirlandé, enrubanné de bleu et de jaune et garni d’écussons aux armes de la Basoche, et pour achever la fête s’ensuivaient bien entendu des jeux dramatiques et des danses.
Pendant longtemps, à ces grands jours, soit en plein air, au pré aux Clercs, soit dans la cour du May, soit sur la table de marbre, les basochiens représentèrent leurs mystères ou leurs moralités comiques. Ils montraient dans ces spectacles un penchant déterminé à la satire, et ne se gênaient pas pour se permettre des allusions à des événements politiques, ce que faisaient d’ailleurs les confrères de la Passion à la Trinité, et les Enfants sans Souci aux Halles; ils osaient parfois mettre à la scène de grands personnages et des membres du Parlement eux-mêmes.
Dulaure rapporte plusieurs arrêts du Parlement qui nous montrent la lutte ouverte de longue date pour cause de licences dramatiques, entre les gens du Palais et les audacieux basochiens leurs subordonnés. En 1476, le Parlement, par un arrêt du 15 mai, supprima tout simplement les jeux dramatiques au Palais ou au Châtelet, défendit de jouer publiquement «farces, sotties, moralités sous peine de bannissement et de confiscation des biens des contrevenants».
Le Parlement ne voulait plus en entendre parler, il défendit même qu’à l’avenir on vînt lui demander permission de jouer ces farces. Les basochiens se disposaient pourtant à braver la prohibition, car un second arrêt le 19 juillet 1477 vint à la rescousse, et défendit aux clercs et notamment «à Jean l’Eveillé se disant roi de la Basoche» de jouer sous peine d’être battus de verges par les carrefours de Paris et ensuite bannis du royaume.
Cette fois les basochiens se le tinrent pour dit et rentrèrent leur verve comique, pour quelques années du moins, car on les voit s’y remettre bientôt et jouer le 1er mai 1486 une farce satirique où quelques flèches tombaient sur les choses et les gens de la cour. Charles VIII se fâcha et fit mettre au Châtelet cinq basochiens acteurs ou auteurs, les nommés Baude, Regnaut, Savin, Duluc et Dupuis. Ces basochiens furent transférés ensuite à la Conciergerie, puis réclamés comme ses justiciables par l’évêque de Paris. On jugea la punition suffisante par cet emprisonnement et on les relâcha.
Après une nouvelle interruption, les jeux de la Table de Marbre reprirent sous Louis XII en toute liberté. Le roi laissait se développer librement le penchant du théâtre à la satire, et les basochiens, se sentant la bride sur le cou, comme aussi les confrères de la Passion, ne retenaient point leur verve et se donnaient toutes les licences. Le roi laissait faire avec bonhomie et leur permettait de s’attaquer aux grands personnages et aux choses de la cour, pourvu que l’on ne touchât point à la reine Anne de Bretagne.
A la mort de Louis XII on s’empressa de rogner un peu ces libertés laissées au théâtre, et le Parlement fit défense aux basochiens et aux écoliers des collèges de «jouer farces ou comédies dans lesquelles il serait fait mention de princes et princesses de la cour».
Il paraît ensuite par un arrêt ultérieur, que les basochiens pour obtenir la permission de continuer leurs divertissements, durent s’astreindre à soumettre leurs pièces au Parlement avant de les jouer. Cet arrêt du 23 janvier 1538 établit nettement cette censure, il dit que les basochiens pourront jouer leurs pièces à la Table de Marbre «ainsi qu’il est accoutumé, en observant d’en retrancher les choses rayées». D’autres arrêts revinrent plusieurs fois sur cette obligation à laquelle la Basoche essayait toujours de se soustraire.
En janvier 1552, une de ses pièces ayant été interdite par le procureur général du Parlement, la Basoche, qui avait fait de grands frais pour la monter, protesta contre la défense et ouvrit une instance devant le Parlement, qui maintint la défense mais accorda aux basochiens une indemnité de 80 livres.
[Illustration: LA GRANDE SALLE DE JACQUES DE BROSSE]
Ces représentations de la Table de Marbre si chères à toute la population de clercs et de scribes du Palais qu’elles mettaient en liesse, sujet d’ennui parfois pour les graves magistrats, n’étaient point un spectacle fermé ni gratuit. Un public payant remplissait ces jours-là l’immense salle et l’argent récolté servait à solder les frais des représentations, y compris ceux d’un festin qui suivait pour les acteurs et les dignitaires de la Basoche. Le reste s’en allait à la caisse basochiale.
La Basoche au temps de la Ligue se brouilla, elle aussi, avec Henri III. Sans doute elle risqua quelques attaques contre ce roi attaqué, satirisé, vilipendé par tous en sa bonne ville de Paris, par les satiristes, par les bourgeois, par le populaire, par les prédicateurs surtout, la chaire prenant avec lui plus de licence que n’en aurait pu prendre le théâtre le plus libre.
Les représentations de la Grande salle cessèrent; d’ailleurs à côté de ce qui se disait en chaire sur Henri et son gouvernement, ou de ce qui s’imprimait contre lui, les satires théâtrales de la Basoche eussent paru bien pâles. Dans ces temps d’effervescence et de passions violentes recourant très vite aux épées et aux arquebuses, les représentations eussent facilement fait naître des bagarres et des tueries.
Le roi de France par un simple édit supprima son confrère le roi de la Basoche; cela passa plus facilement que plus tard la suppression du duc de Guise. A partir de ce temps le royaume de la Basoche subsista, mais sans monarque, comme une sorte de république gouvernée par un simple chancelier.
La décadence commençait, la montre générale fut supprimée également. Seule la Basoche du Châtelet conserva la coutume de la cavalcade corporative de la montre, qu’elle continua à faire à cheval et en grands costumes jusqu’à la Révolution.
L’institution de la Basoche du Palais, attaquée à la tête, voyait ainsi se perdre tous ses us et coutumes. Il n’y avait plus lieu de reprendre les vieux divertissements dramatiques, le théâtre régulier était né alors, avec les comédiens de métier remplaçant les anciens confrères de la Passion, à l’hôtel de Bourgogne et ailleurs.
Des anciennes traditions de la Basoche il ne restait plus, à l’entrée du XVIIe siècle, que la plantation du May et le plaidoyer de la cause grasse. Ce plaidoyer hérita de la faveur générale, et ce fut là seulement désormais que la verve des enfants de la chicane, leur penchant aux joyeusetés satiriques purent se donner carrière. Ce fut la soupape de sûreté laissée par les graves parlementaires à la gaieté de la population jeune et remuante du Palais.
[Illustration: LE PLAIDOYER DE LA CAUSE GRASSE]
Tous les ans, le jeudi de la semaine de carnaval, le jour de Carême-prenant, se plaidait solennellement au Palais, avec tout l’appareil des tribunaux réels, devant des basochiens enrobés faisant fonctions de magistrats, ce qu’on appelait la cause grasse, c’est-à-dire une cause scandaleuse, une affaire burlesque réservée dans l’année pour la circonstance, ou bien, lorsque manquait la cause suffisamment grivoise, une affaire fictive, imaginée à propos de quelque événement, de quelque aventure galante, et qui mettait sur la sellette sous des noms supposés, très clairs pour le monde du Palais, des personnages réels, parfois même des gens de justice, des gens du Châtelet surtout, sur lesquels on aimait à dauber.
«Le sujet de la cause solennelle ou cause grasse, dit M. Victor Fournel dans son étude sur la basoche, était choisi de longue date, ainsi que les jeunes clercs ou aspirants avocats à la langue bien pendue, juges, demandeurs et défendeurs, qui devaient faire assaut de joyeusetés dans leurs réquisitoires et plaidoiries, au milieu des éclats de rire de l’assistance, de la gaîté malicieuse et narquoise soulevée par tous les traits piquants décochés à des personnalités connues de tous, joyeuse humeur que portait au comble à la fin le jugement prononcé par la cour basochiale, avec un air de gravité comique à dérider le vieux juge le plus renfrogné, arrêt assaisonné de tous les attendus et tous les considérants burlesques possibles.»
Supprimée à certaines époques en raison de sa trop forte gauloiserie, rétablie ensuite sur les réclamations des clercs qui promettaient de montrer plus de retenue, mais retombaient bien vite dans la grivoiserie dévergondée, le plaidoyer de la Cause grasse fit jusqu’au XVIIIe siècle retentir des éclats d’une gaîté souvent trop épicée les voûtes graves du Palais. Le XVIIIe siècle licencieux s’offusqua des licences de la Basoche et abolit définitivement la Cause grasse.
Des anciens usages de la Basoche vieillie, dépouillée de ses antiques privilèges, il ne subsista que la plantation du May. Puis le pauvre arbre, dont la verdure enrubannée égayait la vieille cour, au bas du perron fameux par tant de scènes dramatiques, disparut à son tour, peu avant la Révolution. En 1772, à la démolition du Perron, de la galerie aux Merciers et du trésor des Chartes, il était encore là. Sans doute, il ne cadrait plus avec le pédantisme classique des nouvelles constructions, car on abolit le May, gracieux et naïf symbole des antiques coutumes en train de disparaître.
De nouveau la Révolution allait donner des spectacles tragiques à la cour du Palais; si le May avait vécu quelques années de plus, il aurait pu voir, pendant des mois, les condamnés du tribunal révolutionnaire sortir par une porte basse à droite du perron, et monter juste à son pied dans les charrettes fatales.
Au commencement de la Révolution, la Basoche en fermentation forma un bataillon particulier de la garde nationale, à l’uniforme rouge avec épaulettes et boutons d’argent; mais à la suppression des corporations ce corps particulier dut disparaître et ses hommes furent versés dans d’autres bataillons parisiens.
Aux siècles du moyen âge, dans le Palais même, à côté du royaume de la Basoche, florissait un autre État, l’Empire de Galilée, nom arboré par la communauté des clercs de la Chambre des comptes, fondée probablement vers la même époque que celle des clercs du Palais.
Le haut et souverain Empire de Galilée tirait son nom d’une petite rue tournant dans l’enclos du Palais, à côté des rues de Nazareth et de Jérusalem. Ces appellations bibliques n’avaient pas pour origine un ghetto, comme certains l’ont pensé, elles étaient un souvenir des croisades, et venaient de bâtiments construits ici par saint Louis pour loger des pèlerins de Terre Sainte.
Sous Henri II, pour réunir à la cour des comptes quelques bâtiments annexes, on édifia au-dessus de la rue la jolie arcade de Nazareth, pavillon de style Renaissance décoré d’élégantes sculptures, de consoles à mascarons et de figures de Jean Goujon. Après la disparition de la cour des comptes, l’arc de Nazareth fut une des entrées de la préfecture de police; à la démolition de la préfecture et de tout ce qu’elle recélait encore de vieux débris du Palais, l’arc fut transporté à l’hôtel Carnavalet où il est maintenant réédifié dans le Jardin.
L’empereur de Galilée possédait des attributions semblables à celles du roi de la Basoche, il était le chef de la corporation, le juge souverain avec ses suppôts, de toutes les affaires de la communauté. L’empire de Galilée, de même que le royaume de la Basoche, avait ses solennités et ses grands jours. La veille et le jour des Rois, les sujets de l’empire de Galilée s’organisaient en bandes bruyantes et se mettaient en marche, derrière leur souverain entouré de sa cour et de ses gardes, drapeaux flottants, musiques en tête, pour s’en aller porter le gâteau des Rois chez tous les membres de la cour des comptes, régalant les assistants de danses morisques, de divertissements divers et d’aubades.
L’empereur de Galilée tomba du même coup qui supprima le roi de la Basoche sous Henri III, et fut remplacé lui aussi par un simple chancelier. L’empire survécut et parvint, caduc et déchu, dépouillé de ses privilèges, jusqu’à la Révolution qui lui porta le dernier coup.
Au temps de Louis XIII, quand Salomon de Brosse a terminé la reconstruction de la Grande salle détruite par le grand incendie de 1618, le Palais a pris une nouvelle physionomie qu’il va garder pendant cent cinquante ans, jusqu’aux grands changements de la fin du dernier siècle, préludes des transformations et reconstructions de notre temps.
Il n’a plus l’aspect purement féodal de sa grande époque, c’est un assemblage pittoresque d’édifices et de bâtiments de toutes sortes, enchevêtrés les uns dans les autres, juxtaposés et superposés. L’ensemble est confus; la pointe ouest de l’île de la cité, le château de proue du vaisseau de Lutèce, n’a plus ses grandes et nobles lignes d’autrefois, mais l’entassement de tous ces bâtiments qui sont venus peu à peu s’accoler aux grosses tours, s’accrocher en parasites aux belles architectures, prendre possession de tous les recoins libres, constitue au vieux Palais une physionomie grouillante et compliquée tout à fait curieuse.
A l’extrême pointe, l’ancien jardin du roi a disparu, et aussi la maison des Etuves, vers 1605, au moment de l’achèvement du Pont-Neuf et de la création de la place Dauphine, triangle de maisons symétriques en pierre et briques. De l’autre côté du Palais, tout le long de la rue de la Barillerie qui va du Pont au Change et de Saint-Barthélemy au pont Saint-Michel, l’ancienne enceinte fortifiée du Palais a été coupée par endroits ou chargée de maisons, montrant une ligne irrégulière de pignons serrés, au milieu desquels s’ouvrent les deux portes du Palais. La plus importante, flanquée de deux tours, au débouché de la rue de la Calandre, donne au pied de la Sainte Chapelle, devant la Chambre des Comptes; l’autre, décorée de deux tourelles en encorbellement, s’ouvre sur la cour du May, en face de la rue de la Vieille-Draperie.
Un reste de rempart crénelé réunit les tours de la grande porte au pignon de la petite chapelle Saint-Michel; de l’autre côté, vers le Pont au Change, des bâtiments divers se pressent sous le double pignon de la Grande salle, avec des tourelles de différentes formes, des toits de toutes tailles, dominés par la haute tour de l’Horloge. De plus, en avant de tout cela, une ligne cahotante d’échoppes, de petites bicoques parasites s’accroche au rez-de-chaussée des maisons, des poternes du palais, des remparts et des tours. Ces échoppes ne s’arrêtent pas à la tour de l’Horloge, elles tournent sur le quai des Morfondus nouvellement achevé.
[Illustration: PORTE DU PALAIS DONNANT SUR LA COUR DU MAY]
Jusqu’en 1580, une berge irrégulière, un talus herbeux plus ou moins haut, avait bordé la Seine sous les tours du Palais; on commença sous Henri III les travaux du quai en même temps que l’on travaillait au Pont-Neuf, mais ils ne furent terminés qu’en 1611. Ce quai de l’Horloge, exposé au nord, balayé par les brises de l’hiver, fut gratifié du surnom expressif de quai des Morfondus, par les gens qui le traversaient en soufflant sur leurs doigts ou en s’enveloppant jusqu’au nez dans leurs manteaux. Plus tard, en raison des commerçants, lunettiers, ou opticiens, qui occupaient les boutiques vers le Pont-Neuf, on l’appela aussi quai des Lunettes.
[Illustration: LA GRANDE PORTE DU PALAIS, COUR DE LA SAINTE-CHAPELLE, CÔTÉ INTÉRIEUR]
De la tour de l’Horloge à la Conciergerie et à la Tournelle le bas des vieux murs du Palais disparaît de même sous les constructions parasites; les tours de la Conciergerie et la tour Bonbec en sont ceinturées jusqu’à mi-corps. Au-dessous se poursuit la ligne d’échoppes, de petites boutiques largement ouvertes pour des étalages que protègent les larges auvents.
Pénétrons maintenant dans la grande cour du Palais, que la Sainte-Chapelle subdivise en deux parties: cour du May et cour de la Sainte-Chapelle. Sur le revers de l’enceinte du Palais, bordant la rue de la Barillerie, on voit l’autre face de la longue ligne de maisons coupées de tours et de tourelles, plus pittoresques encore de ce côté que de l’autre, et garnies de même des petites échoppes collées et tassées au bas des pignons. En face, au pied du grand perron, les petites boutiquettes se pressent et montent sur les côtés du degré; elles sont plus serrées encore sous le Trésor des Chartes dont elles cachent la base, elles tournent autour de la Sainte-Chapelle, incrustées entre les piliers.
Le côté méridional de la Sainte-Chapelle est longé par le grand degré couvert montant à la chapelle supérieure, ou escalier de Louis XII, ruiné par la chute de la flèche incendiée avec le comble en 1630. On s’est contenté de refaire assez grossièrement les voûtes effondrées de cet escalier; à l’entrée du degré les débris tronqués des anciens piliers de Louis XII semés de fleurs de lis sculptées, donnent encore une idée de la beauté de l’œuvre détruite. Les échoppes, les petites maisonnettes arrivent au bas des marches, emboîtent les piliers ruinés et grimpent le long de la rampe extérieurement et intérieurement pour aller se rattacher aux boutiques qui garnissent à l’intérieur la galerie aux Merciers.
On trouve dans ces échoppes tous les petits commerces possibles, et certains petits métiers comme les horlogers et les barbiers. Les boutiques sont très achalandées; la foule circulant perpétuellement dans les galeries, dans toutes les parties du Palais, comme dans un établissement marchand analogue aux galeries du Palais-Royal, se presse devant les étalages sous les larges auvents.
Les libraires et les marchands d’articles de modes, surtout, sont nombreux sur l’escalier de la Sainte-Chapelle et resteront fidèles au Palais jusqu’à la Révolution; leurs boutiques sont le rendez-vous des oisifs. Les dames et les beaux cavaliers se pressent chez la marchande de modes, examinant dentelles pour le cou, pour les manchettes ou pour les bottes, collets et grandes fraises, rubans, éventails, gants, masques pour les dames, etc., toutes les dernières créations de la mode. Les lettrés feuillettent les livres nouveaux, les grands romans de Mlle de Scudéry, les rébarbatifs bouquins de droit, de théologie ou d’histoire, les pesants volumes des graves écrivains ou les petits recueils des poètes.
Dans ses curieuses estampes Abraham Bosse nous montre ces élégants chalands courant les boutiques du Palais, en quête de la mode fraîchement éclose et des bruits du jour, nouvelles des armées venues par les derniers courriers, échos des petits ou grands événements de la cour, menus cancans de la ville. C’est la gazette parlée qui se fait là, on vient recueillir aux petites réunions chez la modiste ou chez le libraire les nouvelles que l’on répandra ensuite à la promenade, sous les arcades de la place Royale ou dans les Ruelles du beau monde.
Un jour de Mardi-Gras on avait vu le roi Henri III avec de jeunes seigneurs, en train de courir la ville et de faire les mille folies autorisées par le carnaval, arriver masqués à cheval dans la cour du Palais. L’un d’eux, raconte Brantôme, étant sur son cheval Real «monta de course, car ainsy le fallait, par le grand degré du Palais (cour du May), cas estrange, estant aussi roide, entra dans la galerie et grande salle du Palais, fit ses tours, promenades, courses et folies, et puis vint descendre par le degré de la Sainte-Chapelle sans que le cheval jamais bronchast, et rendit son maître sain et sauf dans la basse-cour...»
Le degré «du perron antique» était moins raide que le perron de marbre de la cour du May. Boileau dans son poème comique en fait le champ de bataille des chanoines mettant à sac la boutique du libraire Barbin pour se jeter à la tête les lourds bouquins.
Par les détours étroits d’une barrière oblique Ils gagnent les degrés et le perron antique, Où sans cesse, étalant bons et méchants écrits, Barbin vend aux passants des auteurs à tous prix.
[Illustration: INCENDIE DE LA SAINTE-CHAPELLE EN 1630]
La barrière oblique dont parle Boileau était une barrière placée en avant du perron, barrière en quelque sorte emblématique de juridiction, qui se plaçait devant les hôtels des princes ou des grands officiers de la couronne, du doyen des maréchaux de France, des chanceliers, etc. L’édifice de la Chambre des comptes était précédé d’une barrière aussi et aucune échoppe ne s’y adossait comme aux autres bâtiments du Palais.
Boileau, qui nous esquisse çà et là dans le Lutrin quelques croquis du Palais, était né dans cette cour même de la Sainte-Chapelle, dans une des maisons des chanoines. Onzième enfant de Gilles Boileau, greffier du Parlement, il était du Palais presque autant que les pierres du monument elles-mêmes puisque, paraît-il, les Boileau étaient là depuis saint Louis peut-être, depuis Charles V assurément, ce roi ayant eu pour confesseur Hugues Boileau, trésorier de la Sainte-Chapelle. Un des frères de Boileau fut chanoine de la Sainte-Chapelle.
Le poète avait été de la Basoche; après avoir grossoyé chez son beau-frère Dongeois, greffier aussi au Parlement, il se fit recevoir avocat, et plaida au moins une fois au Palais, avec, par bonheur, un insuccès si complet qu’il dut tout de suite renoncer à l’espoir d’obtenir jamais le moindre sac à procès de la confiance des procureurs.
Enfin en sa vieillesse revenu au gîte, à l’île de la Cité et à son vieux Palais, il fut enterré sous les dalles de la Sainte-Chapelle. On ne peut donc être plus du Palais que le poète qui a chanté dans le Lutrin la grande dispute des chanoines de la Sainte-Chapelle, à propos d’un lutrin placé dans le chœur par le trésorier de la Sainte-Chapelle, grand dignitaire du chapitre.
La déesse Discorde assise au pied du May contemple le temple de la Chicane son empire:
Elle y voit par le coche et d’Evreux et du Mans, Accourir à grands flots ses fidèles Normands; Elle y voit aborder le marquis, la comtesse, Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse. Et partout des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards...
A un autre endroit Boileau parle du pilier des consultations, dans la grande salle, un pilier particulier devant lequel procureurs et gens de loi attendaient les plaideurs pour les consultations pressées, comme, dans la précédente grande salle gothique, plaideurs et avocats affairés se groupaient devant les quatre grandes cheminées, ou sur les bancs d’embrasure entre les arcatures,
Entre les vieux appuis dont l’affreuse grande salle Soutient l’énorme poids de sa voûte infernale, Est un pilier fameux des plaideurs respecté Et toujours des Normands à midi fréquenté. Là sur des tas poudreux de sacs et de pratique, Hurle tous les matins une sibylle étique; On l’appelle Chicane...
A rapprocher d’un croquis précédent de maître François Villon:
Je vis là tant de mirlifiques, Tant d’ameçons et tant d’affiques Pour attraper les plus huppés, Les plus rouges y sont happés... Cuydant destruire son voisin De Poytou ou de Limousin...
Au pied du perron de la cour du May avait été établi un montoir de pierre, pour aider les vieux conseillers et les graves magistrats à descendre de leurs mules, quand ils arrivaient le matin de très bonne heure, dans leur modeste équipage, se mettre à la besogne dans les diverses «chambres».
[Illustration: LE PRÉSIDENT MOLÉ AUX BARRICADES DE LA RUE St. HONORÉ--1648]
Certaines familles se perpétuaient dans les charges judiciaires, le Palais voyait les générations se suivre et se remplacer; aux vieux conseillers du XVIe siècle à longues barbes, à la mine austère qui avaient siégé aux difficiles époques sous la menace des hallebardes de la Ligue, succédaient les conseillers à moustaches et à barbiche à la royale du temps de Louis XIII. Leurs petits-fils allaient être ces magistrats à menton glabre, à lourdes perruques du grand règne. Les longues barbes avaient longtemps persisté au Palais; pour quelques vieux parlementaires, elles symbolisaient la gravité professionnelle, et jusqu’au temps de la Fronde ils les arborèrent comme une protestation, parmi les jeunes magistrats à moustaches trop cavalières.
[Illustration: LES ÉCHOPPES AU PIED DES TOURS DU PALAIS, XVIIe SIÈCLE]
L’exceptionnelle fortune de quelques familles de magistrats, parvenues aux plus hautes fonctions de l’Etat, leur permit de bâtir quelques-uns des grands hôtels du Marais, mais les pères de ceux-ci, comme tous les autres parlementaires, avaient mené une vie des plus simples, en de modestes logis de la Cité ou des quartiers environnants, particulièrement sur le quai des Augustins.
Investis de la terrible mission de juger, chargés de la redoutable responsabilité d’appliquer des lois arbitraires et confuses, en ce temps où Thémis a la main dure, ces magistrats ont en général une réputation d’intégrité bien établie. Sur la gravité des mœurs et la simplicité des habitudes des vieux conseillers, des indications abondent dans l’histoire, et spécialement dans la chronique parisienne. Saint-Foix, dans ses essais sur Paris, rapporte que Gilles le Maître, premier président du Parlement sous Henri II, propriétaire d’une petite terre près Paris, stipulait dans le bail de ses fermiers «qu’aux quatre bonnes fêtes de l’année et au temps des vendanges ils lui amèneraient une charrette couverte et de la paille fraîche dedans pour y asseoir sa femme et sa fille, et qu’ils lui amèneraient aussi un ânon ou une ânesse pour monture de leur chambrière». Et dans ce rustique équipage, la famille de notre président s’en allait faire sa petite partie de campagne, le président marchant en tête sur sa mule, accompagné de son clerc à pied.
Quand s’introduisit l’usage des carrosses, le premier président de Thou, fort gêné par la goutte, en eut un, probablement quelque caisse bien lourde et bien massive, mais sa femme pour ses courses dans Paris s’en allait à cheval en croupe derrière un domestique.
Peu de luxe donc chez ces magistrats menant l’existence tranquille de la petite bourgeoisie, venant au Palais à pied ou sur leur mule, quelquefois à deux sur la même monture. Ce qui fait tout le long des siècles l’universelle clameur des plaideurs se plaignant d’être écorchés vifs dans la maison de dame Thémis, c’est l’âpreté des procureurs, de la foule des gens de chicane embusqués aux détours de cette maison, et qui s’entendent parfaitement à exprimer des sacs de procédure tout le suc qu’ils peuvent contenir.
Aux graves conseillers descendant de leurs mules au Grand Perron, sous le may de la Basoche, se mêlent les robes noires des procureurs et des avocats, la foule bigarrée et souvent râpée des basochiens, des commis des greffes, des clercs des études chargés de sacs à procès, foule remuante et turbulente, et tous les flâneurs de Paris, les laquais et les pages des gens en quête de nouvelles ou d’achats aux boutiques de la cour et des galeries. Les pauvres basochiens sont nourris et logés chez leurs patrons, logés aux galetas, sous les toits, et nourris souvent assez mal par madame la procureuse, comme en témoignent bien des traits des comédies de ces temps.
... On nous a régalés d’un potage à l’eau claire... D’un lavis de potage où parmy les flots d’eau, Se noyait pauvrement un malheureux poireau... ... Nous aussi, quelquefois, nous avons pour recrue Dans un beurre gluant un morceau de morue Large de trois doigts, jaune et dont la dureté Des plus hardis mâcheurs abat l’activité.
Revenons aux échoppes et au commerce du Palais. A l’intérieur comme à l’extérieur, comme dans les cours, les boutiques se pressaient dans la grande salle tout le long des galeries, utilisant tous les coins, tous les passages, même les plus étroits.
Le livre de Gilles Corrozet, le premier historiographe parisien: La fleur des Antiquitez, Singularitez et Excellences de la plusque noble et triomphante ville et cité de Paris, se vendait «au premier pillier en la grant salle du Palais» chez Denis Janot, en 1532, de qui plus tard Corrozet lui-même, devenu le gendre de son éditeur, reprit la «boutique».
Les boutiques étaient surtout serrées dans la galerie Marchande ou des Merciers, centre du Palais bruyant et affairé, où elles formaient deux rangées entre lesquelles la circulation devenait difficile. Le Paris élégant flânait aux étalages où chaque boutiquier appelait les chalands et s’efforçait d’attirer leur attention en vantant ses marchandises. Les jolies mercières du Palais ont aux XVIIe et XVIIIe siècles une réputation de coquetterie bien méritée, car pour faire connaître les modes nouvelles elles se parent de superbes dentelles, des grands collets montés ou rabattus, des grandes manchettes des élégantes et «galantisent» sur les coiffures.
Il en était encore de même avant la Révolution; Mercier, qui a vu la fin du Palais d’autrefois, appuie sur le contraste des robes noires des légistes voisinant avec les coquetteries et les futilités des boutiques de la galerie, sur cette opposition violente des minois souriants des marchandes avec les grimaces disgracieuses des vieux procureurs, qu’il traite de sangsues, et de tous les suppôts de la chicane sur lesquels il semble être de l’avis de Louis XII, qui disait avec toute l’irrévérence qu’un roi pouvait se permettre: «La plus laide bête à voir passer, c’est un chicanous chargé de ses sacs.»
[Illustration: LE CORBILLARD, COCHE D’EAU DE CORBEIL]
[Illustration: L’ENTRÉE DE LA PLACE DAUPHINE. ÉTAT ACTUEL]