CHAPITRE VIII
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
Malaise intérieur général.--Premières protestations du Parlement.--Mazarin et la Cour.--L’enlèvement de Broussel, les barricades.--M. le Coadjuteur.--Marche du Parlement à travers l’émeute.--La guerre de la Fronde.--Princes et ducs.--La cavalerie des portes cochères et le régiment de Corinthe.--Jeune Fronde et vieille Fronde.--Le Palais champ de bataille.--Le combat du faubourg Saint-Antoine.--Émeute de la paille.--Massacre de magistrats et conseillers à l’hôtel de ville.--Louis XIV.--Docilité du Parlement.--Les difficultés de la Régence.--Incendie de la cour des Comptes.--Orages parlementaires du XVIIIe siècle.
[Illustration: LE COADJUTEUR A DEMI ÉTRANGLÉ AU PALAIS]
Après quarante années de tranquillité au sortir des terribles journées de la Ligue, le Palais allait rentrer dans la politique active et entendre encore gronder les révolutions.
Ce fut le Parlement lui-même, cette fois, qui fit jaillir la première étincelle des troubles de la Fronde pendant la minorité de Louis XIV. Ces nouveaux troubles, qui furent très près de prendre la même tournure que la Révolution d’Angleterre au même moment, éclatèrent alors que la France se trouvait victorieuse au dehors, quand Mazarin, continuateur de Richelieu mais trop ami de la reine Anne d’Autriche, semblait devoir recueillir le bénéfice des succès remportés par les armées françaises à Nordlingen, à Crémone, à Lens. Mais les lauriers sont une maigre compensation à la misère et à la famine, Paris et les provinces affamés et ruinés par de longues dilapidations les dédaignaient.
[Illustration: CÔTÉ MÉRIDIONAL DU PALAIS ET PONT SAINT-MICHEL. XVIIe SIÈCLE]
Des exactions de maltôtiers, de mauvaises opérations fiscales aggravaient cette misère et faisaient s’élever de partout des clameurs de protestation. Le Parlement s’était ému déjà de ce cri général, lorsque, fort maladroitement, le surintendant des finances Emeri, Italien comme Mazarin, en quête de ressources pour le trésor embarrassé et ne trouvant plus rien ni personne à pressurer, chercha à tirer de l’argent du Parlement lui-même, en créant des charges nouvelles et en retenant par emprunt forcé les gages de la magistrature.
Ces expédients mirent le feu aux poudres; cette fois le Parlement touché au vif, réunissant toutes ses chambres, prit franchement position contre la cour et non seulement refusa d’enregistrer tous les édits financiers, mais encore se lançant à corps perdu dans la pure politique, dans l’opposition violente, entreprit tout à coup de réclamer une réforme générale de tous les systèmes d’administration gouvernementale, quelque chose presque comme une refonte des institutions.
L’action était engagée entre le Palais et la cour; les esprits s’échauffaient, le Parlement, enflammé par la popularité que lui valaient ses réclamations et ses propositions de réformes, menait une guerre à coups d’arrêts contre les agents financiers du pouvoir, contre les intendants exécrés. Le pays se trouvait divisé en deux factions, les mazarins et les frondeurs; et la Fronde, s’obstinant et s’enhardissant chaque jour dans sa lutte contre la cour, s’essayait tout doucement à devenir une révolution.
Mazarin avait tenté de diviser les divers corps du Parlement pour en venir plus facilement à bout; le 13 mai 1648, les quatre cours souveraines, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des aides et le Grand conseil, réunies à la grand’chambre, lui répondirent par l’arrêt d’union «pour servir le public et le particulier et réformer les abus de l’Etat». Le ministère eut beau casser cet arrêt d’union, le Parlement méprisa sa décision et persista dans son attitude.
La guerre de chansons et de quolibets contre le Mazarin étant commencée, l’arrêt d’ougnion ou d’ognion, comme prononçait le cardinal, fut l’occasion d’une quantité de plaisanteries et de pamphlets, comme La dernière soupe à l’ognon pour Mazarin ou Ballet dansé devant le roy, et la reine régente sa mère, mazarinade née avec une infinité d’autres, dans la grande levée de plumes de tous les petits poètes et littérateurs tiraillant en avant des grands parlementaires, contre la cour et le cardinal.
Toutes les manœuvres de Mazarin se brisaient devant la fermeté du Parlement; le premier président Molé, l’avocat général Omer Talon osaient parler très net, et réclamaient hautement pour le Parlement un droit de contrôle sur toutes les affaires de l’Etat et sur les décisions royales. Paul de Gondi, coadjuteur de l’archevêque de Paris Pierre de Gondi, son oncle, s’était posé en adversaire résolu de Mazarin et de la cour. Esprit remuant, audacieux, fait pour l’intrigue et les conspirations, prélat galant et bretteur qui se battait en duel comme un mousquetaire, il s’efforçait d’entretenir la fermentation populaire où il frétillait d’aise.
On mena le petit roi au Palais tenir un lit de justice, afin d’en imposer à ces magistrats lancés dans l’opposition, et de restaurer, s’il était possible encore, l’autorité royale atteinte; mais les beaux discours du chancelier et les injonctions n’y firent rien, le Parlement persévéra dans son attitude. C’était une puissance nouvelle qui s’élevait en face de la puissance royale, et qui semblait d’autant plus menaçante que l’on voyait, précisément au même moment, la lutte du Parlement d’Angleterre contre le roi Charles Ier, aboutir à une complète révolution préparant le procès et le supplice du roi.
Le parti de la cour, attendant impatiemment l’occasion de tenter un coup de force, la crut trouver dans la victoire remportée à Lens par le duc d’Enghien, prince de Condé; il se sentit assez fortifié par ce triomphe des armées royales pour briser violemment l’opposition du Parlement en faisant enlever trois des principaux meneurs de la résistance aux volontés du pouvoir, et en procédant à ces arrestations avec éclat, au grand jour.
Le 26 août 1648, pour le grand Te Deum d’actions de grâces à Notre-Dame, tout Paris était sur pied, les rues depuis le Palais-Royal, ex-Palais Cardinal, jusqu’à Notre-Dame étaient bordées de soldats du régiment des gardes, entre lesquels défilèrent la reine et la cour et soixante-treize drapeaux pris à l’ennemi, portés à la cathédrale par les Suisses.
«Le Parlement va être bien fâché!» avait dit le jeune roi quand la nouvelle de la victoire de Lens était arrivée à la cour. La reine et Mazarin se préparaient à donner l’humiliation du Parlement pour conclusion à ce défilé triomphal au milieu des acclamations. Leurs mesures étaient prises. Le Te Deum achevé, la cour reprit le chemin du Palais-Royal; la reine avant de s’éloigner fit un signe à M. de Comminges, lieutenant de ses gardes et lui dit deux mots: «Allez, et que Dieu vous assiste!»
Comminges resta dans l’église avec une partie de ses hommes et quand les flots des assistants se furent un peu dissipés, il sortit à son tour avec sa troupe au milieu de l’inquiétude éveillée par sa manœuvre insolite.
Il n’avait pas à aller bien loin. A gauche du parvis Notre-Dame, dans la rue Saint-Landry, demeurait le conseiller Pierre Broussel, devenu par son attitude au Parlement une idole populaire. C’était un vieux magistrat de soixante-dix-huit ans, de très mince fortune, très digne et très austère, que l’on voyait tous les jours, quelque temps qu’il fît, s’acheminer à pied vers le Palais pour s’y mettre au travail.
Comminges avait envoyé quelques-uns de ses hommes arrêter le président Charton, lequel averti à temps put s’échapper, et le conseiller Blancmesnil qui fut pris sans difficulté. Il s’était réservé l’enlèvement de Broussel comme la partie la plus délicate et la plus difficile de l’opération, en raison de l’extrême popularité venue au vieux conseiller que le peuple appelait son «père». L’opération pour réussir devait être menée énergiquement et rapidement; il ne fallait pas laisser à Broussel la velléité d’appeler le populaire du voisinage à son secours et à ses voisins le temps de s’attrouper. En quelques minutes Comminges arriva rue Saint-Landry, le conseiller était au logis, à table, Comminges brusqua l’entrée et, sans laisser même le temps au pauvre homme de prendre son manteau, l’enleva de table en pantoufles.
--Mes enfants, dit le conseiller à sa famille atterrée, recevez ma bénédiction, je n’espère plus vous revoir jamais, je ne vous laisse point de biens mais un peu d’honneur, ayez soin de le conserver!
Cependant les fils de Broussel essayaient de parlementer avec l’officier, une vieille servante ouvrait la fenêtre et criait au secours, déjà des rumeurs montaient de la rue où les gardes s’efforçaient de maintenir les gens accourus au bruit. Comminges, sans rien entendre, entraînait son prisonnier et au milieu des murmures, des cris et des menaces, dans le tumulte grossissant, il le poussa dans un carrosse qu’il avait amené et fit signe à ses gens de fendre la foule en hâte. Le carrosse eut beaucoup de peine à démarrer, on tentait déjà de couper les rênes, on se colletait avec les gardes, on courait chercher des armes et sonner le tocsin de Saint-Landry. Du port Saint-Landry tout proche les gens criaient aux bateliers du port de la Grève en face d’accourir bien vite: «On arrête Broussel!» Et ces mariniers à ce cri se jetaient dans leurs barques, armés de crocs et de tout ce qui leur était tombé sous la main.
[Illustration: LE PORT SAINT-LANDRY ET LA TOUR DAGOBERT]
Le carrosse, à peine en route au milieu des vociférations des gens courant derrière lui, faillit culbuter au milieu de la rue des Marmousets; des clercs d’une étude de notaire l’attendaient au passage et soudain jetaient dans les jambes des chevaux les bancs de bois de l’étude.
Le cocher, à force d’adresse, put franchir l’obstacle, et les chevaux des gardes firent de même. Toujours suivi par une troupe hurlante où commençaient à se voir des hallebardes et de vieilles colichemardes de la Ligue, le carrosse arrive par la rue de la Juiverie et le Marché-Neuf au quai des Orfèvres. Là une roue s’en va ou un essieu se casse, le carrosse verse; Comminges en tire Broussel, en même temps que ses gardes arrêtent un autre carrosse qui passait, et en font descendre une dame. Une foule inquiète et hostile entourait la petite troupe, elle ne savait pas au juste de quoi il s’agissait, mais la populace armée arrivait. Comminges pousse encore Broussel dans le carrosse de la dame, s’installe l’épée à la main à côté de lui, et le cocher fouette les chevaux. Il peut encore fendre la foule et prendre le galop sous la grêle des pierres et des injures; le Pont-Neuf est traversé, puis en peu de minutes la porte de la Conférence franchie.
Le coup avait réussi. Comminges, hors d’affaire, galopait sur la route de Saint-Germain avec son prisonnier, mais derrière lui l’émotion populaire se changeait en sédition et tout Paris courait aux armes. Les soldats qui rentraient de Notre-Dame, et dont la présence au Pont-Neuf avait probablement sauvé Comminges, se trouvèrent en un clin d’œil entourés par l’émeute et le maréchal de la Meilleraye eut grand’peine à les en tirer. Il courut les plus grands dangers sur le Pont-Neuf et à l’Arbre-Sec, et sans l’aide du coadjuteur qui s’était lancé dans la bagarre au premier bruit de l’événement, il y fût probablement resté.
Toute la journée se passa en bagarres dans la rue, en négociations avec la cour. Le cri des Parisiens: «Vive le roi, liberté à Broussel!» retentit jusqu’au soir sous les fenêtres du Palais, puis tout s’éteignit, les Parisiens rentrèrent souper en leurs logis.
[Illustration: MAISON RUE NEUVE-NOTRE-DAME, DÉMOLIE VERS 1840]
Anne d’Autriche, qui avait dit avec fureur en entendant le bruit de l’émeute: «Rendre Broussel! Je l’étranglerais plutôt avec ces deux mains!» et qui s’était résignée ensuite à entendre les propositions du coadjuteur, reprit toute son assurance au retour du calme. La cour crut tout fini et le grand feu apaisé. Se figurant avoir gagné la première manche, elle voulut poursuivre l’exécution de son plan. Le lendemain, à la première heure, des troupes devaient marcher, occuper différents points entre le Palais-Royal, la porte de Nesle, le Pont-Neuf et le Palais; puis le Parlement serait mis en interdit et exilé à Montargis, on mettrait la main sur un certain nombre de meneurs et sur le coadjuteur lui-même que la reine avait pris en abomination pour son rôle dans l’affaire.
Mais de leur côté les frondeurs ne s’endormaient pas. Averti du plan de la cour par des amis, le coadjuteur avait fait appeler Myron, maître des comptes et colonel du quartier de Saint-Germain-l’Auxerrois; tous deux devant l’imminence du péril se mirent résolument en mouvement pour réveiller l’ardeur des Parisiens.
A la pointe du jour Paris, dans le plus grand calme, semblait sortir du plus innocent sommeil. Des compagnies de Suisses se montrèrent du côté de la porte de Nesle, en marche vers les points à occuper; en même temps, suivant les instructions de la reine, le chancelier Pierre Seguier partit en carrosse avec une escorte de gens de justice et de hoquetons pour aller signifier au Palais la fermeture du Parlement.
Le chancelier ne passait point pour un brave et tremblait assez, dit-on, de se risquer ainsi dans les rues de Paris. Outre son frère l’évêque de Meaux qui le voulut suivre, sa fille la duchesse de Sully, «belle, jeune et courageuse,» s’était jetée dans son carrosse malgré lui pour l’accompagner dans sa dangereuse mission.
Le coadjuteur donna le signal. Subitement, ce Paris si endormi fut sur pied; les tambours des quartiers firent rage, les gens sautèrent sur hallebardes et mousquets, les rues se remplirent, et en un moment l’émeute fut dans son plein, mieux qu’au plus fort des bagarres de la veille.
«Ce fut comme un incendie subit et violent qui prit du Pont-Neuf à toute la ville, raconte le coadjuteur dans ses Mémoires. Tout le monde sans exception prit les armes. Il y eut dans Paris en moins de deux heures plus de cent barricades bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières. Comme je fus obligé de sortir un moment pour apaiser un tumulte qui était arrivé par le malentendu de deux officiers du quartier dans la rue Neuve-Notre-Dame, je vis, entre autres, une lance traînée plutôt que portée par un petit garçon de huit ans, qui était assurément de l’ancienne guerre des Anglais. Mais j’y vis encore quelque chose de curieux, M. de Brissac me fit remarquer un hausse-col sur lequel était gravée la figure du jacobin qui tua Henri III, il était de vermeil doré avec cette inscription: Saint Jacques Clément. Je fis une réprimande à l’officier qui le portait et je fis rompre le hausse-col publiquement à coups de marteau sur l’enclume d’un maréchal. Tout le monde cria: «Vive le Roy,» mais l’écho répondit: «Point de Mazarin.» Et Gondi ajoute avec plaisir qu’on ajoutait à ce cri: «Vive le coadjuteur.» Il ne fut pas fâché de le faire savoir à la reine qui l’avait bafoué la veille.
Au même instant, les bourgeois, avec des gens de guerre, chargeaient les Suisses vers la porte de Nesle, et le chancelier qui était parti avec assez de tranquillité était attaqué sur le Pont-Neuf, poursuivi sur le quai des Augustins et manquait d’être assommé par la populace. Il put se jeter dans l’hôtel de Luynes que les émeutières mirent aussitôt à sac; le chancelier qui déjà se confessait à son frère l’évêque de Meaux, ne s’en tira que grâce à ce pillage. Au moment où la populace allait mettre le feu à l’hôtel, le maréchal de la Meilleraye arrivait avec quelques compagnies de gardes françaises et le dégageait après quelques angoisses. On remit le chancelier dans un carrosse avec sa fille la duchesse de Sully et son frère l’évêque, on réunit ceux que l’on put retrouver des gens de justice disparus et tout le convoi, carrosse avec des hommes le pistolet au poing à la portière, magistrats et troupes, se mit en retraite par le Pont-Neuf à travers l’émeute déchaînée.
Au Pont-Neuf, le péril augmenta. Plus moyen de passer. Dans la bagarre le maréchal, d’un coup de pistolet malheureux, tua une bonne femme des Halles prise dans la foule, la hotte sur le dos, et à son exemple les soldats tirèrent quelques mousquetades. Ces décharges ouvrirent le passage, mais aussitôt des coups de fusil nombreux ripostèrent des maisons de la place Dauphine et de tous côtés; le carrosse galopant sous le feu fut percé en cinq ou six endroits, il y eut des morts, le lieutenant du grand prévôt de l’hôtel fut tué raide dans ce carrosse à côté du chancelier, dont la fille fut blessée légèrement d’une balle au bras.
La populace se jeta sur les boutiques des ferrailleurs du quai de la Mégisserie pour trouver des armes, les barricades s’élevèrent, toutes les chaînes des rues furent tendues, renforcées par un double rang de barriques pleines de terre, de pierres et de fumier. Au Pont-Neuf une grande barricade derrière laquelle fourmillait un peuple hérissé de toutes les armes possibles était, suivant les mazarinades qui chargent peut-être la note comique, commandée par un charlatan arracheur de dents de la place Dauphine nommé Carmeline.
Le Parlement s’assemblait; suivant ses habitudes matinales, il était déjà au Palais avant le premier tumulte. Pendant qu’une multitude immense défilait incessamment du Palais au Pont-Neuf et du Pont-Neuf au Palais-Royal en criant: «Broussel! Broussel!» il rendit un arrêt décrétant Comminges de prise de corps, défendant à tous gens de guerre sous peine de la vie de prendre des commissions pareilles, et ordonnant qu’on irait en corps au Palais-Royal réclamer les prisonniers.
Sur l’heure même le Parlement descendit dans la rue. Ils étaient cent soixante-dix conseillers en robe, se frayant passage à travers la foule tumultueuse, franchissant les chaînes des barricades au milieu d’applaudissements et d’acclamations frénétiques. Au Palais-Royal, place de guerre de la cour, le Parlement fut assez mal reçu par la reine, et le premier président Molé, qui exposa la situation de Paris «armé et enragé» et formula ses réclamations, ne tira de la reine que des paroles de colère: «Je sais bien qu’il y a du bruit dans la ville, mais vous m’en répondrez, messieurs du Parlement, vous, vos femmes et vos enfants!»
Le Parlement, après quelques essais de négociations avec Mazarin et une nouvelle tentative auprès de la reine, dut s’en retourner sans avoir rien obtenu.
Le populaire enflammé l’attendait aux premières barricades; comme à l’attitude des magistrats on voyait qu’ils n’apportaient point ce qu’ils étaient allés chercher, les acclamations se changèrent d’abord en sourds murmures. Le mécontentement comme une traînée de poudre courait en avant des parlementaires, leur passage à la deuxième barricade fut plus difficile, ils durent, pour apaiser les criailleries qui s’élevaient, parler vaguement de promesses de satisfaction données par la reine. A la troisième barricade, à la croix du Trahoir, les gens se fâchèrent tout à fait et, par un revirement soudain, s’en prirent au Parlement de sa propre déconvenue.
On barra le passage, deux cents furieux, la pertuisane ou l’escopette au poing se jetèrent sur les conseillers; un rôtisseur prit le premier président Mathieu Molé au collet et lui appuyant sa hallebarde sur le ventre, il lui cria: «Tourne, traître! et si tu ne veux être massacré toi-même, ramène-nous Broussel ou le Mazarin et le chancelier en otages!» Injuriés, menacés, poussés sur les pavés, les parlementaires étaient pris de panique; des présidents, une vingtaine de conseillers cherchèrent à se perdre dans la foule, seul le président Molé fit tête à l’orage et osa parler d’une voix ferme à ceux qui le menaçaient: «Quand vous m’aurez tué, dit-il, il ne me faudra que six pieds de terre!»
[Illustration: LA PASSERELLE REMPLAÇANT LE PONT AU CHANGE INCENDIÉ]
Cette intrépidité en imposa aux émeutiers, les armes se baissèrent, mais force fut pourtant au Parlement de rebrousser chemin et de retourner au Palais-Royal, accompagné d’un vacarme de menaces et de vociférations qui dut parvenir jusqu’aux oreilles de la reine. Cette fois la cour céda. La reine demeurait inflexible quoique le président lui parlât aussi hardiment que tout à l’heure aux séditieux de la croix du Trahoir, mais les instances de Mazarin jointes aux conseils de la reine d’Angleterre, chassée récemment par une révolution semblable à celle qui menaçait le trône d’Anne d’Autriche, obtinrent enfin de celle-ci son acquiescement aux volontés des Parisiens si violemment exprimées.
Cette fois le Parlement put franchir les barricades en montrant la lettre de cachet ordonnant la libération de Broussel et de Blancmesnil. Toute la journée et toute la nuit la ville resta en armes, le peuple veillant aux barricades en attendant le retour de Broussel qu’on se hâtait d’aller tirer du château de Saint-Germain.
[Illustration: LE NOUVEAU PONT AU CHANGE]
Le lendemain matin, le Parlement siégeant à la Grande Chambre entendit tout à coup s’élever, puis grossir en se rapprochant, une tempête d’acclamations: c’était l’idole populaire qu’on ramenait, avec Blancmesnil l’autre conseiller, sous l’escorte des bandes émeutières, au bruit de tous les tambours de Paris.
Le Parlement reçut les prisonniers en grande cérémonie, les félicita sur leur heureuse délivrance, puis rendit un arrêt ordonnant aux Parisiens de démolir leurs barricades, de lever les chaînes et de rentrer leurs armes; des officiers s’en furent par tous les quartiers publier à son de trompe cet arrêt de désarmement qui fut immédiatement obéi. Sauf à la porte Saint-Antoine où l’on eut une alerte sur le bruit que des troupes arrivaient pour mettre la ville à la raison, les barricades disparurent vite et les boutiques se rouvrirent.
Ce calme ne pouvait être que momentané, car la prison ou la liberté de Broussel ne changeaient rien à la situation. La lutte, après des transactions et des accords bientôt rompus, reprenait entre la cour et le Parlement.
La Fronde continuait sa guerre de chansons et de libelles contre Mazarin et contre la reine, tous deux injuriés et vilipendés. Le Pont-Neuf, à mi-chemin entre le Palais de Justice et le Palais-Royal, entre alors dans l’histoire. C’est là, entre les deux palais rivaux, qu’accourent les badauds en quête d’émotions, et que les attroupements commencent autour des péroreurs et des meneurs; les chansons frondeuses dont on bombarde Anne d’Autriche et son ministre partent de là. Il n’eût pas fait bon à M. de Mazarin de se hasarder sur le Pont-Neuf, sorte de quartier général de ses ennemis, où faute de mieux ceux-ci le pendirent un jour en effigie près du Cheval de bronze.
Enfin la reine se décida à une nouvelle rupture violente avec le Parlement: le 6 janvier 1649 elle s’enfuit de Paris et se réfugia au château de Saint-Germain avec ses enfants, avec Mazarin, Gaston d’Orléans et le prince de Condé qu’elle avait réussi à mettre de son côté.
La guerre de la Fronde commençait, guerre de princes maintenant, car à la lutte entre le pouvoir royal et le parti populaire soutenu par le Parlement, princes et seigneurs se mêlaient, cherchant des avantages particuliers et amalgamant singulièrement les intérêts et les prétentions, ou même les fantaisies aristocratiques, aux réclamations du peuple appauvri et maltraité.
Les princes et princesses de la Fronde qui vont donner un nouveau caractère à la lutte, ce sont d’abord le frère du prince de Condé, M. le prince de Conti, général des Parisiens comme Condé l’est des troupes réunies par la reine à Saint-Germain, le duc de Beaufort, petit-fils d’Henri IV, le roi des Halles, le beau seigneur à la moustache blonde dont tout Paris raffole; puis le duc d’Elbeuf, le duc de Bouillon, le duc de Longueville, la duchesse de Longueville, sœur de Condé; la duchesse de Montbazon, la duchesse de Bouillon et enfin Mademoiselle, la fille de Gaston d’Orléans, celle qui devait faire tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales et perdre de cette façon l’espoir de partager un jour le trône de Louis XIV.
Cette guerre capricieuse et galante, faite en riant, où les chansons et les gentillesses alternent avec les arquebusades, commence par le blocus de Paris, Condé avec huit mille soldats entreprend de bloquer la grande ville et de l’affamer en supprimant tous les arrivages.
Le Parlement, après quelques dernières tentatives de conciliation, se résolut à soutenir la guerre. Ces chambres de légistes étaient comme une fourmilière bouleversée, remplies d’agitations, débordantes d’une fébrile activité. Le Parlement se transforma en un grand conseil de guerre, il fit des levées de troupes, établit des taxes de guerre, donna au prince de Conti le titre de généralissime, avec les ducs d’Elbeuf, de Bouillon et le maréchal de la Mothe-Houdancourt pour lieutenants-généraux, chacun ayant son jour de commandement. Les titulaires de vingt charges nouvelles créées par le cardinal de Richelieu, longtemps à peu près mis en quarantaine par leurs confrères, durent fournir 15,000 livres chacun, achetant à ce prix leur acceptation définitive au Palais. Tous les corps du Parlement, la Chambre des comptes, les enquêtes, les requêtes, la Cour des aides, etc., se taxèrent suivant les grades, les uns à 800 livres, les autres à 500; l’Université elle-même fournit de l’argent. On en tira de partout, même au moyen de saisies des maisons des partisans de la cour, ce qui donna encore 1,200,000 livres.
Chaque maison à porte cochère dut payer 50 écus ou fournir un homme et un cheval. Les rieurs, qui avaient baptisé les conseillers à 15,000 livres les Quinze-Vingts, appelèrent la cavalerie réunie de cette façon la cavalerie des portes cochères. Le coadjuteur leva tout un régiment à ses frais; comme il était évêque de Corinthe, sa troupe reçut le nom de régiment de Corinthe.
Dès le 13 janvier, la Bastille, qui n’était occupée que par vingt-deux soldats sans munitions, commandés par le sieur du Tremblay, frère de l’ancienne Eminence grise de Richelieu, se rendit après deux coups de canon; la forteresse fut occupée par les troupes du Parlement, lequel en nomma gouverneur le vieux conseiller Broussel suppléé par son fils.
Les hostilités commencèrent très vite. Bloquant avec ses 8,000 soldats une immense ville où plus de 200,000 hommes, régiments levés ou milices bourgeoises, traînaient des armes, le prince de Condé tenait les routes, empêchait les arrivages de Poissy et d’ailleurs. Les vivres manquèrent donc vite et pour en trouver il fallut sortir, se heurter aux postes de Condé, aux soldats aguerris qui en faibles troupes culbutaient outrageusement les unes sur les autres les compagnies bourgeoises.
«Les troupes parisiennes, dit le cardinal de Retz dans ses Mémoires, étaient composées d’artisans et de gens de boutique qui au premier coup de tambour sortaient mal armés des maisons, les uns à pied, les autres à cheval, et suivaient le drapeau ou le quittaient à volonté. A leur tête marchaient cependant des soldats mieux disciplinés, mais en petit nombre, que les généraux avaient fait venir des garnisons qui dépendaient d’eux. C’étoit à l’Hôtel de Ville que les jeunes officiers alloient prendre les marques de leurs dignités des mains des duchesses de Longueville et de Bouillon, et c’étoit aux pieds de ces héroïnes qu’ils venoient déposer les trophées de leurs victoires. Le mélange d’écharpes bleues, de dames, de cuirasses, de violons dans les salles, le bruit des tambours et le son des trompettes dans la place donnoient un spectacle qui se voit plus dans les romans qu’ailleurs.»
Ces troupes sortaient à grand fracas de tambours, à grand bruit de chansons frondeuses, ripaillaient tant qu’elles pouvaient dans les cabarets des villages et des faubourgs, mais se faisaient ramener très vite, jouant des jambes et criant à la trahison jusque dans Paris, où la populace les recevait avec des huées et des quolibets.
A sa première sortie, le régiment de Corinthe, ayant à soutenir la retraite, fut assez maltraité; les rieurs sans pitié appelèrent cet échec la première aux Corinthiens.
Le coadjuteur se donnait beaucoup de mouvement, on le voyait au Parlement laissant passer ostensiblement de sa poche un poignard à la garde enrubannée--bréviaire de M. le coadjuteur, disait-on.--Il assistait aux revues, suivait les grandes opérations dans l’état-major des généraux, monté sur un grand cheval avec des pistolets à l’arçon de sa selle.
[Illustration: MAISONS SUR LE CÔTÉ DU PONT SAINT-MICHEL, XVIIIe SIÈCLE]
Il y eut un combat sérieux à Charenton, où s’était fortifié un petit corps de frondeurs qui se défendit bravement et fut écrasé sous les yeux des généraux de l’armée parisienne. Ceux-ci n’osèrent risquer la bataille, quoiqu’ils eussent derrière eux les milices rassemblées pour une grande sortie, trente mille hommes échelonnés de la place Royale à Vincennes.
Deux jours après, une sortie commandée par le duc de Beaufort poussa jusqu’à Montlhéry pour aller au-devant d’un convoi de blé et de bestiaux venant d’Étampes. Une charge du maréchal de Grammont mit la sortie en débandade, mais Beaufort, à la tête d’une troupe de ses gens, tint ferme et put sauver le convoi, qu’il amena dans Paris. Un convoi de farine passa peu après de la même façon, les troupes parisiennes attaquant avec ardeur furent encore culbutées tout de suite par la cavalerie royale, mais un corps d’élite en réserve donnant à son tour put faire passer les farines.
[Illustration: DRAPEAUX ENLEVÉS A L’ENNEMI ET PORTÉS A NOTRE-DAME (XVIIe SIÈCLE)
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
Alors eut lieu la fameuse affaire dite du pain de Gonesse. Le prince de Condé avait résolu, pour empêcher le ravitaillement de Paris, de jeter à l’eau toutes les farines de Gonesse et des environs, mais le maréchal de la Mothe-Houdancourt le prévint et tomba sur Gonesse pendant que l’armée parisienne déployait ses bataillons dans la plaine. Toutes les farines et tout le pain qui se trouvaient à Gonesse purent être ramassés et amenés dans Paris, cette fois sans aucune perte d’hommes.
Au bout de quelque temps cependant, la situation restant à peu près stationnaire, sans que la victoire parût pencher d’un côté plutôt que de l’autre, chacun des deux partis sentit la nécessité de négocier. Pendant que les officiers s’égayaient, que les milices bourgeoises paradaient sous le harnais militaire, les intrigues s’ourdissaient, la cour faisait travailler le Parlement dans des conférences tenues à Rueil.
[Illustration: INTÉRIEUR DE LA SAINTE-CHAPELLE BASSE (MAGASIN A FARINES EN 1793)]
On finit par se mettre d’accord: les princes, ayant vendu leur soumission, se retiraient de la Fronde, le Parlement licenciait ses troupes, rendait l’Arsenal et la Bastille, la reine promettait amnistie et oubli de tout le passé. Mais la populace ne désarmait pas et ne voulait entendre parler de la paix: «Point de paix, point de Mazarin!» criait-elle sur le passage des négociateurs. Quand on apprit que le traité, loin de mentionner le renvoi de Mazarin, portait même sa signature, il y eut une explosion de colère. Le Palais de Justice fut envahi le 13 mars; des furieux armés forcèrent l’entrée de la Grande Chambre, voulant qu’on leur livrât les négociateurs pour les assommer. Les fureurs s’échauffant encore dans le tumulte, peu s’en fallut que ces forcenés ne missent leurs menaces à exécution. Le président Molé lutta courageusement, et, le pistolet sur la gorge, s’efforça de leur faire entendre raison. Il dut leur céder la place, mais refusa de s’en aller comme on le lui proposait par un passage détourné: «Je ne commettrai pas cette lâcheté, dit-il, qui ne servirait qu’à donner de la hardiesse aux séditieux; ils me trouveraient bien dans ma maison, s’ils croyaient que je les eusse appréhendés ici!»
Le coadjuteur était aussi au Palais ce jour-là ainsi que le roi des Halles, usant de toute leur popularité pour calmer maintenant cette foule qu’ils avaient naguère mise en branle, cajolant les uns, suppliant les autres, s’épuisant à commander et menacer.
Ce furent Gondi et Beaufort qui, profitant d’un instant de calme relatif, firent sortir le Parlement assiégé, en tenant l’un et l’autre les présidents Molé et de Mesmes embrassés et en les couvrant de leurs corps, pendant que les huissiers en tête fendaient la foule. «Ce jour-là, raconte le coadjuteur, au milieu des clameurs du peuple, nous entendîmes quelques voix qui criaient: République!»
Le traité remanié ne fut définitivement signé que le 1er avril. Au Te Deum chanté à Notre-Dame en réjouissance de la paix, la presse était si grande que, du portail à l’entrée du chœur, le Parlement mit plus d’une heure à traverser la foule.
Paris rentra dans la vie régulière, marchands et artisans abandonnèrent le mousquet et se remirent au travail. La reine bouda la ville quelque temps et ne rentra qu’en août avec Mazarin que les Parisiens purent apercevoir dans le carrosse du roi.
La Fronde n’était pourtant pas morte, la campagne de chansons et de libelles continuait contre le Mazarin, ainsi que les menées des princes toujours mécontents. Le prince de Condé, le vainqueur des Parisiens, à son tour, entrait en lutte avec Mazarin, tandis que celui-ci, habile stratégiste en intrigues, s’efforçait de semer la division parmi ses ennemis.
On ferraillait assez volontiers entre mazarins et frondeurs, entre princes même, on se tirait aussi des coups d’arquebuse, il y eut des meurtres sérieux et aussi des tentatives d’assassinat simulées. Pour essayer de rallumer les troubles, quelques frondeurs, on dit même le coadjuteur, organisèrent un faux attentat sur la personne d’un conseiller du parti, et aussitôt des gens apostés s’en vinrent crier jusqu’au Palais: «Aux armes! Trahison de Mazarin!»
Une embuscade fut tendue en plein jour sur le Pont-Neuf au prince de Condé. Celui-ci, averti qu’on le voulait tuer, chargea l’un de ses gentilshommes, nommé Violard, de s’assurer du bien-fondé de l’avis. Violard accepta la mission, fit monter quelques laquais dans le carrosse du prince et partit avec eux, mais eut grand soin de descendre à l’entrée du pont. Le carrosse arrivait à peine au Cheval de bronze qu’une fusillade éclata; l’un des laquais fut tué raide.
L’affaire fit un bruit énorme, le prince de Condé accusait le coadjuteur Gondi, le duc de Beaufort et même le vieux Broussel. C’était probablement Mazarin qui avait ourdi l’affaire pour mettre ses ennemis aux prises.
Devant le Parlement, saisi d’une requête de Condé, comparurent le coadjuteur et Beaufort. Chacun avait amené des troupes d’amis armés; la Grande salle était déjà remplie d’une cohue bruyante où l’on échangeait injures et menaces, où des rixes même s’engageaient. Quant au Parlement, chacun de ses membres était venu avec un poignard dans sa poche.
L’affaire traîna en longueur. Un coup de théâtre la termina le 16 janvier 1650. La reine et Mazarin faisaient arrêter au Louvre le prince de Condé, ancien général de l’armée royale, le prince de Conti, ancien généralissime des Parisiens et le duc de Longueville, aussitôt conduits à Vincennes sous bonne escorte. Paris, au premier moment, croyant que les prisonniers étaient Beaufort et le coadjuteur, recommençait la sédition faite pour Broussel, mais Beaufort et Gondi triomphants se hâtèrent de parcourir la ville pour se faire voir en cavalcade aux flambeaux, et les Parisiens, aussitôt satisfaits et calmés, de pousser des acclamations et d’allumer des feux de joie par tous les carrefours.
[Illustration: PORTAIL DE L’ÉGLISE DES BARNABISTES AUTREFOIS SAINT-ÉLOI, TRANSPORTÉ EN 1860 A L’ÉGLISE DES BLANCS-MANTEAUX]
Maintenant la Fronde entre dans une nouvelle phase, c’est la guerre des partisans des princes en province. Paris n’y prend point part, il se contente de continuer contre Mazarin sa campagne de chansons. Le coadjuteur, à qui la cour avait promis le chapeau de cardinal pour le détacher de la Fronde, et qui ne voit pas venir ce chapeau, se retourne contre Mazarin et attend l’occasion de reprendre la lutte autrement.
Toute l’année 1650 se passa ainsi. Au commencement de l’année 1651, à force de libelles et d’intrigues, les choses avaient assez tourné pour qu’on vît la Fronde, battue en province, renaître à Paris et le Parlement avec les anciens frondeurs réclamer la liberté du prince de Condé, leur ancien ennemi. En même temps, le Parlement fulminait contre Mazarin; le 9 février 1651, un arrêt du Palais ordonnant au cardinal, à sa famille et à ses serviteurs étrangers de vider le royaume dans la quinzaine, fut publié à son de trompe dans la ville et causa des transports de joie. Le cardinal était déjà parti à Saint-Germain, la reine se préparait à le rejoindre avec le jeune roi. C’est alors que, sur le bruit de cette fuite, le soir du 10 février, le peuple se porta sur le Palais-Royal et l’envahit pour s’assurer de leur présence.
Mazarin, par un autre coup de théâtre, mit les princes en liberté. Il reprenait sa tactique de mettre les adversaires aux prises entre eux, avec l’espoir qu’ils s’entre-déchireraient. La lutte s’ouvrait alors entre le prince de Condé et le coadjuteur, c’est-à-dire entre la grande Fronde, le parti du coadjuteur et des vieux frondeurs, et la petite Fronde, le parti de Condé. On laissait ainsi Mazarin dans une paix relative, les libellistes du Pont-Neuf étant occupés à défendre ou attaquer Gondi ou Condé.
En août, la lutte était devenue si vive entre les deux Frondes qu’elle fut bien près d’amener une bataille rangée dans le Palais même, champ clos des partisans de l’une et de l’autre, où le Parlement, qui rendait arrêt sur arrêt contre Mazarin et ordonnait la vente de ses meubles, avait en outre à s’occuper des réclamations des princes et des accusations portées contre eux, et de toutes les intrigues au milieu desquelles on se débattait, sans plus voir où l’on allait, ni savoir ce que l’on voulait.
Les chefs des deux Frondes, Gondi et Condé, arrivaient au Palais à la tête d’escortes de plus en plus nombreuses. A la grande séance du 21 août, Condé devait prononcer un discours pour se disculper de l’accusation de lèse-majesté portée par la reine et d’entente avec l’Espagne; le prince se présenta conduisant une véritable armée de gentilshommes, de pages et de laquais armés.
Dès la veille, Gondi s’était prémuni et, comme un général préparant son champ de bataille, avait assigné des postes à ses partisans. Il en mit partout, remplit les salles de grosses troupes, plaça du monde dans tous les locaux du Parlement, dans les passages, dans les escaliers. Les uns devaient, si la lutte s’engageait, combattre de front les partisans de Condé, les autres les prendre en flanc ou par derrière. La reine, de qui Gondi, par un nouveau revirement, était devenu le champion, avait, sur sa demande, renforcé sa troupe de soldats de sa garde et de chevau-légers. Il existait au Palais des buvettes où les magistrats pouvaient trouver des rafraîchissements et même des repas à l’occasion; les armoires de ces buvettes furent, dit-on, remplies ce jour-là de grenades au lieu de victuailles. Comme dans une place de guerre, les gens de Gondi avaient un mot d’ordre: Notre-Dame, pour se reconnaître.
Quant aux magistrats du Parlement, tous, dans la presque certitude d’une lutte, portaient épées et poignards sous leur robe.
Le prince de Condé, à la tête de ses partisans, arriva quand tous les postes de Gondi étaient disposés. Sa troupe était moins nombreuse, mais se composait surtout d’officiers et de gentilshommes aguerris auxquels il avait donné Saint-Louis pour mot de ralliement.
Ayant pris sa place à la Grande Chambre, Condé déclara qu’il ne pouvait assez s’étonner de voir le Palais en cet état, ressemblant plutôt à un camp qu’au temple de la justice, avec des postes et des mots de ralliement; il ajouta qu’il ne concevait pas qu’il y eût dans le royaume des gens assez insolents pour lui disputer le pavé.
Le coadjuteur après une grande révérence lui répondit sur le même ton: «Sans doute je ne crois pas qu’il y ait personne assez audacieux pour disputer le haut du pavé à Votre Altesse, mais il y a des gens qui ne peuvent et ne doivent, par leur dignité, quitter le pavé qu’au roi!
--Je vous le ferai quitter! s’écria Condé.
--Il ne sera pas aisé, répondit le coadjuteur.»
Ainsi commencée, l’affaire menaçait de se gâter tout de suite, la moindre étincelle pouvait mettre le feu à la mine.
[Illustration: RESTES DE SAINT-GERMAIN LE VIEUX. 1840]
Les épées frémissaient dans l’assemblée, de tous côtés on se lançait des regards menaçants. Les membres de la Chambre des enquêtes applaudirent le coadjuteur, mais quelques vieux conseillers s’interposèrent. Le président Molé conjura les chefs des deux partis «au nom de saint Louis, par le salut de la France, de suspendre leur animosité et de ne point ensanglanter le temple de la justice». Sur les objurgations véhémentes du président, Condé et Gondi, après des tergiversations, consentirent tous deux à faire sortir leurs partisans du Palais.
Le prince de Condé chargea M. de La Rochefoucauld de passer dans la Grande salle pour la faire évacuer par ses amis, et le coadjuteur se leva pour aller donner le même ordre aux siens. Mais à peine Gondi eut-il quitté la Grande Chambre qu’il se vit assailli par cinq ou six laquais de Condé l’épée à la main criant: «Au Mazarin!» Il y eut là une bousculade qui faillit tourner tout de suite au tragique, on vit en un instant quatre mille épées tirées, des pistolets brandis aux cris de Vive le Roi et Vivent les princes!
On allait s’entr’égorger, un seul coup de feu tiré et la bataille était engagée. Cependant les amis du coadjuteur parvinrent à se jeter entre lui et les gens de Condé et le repoussèrent vers la Grande Chambre pendant que le marquis de Cressan s’interposait entre les furieux: «Que faisons-nous là! criait-il, nous allons faire égorger M. le prince et M. le coadjuteur... Honte à qui ne remettra pas l’épée au fourreau!»
Gondi rentrant à la Grande Chambre, parvint à la porte que retenaient en dedans M. de La Rochefoucauld et quelques autres; il fit effort pour passer, ses amis poussaient de leur côté, mais il ne put introduire que sa tête dans la salle, et fut là quelque temps en grand péril d’être étranglé, les gens de l’intérieur poussant plus fort: «Qu’on le tue! criait La Rochefoucauld. Tuez-moi ce b..... là, qu’on le poignarde!» Le moment était critique pour le coadjuteur, ayant ainsi le haut du corps dans la Grande Chambre et le reste de l’autre côté, entre deux bagarres violentes où amis et ennemis se colletaient. Il allait finir étranglé ou poignardé, lorsque, du côté de la Grande salle, d’Argenteuil, un de ses amis, arracha le manteau d’un prêtre qui se trouvait là, et le jeta sur les épaules du coadjuteur pour cacher son rochet et son camail. Par derrière, du côté de la Grande Chambre, des poignards étaient levés sur Gondi, lorsque enfin ses amis purent repousser La Rochefoucauld et dégager la porte.
Au milieu des provocations et du bruit, le Parlement leva la séance, les chefs firent avec peine évacuer la Grande salle et le Palais, et au profond étonnement de chacun la journée se termina sans malheur. Le Palais, comme Gondi, l’avait échappé belle. Et «il ne fallait qu’une mousquetade pour embraser la ville», du Palais la bataille se fût continuée dans les rues, tout le monde s’y préparait, bourgeois et ouvriers ayant fourbi leurs armes, remplissaient la rue dans l’attente de l’événement.
Un certain apaisement, après réflexions, résulta de cette chaude alarme. Une quinzaine de jours après cette séance mémorable, le 7 septembre, le jeune Louis XIV, entrant dans sa quatorzième année, fut déclaré majeur et vint tenir un lit de justice en la Grande Chambre. Une pompeuse cavalcade partit du Palais-Royal et se dirigea vers le Palais de Justice, à travers une multitude de peuple remplissant les rues aux maisons pavoisées, chargées de spectateurs jusque sur les toits. Sept ou huit cents gentilshommes, les chevau-légers de la reine, les cent-Suisses, ouvraient la marche précédant les grands officiers de la couronne, le maître des cérémonies, le grand maître de l’artillerie, le grand écuyer, les maréchaux de France. Le jeune roi, vêtu d’un habit tout brodé d’or, s’avançait monté sur un cheval isabelle couvert d’une housse semée de fleurs de lys. Il était entouré de ses écuyers et de ses gardes du corps à pied et à cheval, et suivi d’un brillant escadron de princes, de ducs et pairs, après lesquels venait le carrosse de la Reine, avec d’autres équipages de princesses.
Le roi s’en alla d’abord entendre la messe à la Sainte-Chapelle, puis entra au Parlement écouter quelques harangues; il remercia ensuite en quelques mots la reine-mère du soin qu’elle avait eu de ses Etats et déclara vouloir en prendre lui-même le gouvernement. Le premier président avec tous les autres présidents, à genoux devant le siège royal, témoignèrent l’espérance d’un règne heureux, et assurèrent le roi du zèle et de la fidélité de son Parlement.
Le cortège royal quitta le Palais au bruit des acclamations, du canon du Palais-Royal et de la Bastille; des feux de joie et des illuminations terminèrent les réjouissances le soir. Le Parlement semblait triompher; il y avait au ministère Châteauneuf et Molé, Mazarin était toujours exilé.
De nouveaux arrêts plus solennels ordonnèrent de lui courir sus partout où il se trouverait, défendirent de lui donner passage ou retraite, et prescrivirent qu’il serait prélevé sur la vente de sa bibliothèque et de ses meubles une somme de 50,000 écus pour récompenser celui qui le livrerait mort ou vif. Le Parlement voulant faire les choses avec régularité, avait compulsé ses registres et cherché des précédents; ayant découvert que sous Charles IX un arrêt promit cette somme pour la tête de l’amiral Coligny, il avait mis celle de Mazarin au même taux.
Juste au même moment Mazarin qu’on voulait avoir mort ou vif, resté d’intelligence avec la cour, quittait Cologne et rentrait en France, mais à la tête d’une armée. Autre coup de théâtre, le roi partit pour le rejoindre et mit en interdit le Parlement, avec injonction à tous ses membres de se rendre à Pontoise. Quatorze conseillers obéirent et allèrent s’y organiser en petit Parlement tandis que celui de Paris continuait à fulminer des arrêts contre Mazarin, et aussi contre l’armée royale qui s’avançait.
La confusion des partis apparut alors au comble, le Parlement se déclarait contre le prince de Condé dont l’armée guerroyait contre l’armée royale; Gaston d’Orléans levait des troupes que sa fille, la duchesse de Montpensier, allait tourner contre le roi. Plusieurs fois le roi, la reine-mère et Mazarin, en passe d’être pris, furent sauvés par Turenne, ex-frondeur aussi.
Après six mois de courses et de manœuvres, l’armée royale et l’armée de la Fronde se rencontrèrent enfin, en juillet 1652, sous les murs de Paris pour la suprême bataille. Depuis longtemps Paris en avait assez, les bourgeois ne devaient plus se reconnaître dans le chassé-croisé des partis; les princes avaient perdu l’affection des Parisiens, le roi des Halles lui-même n’était plus tout à fait l’idole populaire de jadis, il n’y avait que la vieille haine contre Mazarin qui n’avait pas désarmé. Le désordre régnait par la ville, souvent en proie à l’émeute, livrée aux excès de gens de sac et de corde. Peu de journées se passaient sans attroupements ou bagarres; on se battait et on s’assassinait.
N’avait-on pas vu un jour au Palais même la populace s’en prendre aux archers de la ville, les assommer quelque peu, ainsi que les échevins qu’ils escortaient, et jeter les hallebardes des archers dans la cour de la Conciergerie, aux détenus qui s’empressèrent de les saisir pour forcer leurs gardiens à les laisser s’échapper, évasion en plein jour et à force ouverte de cent trente-huit prisonniers!
Le Parlement, au Palais, et Gondi, devenu le cardinal de Retz, à l’archevêché, attendaient les événements. L’armée de Turenne écrasa l’armée de Condé à la très sanglante bataille du faubourg Saint-Antoine; malgré l’ordre du roi qui défendait à la ville d’ouvrir ses portes à la fin de la bataille, Mademoiselle, appuyée par la foule qu’émotionnait le désastre de la Fronde accompli sous ses yeux, put obtenir l’accès de la ville aux débris de l’armée de Condé, acculés aux murailles.
Mademoiselle a dépeint elle-même, dans ses Mémoires, l’aspect horrible de la rue Saint-Antoine à l’entrée des blessés de l’armée de Condé, et dit les tristes rencontres qu’entre l’Hôtel de Ville et la Bastille elle fit d’amis ou de gens de connaissance ramenés en état affreux de la bataille.
[Illustration: ÉCHOPPES DANS LA COUR DU MAY, XVIIIe SIÈCLE]
«C’était M. de La Rochefoucauld qui avait un coup de mousquet qui entrait par un coin de l’œil et ressortait par l’autre, de sorte que les deux yeux étaient offensés; il semblait qu’ils lui tombassent, tant il perdait de sang, tant son visage en était plein; et il soufflait sans cesse, comme s’il eût eu crainte que celui qui lui entrait dans la bouche ne l’étouffât. Son fils le tenait par une main et Gourville par l’autre, car il ne voyait goutte, il étoit à cheval et avoit un pourpoint blanc aussi bien que ceux qui le menoient, qui étaient tout couverts de sang comme lui; ils fondaient en larmes, car à le voir en cet état je n’eusse jamais cru qu’il en pût échapper. Je m’arrêtai pour parler à lui, mais il ne répondit pas; c’était tout ce qu’il pouvait faire que d’entendre.--Un gentilhomme de M. de Nemours vint dire à Madame sa femme qu’il avait été blessé légèrement à la main et que ce ne serait rien, et qu’il s’était détourné de peur de l’effrayer parce qu’il était tout en sang; elle me quitta aussitôt pour l’aller trouver... Je trouvai à l’entrée de la rue Saint-Antoine Guitaut à cheval, sans chapeau, tout déboutonné, qu’un homme aidait parce qu’il n’eût pu se soutenir sans cela, il était pâle comme la mort. Je lui criai: «Mourras-tu?» Il me fit signe de la tête que non, il avait pourtant un grand coup de mousquet dans le corps; puis je vis Vallon qui était en chaise, qui s’approcha de mon carrosse, il n’avoit qu’une contusion aux reins: comme il est fort gras il fallut l’aller panser promptement. Il me dit: «Hé bien! ma bonne maîtresse, nous sommes tous perdus.» Je l’assurai que non. Il me dit: «Vous me donnez la vie, dans l’espérance d’avoir retraite pour nos troupes.» Je trouvai à chaque pas que je fis dans la rue Saint-Antoine des blessés, les uns à la tête, les autres au corps, aux bras, aux jambes, sur des chevaux, à pied et sur des échelles, des planches, des civières et des corps morts.»
[Illustration: LE CARDINAL DE RETZ SE FORTIFIE A L’ARCHEVÊCHÉ]
L’héroïne de la Fronde se donne beaucoup de mouvement et joue un rôle important dans cette journée, elle va, court, donne des ordres, s’occupe des bagages de l’armée, trouve des quartiers pour les soldats, des ambulances pour les blessés, dispose des mousquetaires au bastion de la porte Saint-Antoine, essaie de réveiller le vieux zèle frondeur des bourgeois. Le combat avait repris dans le faubourg où l’on s’acharnait à défendre, à prendre et reprendre de fortes barricades construites par les frondeurs.
Turenne enlève tout à la fin. Alors Mademoiselle monte sur les tours de la Bastille, dont le gouverneur est le sieur de la Louvière, fils du conseiller Broussel. Mademoiselle fait pointer les canons sur l’armée royale, elle suit les opérations avec une lunette et peut apercevoir sur les hauteurs de Charonne les carrosses du roi et de Mazarin suivant de leur côté la marche des affaires. Et quand la défaite des frondeurs est bien complète, trois volées des canons de la Bastille, tirées par son ordre, arrêtent la poursuite.
--Ce canon-là vient de tuer son mari! dit Mazarin, faisant allusion à l’espérance qu’avait Mademoiselle d’épouser le jeune roi.
Le prince de Condé, pour lutter contre les mauvaises dispositions de la bourgeoisie et de la partie raisonnable de la population parisienne fatiguée de quatre années de troubles et affamée par la guerre, avait déchaîné la populace. Un grand conseil réunissant les conseillers du Parlement, de la Chambre des comptes, les échevins et les notables, devait être tenu à l’hôtel de ville. Condé voulut par une bonne émeute peser sur ses décisions; on imagina alors d’imposer à tous les bons frondeurs un nœud de paille au chapeau comme signe de ralliement. Les Parisiens en temps de révolution ont toujours aimé les cocardes improvisées; cette cocarde de paille eut un succès fou, et personne ne put bientôt sortir sans l’arborer, même les moines, même les chevaux de carrosse. Le jour du grand conseil, l’émeute commença place Dauphine et gagna bientôt la place de Grève. Le prince de Condé, après une orageuse discussion, quitta l’hôtel de ville, disant qu’il n’y avait rien à attendre de cette assemblée uniquement composée de «mazarins». Il ne fut pas besoin d’un autre signal pour lancer l’émeute à l’attaque de l’hôtel de ville, que les compagnies bourgeoises n’osèrent défendre et abandonnèrent. En peu d’instants, les fenêtres furent criblées de balles, et la grande porte incendiée à force de bois et de paille pris par les émeutiers aux bateaux de la Grève.
L’hôtel de ville était envahi; au milieu des tourbillons de fumée, des flammes qui gagnaient les salles basses et allaient tout y dévorer pendant vingt-quatre heures, les envahisseurs faisaient main basse sur tous les conseillers et notables qu’ils trouvaient, et les massacraient à l’aveuglette sans chercher à distinguer s’ils étaient frondeurs ou mazarins. Un certain nombre de membres du Parlement, cependant excellents frondeurs pour la plupart, et parmi lesquels le maître des requêtes Miron qui prépara la journée des barricades avec le coadjuteur, n’ayant pu se cacher dans les combles, ou prendre des déguisements, furent ainsi assassinés.
Le coadjuteur pendant ces massacres prenait ses précautions, mettait son archevêché en état de résister, avec une garnison de quatre cents hommes payés par lui, et se préparait aussi, pour le cas où il y serait forcé, une retraite dans les tours Notre-Dame, bien garnies de provisions et de munitions.
Pour toute réparation, deux des massacreurs de l’hôtel de ville, sur lesquels le Parlement put mettre la main, furent pendus un mois après dans la cour du Palais, sans bruit, de peur d’une nouvelle émeute.
L’excès du mal annonçait la fin. L’anarchie régnait de plus belle dans Paris, les princes eux-mêmes ne s’entendaient plus, Beaufort tuait en un combat de cinq contre cinq son beau-frère Nemours. Pendant trois mois encore la situation resta la même ou à peu près, les armées manœuvrant autour de Paris, les désordres continuant dans la ville en proie à la disette, la bourgeoisie et le Parlement, fort embarrassés, se demandant comment tout cela pouvait finir.
Cela finit pourtant en octobre par la retraite définitive de Condé et par la soumission de la ville et du Parlement. Le 19 octobre 1652, le roi rentrait dans sa capitale. Dans un lit de justice tenu au Louvre il accordait amnistie générale, sauf pour quelques ducs et princes et onze membres du Parlement, et par une solennelle déclaration il interdisait au Parlement de prendre à l’avenir connaissance des choses de l’Etat et de la direction des finances, de s’occuper des affaires des princes et des grands, et d’avoir en aucune façon rapports quelconques avec eux. L’humiliation était complète pour le Parlement abandonné de tous et chansonné à son tour. Le peuple des barricades, heureux maintenant de voir ces conseillers et avocats bafoués et humiliés, les accablait de sarcasmes, se montrait indifférent aussi à l’arrestation du cardinal de Retz, et se préparait à recevoir bientôt avec applaudissements et feux de joie le cardinal Mazarin, qu’il aurait de si bon cœur mis en pièces peu de semaines auparavant, s’il l’avait pu tenir.
Le 3 février 1652, le cardinal entrait à Paris. Le roi était allé au-devant de lui jusqu’à deux lieues de la ville; on vit les gens de qualité, d’anciens frondeurs, se confondre en bassesses devant cette Eminence tant ridiculisée et si longtemps combattue. Peu après, le prévôt des marchands et les échevins lui donnèrent un superbe festin à l’hôtel de ville. Pendant le concert qui suivit le repas, le cardinal, accueilli aux fenêtres par des acclamations, fit jeter des pièces de monnaie à la populace. Et le Parlement, qui mettait naguère sa tête à prix, s’efforçait de rentrer dans ses bonnes grâces et condamnait à mort par contumace le prince de Condé resté seul à continuer, de concert avec les Espagnols, la campagne en Artois.
Bien peu après ces années agitées, le Parlement, en 1655, essaya de montrer quelques dernières velléités d’indépendance au sujet de certains édits que le roi était venu faire enregistrer en lit de justice, et contre l’enregistrement desquels les magistrats voulaient protester. Louis XIV apparut pour la première fois ce qu’il devait être pendant son long règne. Il chassait à Vincennes lorsqu’on lui apprit ce qui se passait au Palais. Laissant aussitôt la chasse, il partit sur un autre gibier, galopa jusqu’au Palais et tout à coup, dans la Grande chambre, apparut en habit de chasse, en grosses bottes et le fouet à la main, et s’asseyant avec autorité, il fit aux magistrats stupéfaits ce bref discours: «Chacun sait, messieurs, les malheurs qu’ont produit vos assemblées, j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir ces assemblées et à pas un de vous de les demander!»
Le Parlement se le tint pour dit. Pendant soixante années, après les quatre années orageuses de la Fronde, le Palais vécut tranquille. Le Parlement soumis n’intervenait dans la politique royale que lorsque le roi le voulait et dans les limites strictes qu’il lui avait tracées. Les grands jours du Palais ne furent alors que les jours où le roi venait tenir quelque lit de justice.
Le 2 septembre 1715, le roi étant mort la veille, le Parlement se réveilla et sans tergiverser, aussitôt éteinte la volonté despotique qui pesait sur lui depuis si longtemps, se vengea de l’omnipotence de Louis en cassant son testament. Il agissait d’accord avec le duc Philippe d’Orléans et celui-ci avait pris ses précautions pour la grande journée; le régiment des gardes occupait toutes les avenues du Palais, les officiers avec des soldats d’élite étaient disposés à l’intérieur. Il se trouvait deux partis parmi les ducs et pairs, dont beaucoup tenaient pour le conseil de régence tel que l’instituait le testament, mais le duc d’Orléans avec l’aide des parlementaires brusqua un peu la situation, étouffa pour ainsi dire le testament, à peine lu et à voix basse, et se fit proclamer régent.
Le Parlement s’était flatté, sur les promesses du duc d’Orléans, de retrouver ses vieilles prérogatives et de reprendre sa part d’influence dans la conduite des affaires par l’exercice du droit de remontrances, mais il vit bientôt qu’il avait été joué. Le conflit avec le pouvoir éclata, comme toujours, pour des affaires de finances.
La régence avait trouvé les finances de la France dans le plus déplorable état, et, acculée presque à la banqueroute, cherchait les remèdes dans les folies du système de Law. «C’était, a dit Voltaire, un charlatan à qui on donnait l’Etat à guérir, qui l’empoisonnait de sa drogue et s’empoisonnait lui-même.»
[Illustration: 1720. LES MOUSQUETAIRES A LA GRANDE CHAMBRE]
Le Parlement dans cette affaire essaya plus d’une fois de faire entendre la voix de la raison, mais les «sages avis et remontrances» sollicités par le duc d’Orléans, le jour de l’institution de la Régence, furent très mal reçus. La lutte s’engagea. Aux édits de la Régence, le Parlement répondait par des arrêts, en décrétant même de prise de corps le sieur Law; mais dans la nuit du 28 au 29 août 1718, le régent fit enlever de leurs logis un président et deux conseillers parmi les plus récalcitrants, et le banquier écossais triomphant put continuer ses opérations.
Deux ans après ce fut autre chose, en pleine décadence du Système, le Palais refusant d’enregistrer des édits favorables aux combinaisons de la Compagnie des Indes aux abois, le régent, par un coup d’autorité, exila le Parlement entier à Pontoise. Le 10 juillet 1720, chaque membre du Parlement reçut une lettre de cachet particulière lui ordonnant de partir pour cette ville. Pour couper court à toute tentative de résistance des magistrats et les empêcher de siéger, le Palais fut occupé militairement. Les mousquetaires s’installèrent dans la Grande Chambre et pour occuper leurs loisirs s’amusèrent à contrefaire une séance de la Cour: «installés sur les fleurs de lys», ils firent le procès d’un chat qui fut, après réquisitoire et plaidoiries, condamné à mort.
Les Parisiens chansonnaient tout alors, ils ne firent aucune barricade pour réclamer leur Parlement, qui ne revint que six mois après, en consentant à enregistrer la bulle Unigenitus, autre sujet de troubles et de querelles alors, entre les jésuites et les ultramontains d’un côté, les jansénistes et les gallicans de l’autre.
Ces discussions devaient fort longtemps durer, compliquées de l’affaire des convulsionnaires au tombeau du diacre Paris et de querelles ecclésiastiques. Le Parlement qui menait la lutte contre les prétentions ultramontaines, brava et subit de nombreux désagréments, comme de nouveaux exils à Pontoise, des embastillements de conseillers envoyés quelques-uns au mont Saint-Michel, au château de Caen, au château de Ham, et même aux îles Sainte-Marguerite.
[Illustration: LA CHAPELLE SAINT-MICHEL DU PALAIS, XVIIIe SIÈCLE]
A un moment, en 1754, dans l’affaire des billets de confession et des refus de sacrements, la lutte devint telle qu’après un lit de justice tenu par le roi à peu près tout le Parlement démissionna, sauf une quinzaine de membres.
L’attentat de Damiens fut une conséquence de ces querelles religieuses qui deux siècles auparavant auraient mis la France en feu. L’effervescence qui pendant toute cette période de lutte entre la magistrature et le clergé régnait au Palais dans la Grande salle pleine de disputes, jeta le trouble dans le cerveau du malheureux exalté; après le coup de canif donné à Louis XV, non pour le tuer, mais seulement pour lui montrer ce qu’il avait à craindre de l’indignation publique, Damiens transféré de Versailles à Paris fut enfermé dans la tour dite de Montgommery, le gros donjon du Palais où jadis l’avait précédé Ravaillac.
La Grande Chambre, incomplète d’une grande partie de ses membres, réunie aux ducs et pairs et à une commission nommée par la cour, instruisit le procès qui se termina par le plus horrible des supplices pour le malheureux fou. Dans le public il y avait deux partis: les uns accusaient le Parlement d’avoir provoqué le crime par son attitude dans la querelle religieuse, les autres rejetaient l’accusation sur les Jésuites. On eût été fort heureux de pouvoir impliquer quelques membres du Parlement dans l’affaire, et les interrogatoires de Damiens à la question s’efforcèrent, mais en vain, d’arriver à compromettre quelques parlementaires.
Toutes ces luttes, compliquées de plus en plus d’autres affaires et d’intrigues de cour, reprenaient plus vives après les périodes d’accalmie. Elles devaient durer jusqu’à la fin définitive du Parlement, jusqu’au grand naufrage de la monarchie. Elles faisaient naître peu à peu un besoin de réformes, un désir de refonte gouvernementale qui devait aboutir à la réunion des Etats généraux, réclamée par tous comme un remède à tous les maux politiques dont l’organisme social se sentait atteint.
En 1737, l’incendie avait fait perdre à l’ensemble de l’édifice formé par le Palais de Justice un de ses plus beaux joyaux. Dans la nuit du 27 octobre, à deux heures du matin, la cour de la Sainte-Chapelle fut tout à coup éclairée par les flammes jaillissant des fenêtres de la Chambre des comptes. Le magnifique bâtiment construit par Louis XII aux premières années du XVIe siècle brûlait. Les secours furent très lents à arriver, il fallut bien du temps pour que le lieutenant de police pût rassembler le guet, la petite compagnie de pompiers nouvellement formée et bien mal pourvue encore de moyens pour lutter contre le feu, et les capucins, qui précédemment avaient été les seuls pompiers organisés.
Lorsque pompiers, moines et soldats purent commencer l’attaque de l’incendie, le feu avait déjà fait d’énormes progrès. Les superbes bâtiments à grands combles d’ardoises brûlaient du haut en bas, les hautes lucarnes de pierre sculptée s’écroulaient dans le brasier, la flamme activée par un vent violent gagnait les bâtiments annexes et menaçait de dévorer tout le Palais.
Pour comble de malheur, le Parlement était en vacances, tout était fermé, les présidents se trouvaient dispersés à la campagne. Ils ne purent donc se trouver là pour diriger le sauvetage des archives, des innombrables et très importants registres et dossiers des comptes. Il était impossible de songer à sauver le bâtiment principal embrasé jusqu’aux combles, c’était la part du feu. Tous les efforts furent dirigés sur les bâtiments de droite et de gauche pour empêcher les flammes de gagner à gauche l’hôtel du premier président et à droite les édifices touchant à la galerie Mercière.
«Messieurs de la Chambre des comptes, dit le journal de Barbier, se plaignent de M. Hérault (le lieutenant de police) qui le premier jour employait les deux tiers des pompes à empêcher la communication du feu chez M. le premier président où il n’était question que de murs et de bâtiments, au lieu de songer entièrement aux bâtiments de la chambre à cause des papiers et pour donner le temps de les faire sortir, au lieu que ç’a été une confusion épouvantable. Indépendamment de tous les titres qui ont été brûlés entièrement ou à moitié, la grande chaleur du feu a fait retirer si fortement les registres de parchemin qu’il ne sera plus possible d’en faire usage.»
[Illustration: LE TRÉSOR DES CHARTES, XVIIIe SIÈCLE]
La confusion était donc extrême devant l’effrayant brasier, parmi ceux qui luttaient pour l’éteindre et ceux qui essayaient d’enlever aux flammes les registres non atteints encore. A six heures du matin la plus grande partie des titres et des papiers étaient brûlés avec le bâtiment; il pleuvait des liasses de papiers en feu ou à moitié brûlés dans la Seine, aux alentours, et jusque rue Montmartre et dans le jardin du Palais-Royal. Les murailles de l’édifice s’écroulaient sur les sauveteurs, il y eut nombre d’ouvriers, de soldats et de moines blessés et quelques-uns périrent écrasés sous les décombres.
Il fallut trois jours pour étouffer les dernières flammes. Les registres et papiers tirés du feu avaient été portés place Royale sous des tentes que les échevins avaient fait installer. Deux maîtres des comptes, deux auditeurs et deux procureurs, relevés toutes les heures, fouillant dans le formidable tas de papiers, de liasses et registres mouillés, salis ou à moitié brûlés, travaillaient à en tirer ce qui pouvait être conservé et classé. Les papiers ainsi sauvés plus ou moins endommagés furent transportés aux Jacobins de la rue Saint-Jacques et aux Grands-Augustins, où s’installa la Chambre des comptes en attendant la reconstruction de son édifice.
Cette reconstruction fut achevée en peu d’années et la Chambre des comptes revint habiter sous la Sainte-Chapelle où elle resta jusqu’en 1842. A cette époque elle émigra dans le grand édifice du quai d’Orsay incendié par la Commune de 1871, dont les ruines subsistent encore aujourd’hui et par leurs ouvertures béantes laissent déborder les ronces et les verdures d’une petite forêt sauvage en plein Paris, poussée sur les décombres calcinés. Des archives, ce qui fut encore une fois sauvé alors alla s’entasser dans les caves du Palais-Royal où tout se trouve encore.
[Illustration: DÉMOLITION DE LA TOUR MONTGOMMERY, 1780]
Quant aux bâtiments de la Chambre des comptes reconstruits en 1740, ils furent affectés à la préfecture de police, avec l’hôtel du premier président, édifice du XVIe siècle qu’habitèrent Achille de Harlay, Mathieu Molé, Lamoignon. Dans la cour de cet hôtel se voyaient des médaillons peints représentant des magistrats et des personnages illustres des siècles précédents. Tous les bâtiments de l’ancienne préfecture ont disparu, démolis pour la grande reconstruction entreprise, ou incendiés par la Commune. Des bâtiments ajoutés à l’ancien Palais vers la fin du XVIe siècle il ne subsiste qu’un corps de logis à grandes fenêtres, à hauts combles, surmontés d’une forêt de cheminées, derrière la galerie marchande, sur le côté gauche du portail de la Sainte-Chapelle.
En 1776, dans la nuit du 10 au 11 mai, l’incendie encore une fois ravagea le Palais, le feu prit dans la galerie des prisonniers, dans la partie centrale du parloir, entre la Conciergerie et la galerie marchande; quand on s’en aperçut tout brûlait déjà aux alentours de cette galerie des prisonniers, sous la tour Montgommery et la Conciergerie. Les secours cette fois arrivèrent avec promptitude; les soldats, les pompiers, les moines des ordres mendiants qui continuaient encore à cette époque leur service de pompiers, parvinrent à force de travail à concentrer le feu dans la partie si rapidement embrasée et à sauver le reste du Palais que, encore une fois, on avait cru perdu.
Cette double cour, dont la Sainte-Chapelle formait le milieu, perdit alors ce qui lui restait des belles façades de l’ancien Palais. L’incendie de 1730 avait fait tomber l’édifice de la Cour des comptes, les élégants pavillons du fond de la cour de gauche ou de la Sainte-Chapelle; l’incendie de 1776 et les démolitions qui suivirent firent disparaître le fond non moins grandiose de la cour de droite ou du May; c’était fini du superbe décor gothique. On démolit alors la galerie marchande, le beau bâtiment à grandes fenêtres ogivales et le fameux perron qui avait vu se dérouler tant de dramatiques événements depuis le temps d’Enguerrand de Marigny. Tout cela fut remplacé par le lourd bâtiment à dôme central porté par quatre colonnes doriques; pour compléter l’œuvre on abattit la sacristie de la Sainte-Chapelle, le charmant petit édifice du trésor des Chartes, et l’on masqua la Sainte-Chapelle par une aile parallèle à la grande salle. De ce côté tout était changé, le Palais se trouvait considérablement enlaidi. La tour de Montgommery survivait encore, mais pas pour longtemps.
[Illustration: LES DEGRÉS DE LA ST. CHAPELLE, XVIIe SIÈCLE]
Dans les dernières années de son règne, Louis XV avait, pour en finir avec l’opposition du Parlement, supprimé complètement ce Parlement. Dans la nuit du 19 janvier 1771, 169 magistrats avaient été réveillés chacun par deux mousquetaires leur apportant des injonctions royales auxquelles il fallait répondre par un oui ou un non signés. Les mousquetaires ne recueillirent à peu près que des non. Immédiatement le roi fit signifier la confiscation des charges et envoya les magistrats en exil, pendant que le chancelier Maupeou organisait un parlement nouveau et plus docile.
[Illustration: 1737. INCENDIE DE LA CHAMBRE DES COMPTES]
On sait comment l’opinion publique accueillit ce Parlement Maupeou, raillé, chansonné et vilipendé.
Un des premiers actes de Louis XVI fut, après le renvoi des ministres de Louis XV, la suppression du Parlement Maupeou. L’ancien Parlement était rétabli, mais comme on craignait l’esprit d’opposition de la vieille magistrature, ses attributions furent quelque peu limitées.
Une explosion de joie populaire et quelques désordres accueillirent la chute du Parlement Maupeou. La basoche du Palais, reprise de turbulence sur ses vieux jours, voulut montrer sa satisfaction en allant pendre à la justice de Sainte-Geneviève deux mannequins costumés et emperruqués portant chacun au cou, afin que nul n’en ignorât, un écriteau à son nom: Maupeou chancelier, et l’abbé Terray, contrôleur des finances, abhorré de tous pour ses mesures financières, les augmentations de tailles, les réductions opérées sur les rentiers. Il y eut des désordres, des bagarres avec le guet, plusieurs soirs de suite sur le Pont-Neuf et autour du Palais.
Le 12 novembre 1774, le roi Louis XVI, au milieu des acclamations du peuple qui se faisait la main ainsi avec quelques «émeutes de satisfaction», vint réinstaller les magistrats de l’ancien Parlement. Il entendit la messe à la Sainte-Chapelle, puis alla tenir son lit de justice en la Grande Chambre avec les ducs et pairs. Le soir le Palais fut illuminé. Tout était à la joie. Louis XVI était le père du peuple, le digne successeur de Henry le Grand. Les dames de la Halle manifestèrent singulièrement leur sympathie en allant, chez chacun des membres du Parlement réinstallé, débiter un compliment de circonstance accompagné de danses et de chants.
Cette lune de miel du nouveau règne ne devait pas durer longtemps, après les quelques années des ministères de Turgot et de Necker, des difficultés croissantes compliquées de maladresses et de lamentables intrigues allaient peu à peu conduire à la crise si difficile, que l’on crut dénouer par la convocation des Notables d’abord, puis par celle des Etats généraux.
Auparavant la lutte reprise entre le gouvernement et le Parlement amena quelques arrestations de parlementaires. Il y eut notamment l’arrestation en pleine séance des conseillers Goislard de Montsabert et d’Eprémesnil, une scène semblable à l’expulsion de Manuel sous la Restauration. C’était en mai 1788, le Parlement siégeait en séance de nuit; le marquis d’Agoult, major des gardes françaises, envahit le Palais et pénétra dans la Grande Chambre en demandant les deux conseillers.
«La cour va en délibérer, dit le président.--Il n’y a pas à délibérer, les ordres du roi veulent être exécutés sans délai!» Et le marquis d’Agoult somma les magistrats de lui désigner les deux conseillers: «Nous sommes tous d’Eprémesnil et Montsabert,» lui répondit-on.
Au petit jour cependant, après force discussions, pendant que d’Agoult fort embarrassé attendait, d’Eprémesnil lui demanda si, en cas de résistance, il avait ordre d’employer la force. Sur la réponse affirmative du major, d’Eprémesnil et Montsabert se nommèrent, déclarant qu’ils cédaient à la violence pour ne pas exposer le sanctuaire des lois à une profanation plus grande. On les mit sur-le-champ en voiture et ils furent expédiés l’un à Pierre-Encise près de Lyon, l’autre aux îles Sainte-Marguerite.
Le mécontentement, la désaffection augmentaient avec les difficultés aggravées par les souffrances du terrible hiver. Le mot fatidique: convocation des Etats généraux fut enfin prononcé, on ne voyait plus d’autre remède à la crise menaçante, aux embarras financiers, aux troubles commencés.
L’an 89 allait s’ouvrir.
[Illustration: LE COUVENT DES GRANDS AUGUSTINS ENTRE LE PONT-NEUF ET LE PONT SAINT-MICHEL]
[Illustration: LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE]