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CHAPITRE XIV

LES ILES SAINT-LOUIS ET LOUVIERS

Le chien d’Aubry de Montdidier.--Herbages et cabarets de l’île Notre-Dame.--La tour Loriaux et son fossé.--L’île Tranchée et l’île aux Vaches.--L’entreprise Marie.--Déboires et procès.--Le quartier de l’Ile.--Le pont de la Tournelle.--La tour des Galériens.--Le pont Marie.--Ecroulement de deux arches.--L’accident du pont Rouge.--Le quai des Balcons.--Les hôtels Bretonvilliers, Lambert, Pimodan, etc.--Les chantiers de bois de l’île Louviers.

[Illustration: LA PROCESSION SUR LE PONT ROUGE]

Appelée île Notre-Dame avant de prendre le nom de son église paroissiale Saint-Louis, l’île Saint-Louis, comme plus ancien souvenir du temps où elle n’était que pré ou saulaie, herbage tranquille avec un cabaret peut-être sous les arbres, a la vieille légende du chien de Montargis, fameuse au moyen âge, et que rappelait une sculpture au manteau de la cheminée du grand château de Montargis.

On connaît l’aventure: Un nommé Aubry de Montdidier, ayant été assassiné et enterré dans une forêt près de Paris, son chien, après avoir passé plusieurs jours sur sa fosse, s’en fut trouver à Paris un ami de son maître et l’importuna tellement par ses hurlements et ses façons extraordinaires que celui-ci finit par comprendre qu’un malheur devait être arrivé à son ami.

Il suivit le chien qui l’entraîna jusqu’à la fosse où le malheureux Aubry gisait. Une sépulture chrétienne fut donnée au cadavre, le crime fut mis sur le compte de voleurs quelconques, et bientôt oublié.

Mais le fidèle animal n’oubliait pas. L’ami de son ancien maître l’avait gardé chez lui; un jour, il vit ce chien se jeter sur un homme avec fureur. On lui fit lâcher prise difficilement, on le battit. Plusieurs fois, le fait se renouvela; avec le même hérissement de fureur, le chien sautait à la gorge de l’homme, un chevalier nommé Macaire, chaque fois qu’il le rencontrait ou le découvrait dans un groupe. Comme Macaire était connu pour avoir été l’ennemi d’Aubry, des soupçons naquirent bientôt de l’acharnement du chien. Une accusation directe fut portée, finalement fut décidé le recours au jugement de Dieu. Le combat ayant été ordonné entre l’homme et le chien, les prés de l’île Notre-Dame servirent de champ clos. On sait que la bataille se termina par la victoire du chien, Macaire était vraiment l’assassin, il l’avoua avant de mourir.

Jusqu’au commencement du XVIIe siècle, l’île Notre-Dame, chaloupe accrochée à l’arrière de la nef parisienne, conserva son aspect champêtre des vieux temps. Elle appartenait au chapitre de Notre-Dame qui la louait à des particuliers pour y faire paître des bestiaux, et à des blanchisseurs qui y mettaient sécher leur linge. Elle fut à une certaine époque coupée en deux par un mur et un fossé qui reliaient les deux parties de l’enceinte, entre la Tournelle de la rive gauche et la tour Barbeau de la rive droite. La partie comprise dans l’enceinte s’appela île Tranchée et l’autre île aux Vaches. Un pont de bois, vers cette époque, rattacha l’île Notre-Dame au port Saint-Bernard, à peu près sur l’emplacement du pont de la Tournelle actuelle; il était défendu par une tourelle carrée. C’est à peu près tout ce qu’on en sait. Emporté par les eaux à une époque inconnue, il ne fut pas remplacé.

Sous Charles V, la défense de l’île Notre-Dame était complétée par une tour appelée la tour Loriaux. Des cabarets s’élevèrent dans l’île où, le dimanche, les Parisiens venaient s’esbaudir et jouer aux boules sous les peupliers et les ormeaux.

Au XVIe siècle, ce mur et la tour Loriaux ruinés ont dû disparaître, on n’en voit plus trace dans les plans de l’époque. Le fossé paraît s’être élargi en un petit bras de Seine; sur l’île Notre-Dame ainsi que sur l’île Louviers qui la suit, on n’aperçoit qu’une ou deux maisons parmi les arbres. Une vue du XVIe siècle nous la fait voir plus habitée, les maisons sont plus nombreuses, il y a des jardins, des sentiers, et un moulin qui semble posé sur des débris de fortifications. Ceci c’est l’île Notre-Dame du temps d’Henri IV, le règne suivant va la transformer complètement.

Le projet de transformation se rattachait aux grands travaux entrepris par le Béarnais dans sa capitale et que sa mort entrava ou réduisit quelque peu. L’île appartenant au chapitre de Notre-Dame, il fallut la lui acheter, ce qui n’alla pas sans nombreuses difficultés, les chanoines ne consentant que de fort mauvaise grâce à se laisser enlever ce vieux fief de la cathédrale, pour des constructions qui devaient fort désagréablement boucher la vue aux maisons canoniales.

[Illustration: ANCIENNE NICHE RUE LE REGRATTIER. 1896]

Le sieur Christophe Marie, gros financier et entrepreneur, fut chargé de l’entreprise générale des constructions des îles Notre-Dame et des ponts devant les relier aux rives, par un acte du 16 mai 1614 lui accordant la concession des terrains à condition de réunir les deux îles en comblant la coupure, de ceindre le tout de quais en pierres de taille dans l’espace de dix ans, d’ouvrir des rues de quatre toises sur lesquelles toutes les maisons bâties lui paieraient pendant soixante années des droits de censive, lods et ventes. Christophe Marie avait pour associés les sieurs Poulletier, commissaire des guerres, secrétaire de la chambre du roi, et le Regrattier, autre financier.

Le pont aboutissant à la rive droite, le pont Marie, qui d’après les projets primitifs aurait dû être fait en bois et pour lequel des bois avaient même été achetés, fut commencé en pierres dès 1614; le jeune roi Louis XIII et sa mère en posèrent la première pierre en grande cérémonie le 11 août.

Des maisons se construisaient déjà. Le chapitre de Notre-Dame continuait cependant à élever des difficultés malgré le règlement des indemnités et divers arrangements qui maintenaient le quartier nouveau dans la justice du chapitre et décidaient qu’après les soixante années de jouissance accordées au sieur Marie ou ses héritiers, les droits de censive et autres reviendraient aux chanoines.

En plus de ces indemnités, on mit à la charge du sieur Marie la construction d’un mur en pierres de taille à la motte aux Papelards, le terrain Notre-Dame, restée à l’état de butte à berges libres à la pointe de l’île après l’archevêché, sur laquelle on ne voyait que des fourches patibulaires à deux piliers, avec un arbre ou deux et quelques buissons.

La société Marie ayant épuisé sa caisse céda son affaire, en 1623, à un autre entrepreneur, Jean de Lagrange, secrétaire du roi, qui rendit pour un peu de temps toute leur activité aux chantiers; celui-ci, en s’engageant à continuer les travaux, dut ajouter un pont de pierre pour joindre l’île à la rive gauche vers la Tournelle, dans l’alignement du pont de la rive droite, et un pont de bois aboutissant de l’île au port Saint-Landry dans la Cité. En échange de ce supplément de charges il obtenait le droit d’établir des bateaux pour lavandières, douze étaux de bouchers et de construire deux rangées de maisons sur chacun de ces ponts de pierres. Huissiers et procureurs entrèrent alors en scène, les anciens adjudicataires voulaient reprendre leur affaire au sieur Lagrange et des procès s’étaient engagés en outre entre les acquéreurs des terrains et l’entreprise.

Enfin les anciens entrepreneurs purent évincer Lagrange en 1627 et rentrer avec de nouveaux fonds dans la place. Ces travaux prirent encore une vingtaine d’années et ne furent achevés par Marie et le syndicat des propriétaires de l’île qu’en 1647, après bien des traverses, en dépit de nombreux procès, et en passant sur le corps de véritables levées de procureurs.

[Illustration: LE PONT DE LA TOURNELLE]

Dès 1642, Corneille dans le Menteur avait célébré hyperboliquement les beautés du quartier nouveau.

Paris semble à mes yeux un pays de romans, J’y croyais ce matin voir une île enchantée, Je l’ai laissée déserte et la trouve habitée. Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons En superbes palais a changé ces buissons...

En 1642, les maçons étaient en train d’achever les quais maintes fois interrompus, le pont Marie était terminé et habité. Une ligne de maisons hautes et régulières le rattachait aux lignes architecturales des hôtels construits sur les quais.

Le pont de la Tournelle construit au début de l’entreprise Marie était en bois. Une débâcle des glaces l’avait emporté en 1637; il avait été rebâti en bois, en dérogation aux engagements de l’entreprise, par suite du manque de fonds. Sa solidité problématique donnait aux riverains des inquiétudes très fondées, car une douzaine d’années après sa reconstruction, il fut encore emporté par la Seine, en partie du moins, mais cette fois la reconstruction définitive en pierre fut décidée.

[Illustration: LA CHUTE DU PONT MARIE EN 1658]

Ce nouveau pont de la Tournelle eut six arches de pierre, fortement arquées en dos d’âne; il faisait bel effet de n’importe quel côté, soit qu’on le regardât du quai Saint-Bernard découpant ses arches sur l’admirable pointe de la cité couronnée par l’abside de Notre-Dame, merveilleuse dans la splendeur des soleils couchants, soit qu’au contraire on portât les yeux en amont, vers le quai Saint-Bernard et la pointe des remparts de la vieille Tournelle. De ce côté d’innombrables bateaux chargés de vins ou de bois, d’immenses et flottantes meules de foin bordaient la rive sur plusieurs rangs serrés, ou se déchargeaient sur la berge au milieu d’un grand va-et-vient de fardiers, de haquets et de portefaix. Une de ces estampes du XVIIe siècle que les marchands de gravures agrémentaient de quatrains explicatifs, consacre au pont Saint-Bernard ces quatre vers, dont le troisième au moins est d’une belle audace.

Lorsque d’un rude hyver nous ressentons l’outrage Et qu’au foyer le feu n’a de quoy se nourrir, Icy l’on voit venir les forêts à la nage, Et le port Saint-Bernard nous peut seul secourir.

Au-dessus de tous ces tonneaux et de tout ce bois à brûler, se dressait la vieille Tournelle Saint-Bernard, une grosse tour trempant dans l’eau, défendant l’angle de l’enceinte depuis Philippe-Auguste et reconstruite sous Henri II. Pourvue autrefois de tourelles sur ses angles, elle était déjà dépouillée de ces ornements au temps de Louis XIV. En arrière, après une tour ronde, s’ouvrait la porte de la Tournelle ou Saint-Bernard, remplacée en 1674 par une porte triomphale dans le genre des portes Saint-Denis et Saint-Martin. Cette porte triomphale était à deux arcades surmontées sur les deux faces d’un immense bas-relief tenant toute la largeur, où le Roi Soleil vêtu à l’antique, du côté de la ville recevait les hommages de toutes les divinités des champs, des forêts et des ondes, et du côté de la campagne voguait sur un grand navire au milieu des naïades et des tritons.

La grosse tour carrée s’appelait aussi la tour des Galériens; elle servait de dépôt aux malheureux condamnés aux galères qui entassés pêle-mêle dans toutes ses chambres, dans tous ses recoins, dans les caves ou sous les combles, y attendaient le départ des chaînes pour Marseille. Saint Vincent de Paul, ému par tant de misères, alla plus d’une fois leur porter des consolations et essayer d’obtenir quelque adoucissement à leur triste sort.

Tous ces galériens n’étaient point forcément des criminels; combien de victimes du fisc et, sous Louis XIV, combien de protestants se virent accoupler ici aux pires malfaiteurs. Alors, comme on voulait avoir une marine importante en Méditerranée, on recommandait la sévérité aux tribunaux afin de pourvoir de rameurs en suffisante quantité les galères du roi. Les criminels de tout ordre, assassins ou simples voleurs, et avec eux contrebandiers, huguenots, faux sauniers étaient envoyés à la chaîne, et quand ils étaient arrivés après d’atroces souffrances aux ports de la Méditerranée, on les retenait sur les bancs des galères aussi longtemps qu’il en était besoin, souvent tant qu’ils gardaient la force de manier la rame sous le fouet des argousins.

La tour des Galériens fut démolie en 1787, en même temps que la porte Saint-Bernard.

Quant au pont de la Tournelle, contrairement au pont Marie, son pendant de l’autre côté de l’île, il ne porta jamais de maisons. Vers 1850, la chaussée en dos d’âne fut aplanie et le pont élargi au moyen d’arcs en fonte appliqués de pile en pile.

Le pont de l’autre rive de l’île, en sa prime jeunesse, eut peu de chance. En 1658, une grosse crue de la Seine fit quelques dégâts sur les rives et causa le naufrage d’un certain nombre de bateaux chargés de marchandises. Les eaux rapides et limoneuses charriant des arbres et des épaves battaient les ponts avec violence et menaçaient d’emporter les maisons bâties sur les berges ou les moulins du fleuve. Tout à coup dans la nuit du 28 février au 1er mars, deux arches du pont Marie du côté de l’île cédèrent entraînant avec elles vingt-deux des cinquante maisons.

Une soixantaine de personnes périrent dans la catastrophe. Dans les maisons écroulées se trouvaient deux études de notaires, englouties avec toutes leurs archives, ce qui malgré toutes les recherches faites, amena de graves embarras pour bien des familles. Dès que le lieutenant civil et les magistrats prévenus du sinistre purent accourir, ils prirent toutes les mesures nécessaires en pareil cas, ils firent évacuer les maisons restées debout, et placèrent des postes de soldats aux extrémités du pont pour empêcher les voleurs de chercher aubaine sous prétexte de sauvetage. Le fleuve montant toujours, on fit évacuer de même des maisons du quai menacées aussi, et déloger les habitants du pont au Change et du Petit-Pont.

[Illustration: LA TOUR DES GALÉRIENS SUR LE QUAI SAINT-BERNARD]

Les eaux s’écoulèrent heureusement, les ponts restèrent et les Parisiens logés sur la rivière purent se remettre de leur chaude alarme.

Ce fut l’occasion d’une vérification générale des ponts et d’une réfection des parties ébranlées. Le pont Marie resta près de deux ans à l’état de ruine béante, puis pendant que l’on discutait sur sa reconstruction on jeta, en attendant la décision, une passerelle de bois sur la brèche et l’on établit un péage pour subvenir aux dépenses de la restauration future. Ce pont de bois provisoire dura dix ans, après lesquels la pile et les deux arches tombées furent rétablies en pierres.

Les vingt-deux maisons écroulées avec les arches ne furent pas rebâties, de sorte que le pont demeura pour un siècle en deux tronçons irréguliers, une partie chargée de ses étroites et hautes maisons à quatre étages et le reste découvert et libre. En 1788, les vingt-huit ou trente maisons subsistantes furent jetées bas en même temps que celles du pont au Change, et le pont resta comme nous le voyons aujourd’hui, le plus beau pont de Paris après le Pont-Neuf.

[Illustration: LE CLOCHER DE L’ÉGLISE SAINT-LOUIS EN L’ILE]

Pour les communications de l’île Notre-Dame avec la Cité, l’entreprise Marie jeta sur la rivière un troisième pont praticable aux piétons seulement; celui-ci était en bois, il eut une forme bizarre, imposée par les réclamations du chapitre: il prenait à la pointe du nouveau quartier de l’île Notre-Dame, poussait droit à la rive de la Cité, puis quelques toises avant d’aborder sous les maisons du cloître, il évitait cette rive et par une courbe s’en allait toucher au petit port Saint-Landry.

Le pont Rouge achevé en 1634 fut inauguré par un accident. Il y avait cette année grandes processions jubilaires à Paris, il arriva que trois paroisses se rencontrèrent sur ce pont de bois où la presse et la bousculade furent telles qu’une balustrade céda sur un point. Quelques personnes tombèrent dans la Seine, on crut que le pont s’écroulait et une panique s’ensuivit dans laquelle le nombre des victimes fut grand; on compta une vingtaine de morts, écrasés ou précipités dans le fleuve, et plus de quarante blessés.

Endommagé souvent par les eaux ou les glaces, ce pont fut refait en 1709, et remplacé au commencement de notre siècle par le pont de la Cité, en fer, remplacé lui-même en 1842 par une passerelle de fils de fer, décorée d’entrées gothiques à chaque extrémité. Il y a là aujourd’hui le pont Saint-Louis continué vers la rive droite par le pont Louis-Philippe.

Une lettre de la Reynie, lieutenant de police, à Colbert, publiée par M. P. Clément dans son livre sur la police sous Louis XIV, donne des détails curieux sur les dangers qui revenaient chaque année pour ces ponts chargés de maisons et habités chacun par des centaines de Parisiens, non du menu peuple, mais bien pour la plupart riches commerçants, changeurs, orfèvres, marchands de tableaux, libraires, parmi lesquels on pourrait citer des noms célèbres, comme le libraire-graveur Geoffroy Tory, qui demeurait vers 1540 sur le Petit-Pont à l’enseigne du Pot Cassé, ou Gersaint, le marchand de tableaux, qui avait boutique très achalandée, sur le pont Notre-Dame avec, en guise d’enseigne, un superbe tableau peint par son ami Watteau.

[Illustration: HÔTEL CHENIZEAU, RUE SAINT-LOUIS-EN-L’ILE]

«Bien que le dégel ait été extrêmement doux, écrit la Reynie le 16 janvier 1777, la rivière ayant grossi elle a fait beaucoup de désordre cette nuit à Paris, par les glaces qu’elle a entraînées. Presque tous les bateaux qui se sont trouvés dans les ports ont été fracassés. Le pont Rouge--(ou pont Barbier, entre les Tuileries et la rue du Bac)--a été emporté ce matin à six heures par la seule glace qui était entre ce pont et le pont Neuf. Il y a encore présentement un grand sujet à craindre pour les autres ponts et surtout pour les pont de la Tournelle et Petit-Pont, pour le pont Marie et pour le pont au Change, parce qu’il s’y est arrêté des montagnes de glaces que ces ponts auront peine à soutenir longtemps, et ils seront infailliblement emportés s’il survient un surcroît d’eau capable de pousser avec quelque impétuosité les glaces qui sont entassées à la tête et au milieu de la rivière d’une manière tellement extraordinaire que le peuple y accourt de tous côtés pour voir ces amas de glace dont l’épaisseur et la quantité ont quelque chose de prodigieux. C’est sur les deux heures après minuit que le plus grand désordre est arrivé, et le bruit a été si grand que tous ceux qui logent sur les ponts et sur les bords de la rivière ont été sur pied et en crainte tout le reste de la nuit. On a appréhendé pour la Tournelle où sont les galériens, et il est vrai que la glace qui s’y est élevée jusqu’au premier étage, par l’effort de celle qui est au-dessous, pouvait donner quelque sorte d’appréhension... Les officiers font ce qu’ils peuvent pour le secours de tous ceux qui en ont besoin...»

Lorsque s’ouvrit la deuxième moitié du XVIIe siècle, le quartier de l’île, dont les quais seuls avaient déjà englouti des sommes considérables, était à peu près achevé, l’île entière était bordée de fastueux hôtels et de magnifiques maisons habitées surtout par la noblesse de robe, par la riche magistrature. Nous pouvons encore aujourd’hui juger de ce que ces habitations purent être en leur beau temps, car elles existent encore presque toutes. Sur les quais d’Anjou, de Bourbon et de Béthune, les portes cochères magistrales, les nobles balcons à mascarons, à splendides ferronneries se succèdent, c’est l’hôtel Lauzun-Pimodan, l’hôtel de Richelieu, habité en sa jeunesse par le maréchal, l’hôtel Denis Hesselin, prévôt des marchands, etc...

[Illustration: BALCON DE L’HÔTEL PIMODAN]

La pointe orientale de l’île avait pour ornement les deux plus célèbres de ces hôtels, l’hôtel Lambert et l’hôtel de Bretonvilliers. Celui-ci, construit en 1660 par le financier le Ragois de Bretonvilliers sur les plans de du Cerceau, formait une immense demeure en plusieurs corps de bâtiments réunis par une arcade jetée par-dessus la rue de Bretonvilliers. L’hôtel Bretonvilliers a disparu, morcelé, puis démoli, il n’en est resté que des débris et le pavillon de l’Arcade.

Le fisc toujours détesté, et si justement alors avec le système des fermes, logeait ici à la fin du siècle dernier, l’hôtel de Bretonvilliers renfermait les bureaux de la ferme générale: «On ne saurait, dit Mercier, passer devant cet hôtel sans un petit frissonnement, car c’est là que les fermiers généraux ont placé leur antre. Là ils étudient l’art de donner au pressoir du sang du peuple, une force plus comprimante...»

[Illustration: HÔTEL LAMBERT]

Son voisin l’hôtel Lambert continue à ouvrir magnifiquement la perspective des belles constructions du quai d’Anjou. Son constructeur fut M. Lambert de Thorigny, président de la Chambre des requêtes du Parlement. L’architecte Levain, les peintres Lebrun et Lesueur s’étaient chargés d’en faire un véritable palais où l’on admirait fort l’escalier monumental occupant le pavillon à fronton au fond de la cour, les grands appartements décorés de superbes toiles, de plafonds, de sculptures et de magnifiques menuiseries. On trouvait là le cabinet des Muses et le salon de l’Amour, dont les peintures sont maintenant au Louvre, et la grande galerie dont le plafond de Lebrun est consacré aux travaux d’Hercule, à ses luttes et à son mariage avec Hébé.

L’hôtel Lambert eut pour possesseurs la marquise du Châtelet dont le nom rappelle Voltaire, le fermier général Dupin, aïeul de George Sand. Le fils de ce fermier général, élève de Jean-Jacques, ayant perdu au jeu sept cent mille livres, dut vendre l’hôtel à un autre fermier général M. de la Haye. Après la Révolution, on vit dans l’hôtel M. de Montalivet, puis un pensionnat, puis un fabricant de lits militaires...

[Illustration: LES DUELLISTES DE L’ILE LOUVIERS]

Ce fut le temps des épreuves, l’hôtel y perdit bien des choses et fut même menacé de disparaître; enfin, en 1840, la princesse Czartoriska, le sauva de la démolition et le restaura pour s’y installer.

L’hôtel de Lauzun ou de Pimodan que son magnifique balcon désigne, quai d’Anjou, 17, est l’un des hôtels célèbres de l’île, c’est pour le financier Gruyn que le logis étala d’abord les somptuosités de ses appartements. Le brillant duc de Lauzun, l’époux de Mlle de Montpensier, lui succéda. Après différents possesseurs, le marquis de Pimodan en 1779 lui donna le second nom sous lequel il est connu. En 1841, acheté par un célèbre collectionneur, le baron Jérôme Pichon, l’hôtel de Pimodan prit tout à coup un éclat littéraire auquel il ne s’attendait pas. Roger de Beauvoir, Théophile Gautier et d’autres littérateurs de la pléiade romantique devinrent les locataires du baron Pichon.

Quelques grandes portes admirables, quelques merveilleux balcons signalent encore bien des hôtels remarquables sur ces quais dits des Balcons, ou dans la rue Saint-Louis-en-l’Ile. Par exemple l’hôtel de Poisson de Marigny, frère de Mme de Pompadour, 5, quai d’Anjou, l’hôtel Le Charron, quai de Bourbon, nº 3, l’hôtel de Jassaud, même quai, nº 19, l’hôtel Hesselin, 24, quai de Béthune, l’hôtel Chenizeau, rue Saint-Louis-en-l’Ile, 51, dont le balcon, supporté par des dragons fantastiquement enroulés, montre une magnifique ferronnerie, etc...

[Illustration: L’ESTACADE DE L’ILE SAINT-LOUIS]

Au coin de la rue Le Regrattier et du quai Bourbon, une ancienne inscription: «rüe de la femme sans teste», au-dessous d’une niche d’angle contenant encore la moitié d’une vierge brisée, rappelle un ancien cabaret du XVIIe siècle, dont l’enseigne représentait une femme privée de tête, tenant un verre à la main, avec cette irrespectueuse légende: Tout en est bon.

Dès les commencements du nouveau quartier, une petite chapelle avait été érigée dans l’île, mais la population augmentant rapidement, il fallut agrandir cette chapelle qui devint paroisse sous le titre de Saint-Louis, et dont le nom passa vite à l’ancienne île Notre-Dame.

En 1664, pour l’agrandir encore, on construisit le chœur de l’église actuelle, puis une quarantaine d’années après, on démolit le reste pour élever la nef.

La flèche assez singulière est une pyramide percée de grands jours ronds; l’horloge, suspendue sur le côté de la tour comme une enseigne et visible des deux côtés de la rue, contribue à donner à l’église et au quartier de l’île, cette petite ville enfermée dans la grande, sa physionomie particulière.

L’île Saint-Louis, dès sa naissance, fut une petite cité à part, ville de haute magistrature d’abord, de riches financiers et de grosse bourgeoisie ensuite, d’un aspect noble et grave, tous les écrivains du siècle dernier l’ont constaté. Mercier la dépeint favorablement et fait l’éloge de sa tenue et de ses bonnes mœurs. Aujourd’hui encore, sur ces quais aux nobles demeures, dans ces rues d’un calme si parfait, on se croirait dans une sorte de Versailles insulaire, à cent lieues du Paris bruyant et agité.

En arrière de l’île Saint-Louis, devant l’arsenal, existait une autre île connue jadis sous différents noms, île aux Javiaux, île aux Meules, île Bouteclou. Au XVe siècle, c’était l’île de Louviers parce qu’elle appartenait à Nicolas de Louviers qui fut prévôt des marchands en 1468. Elle était alors, comme sa voisine, toute champêtre, un îlot de verdures, une prairie encadrée d’arbres, saules et peupliers.

En 1549, pendant les fêtes qui suivirent l’entrée solennelle de Henri II et de Catherine de Médicis, le bureau de la ville voulut donner à la royale épousée le spectacle d’un siège et d’un combat naval. Il fit donc élever dans les prairies de l’île de Louviers un petit fort et arranger un havre garni de diverses défenses. Un pont de bateaux jeté de l’île Notre-Dame à l’île de Louviers amena les troupes qui simulèrent toutes les opérations d’un siège. La fête militaire eut grand succès; la forteresse enlevée d’assaut, on passa à d’autres réjouissances, joutes, processions accompagnées, comme cela continuait à se voir de temps en temps, de quelques brûlements d’hérétiques.

L’île Louviers devint sous les règnes suivants une annexe des ports de Paris. Ce fut surtout le dépôt des bois à brûler, le port d’arrivage des longs trains de bois qui descendaient de la haute Seine, ils étaient dépecés là ou dans les fossés de l’Arsenal, le long des grands chantiers de bois flotté que le plan de Gomboust, en 1650, nous montre de la Seine aux fossés de la Bastille.

C’était aussi pour les jeunes seigneurs, prompts à mettre flamberge au vent, un petit Pré aux Clercs; en ces temps bien des affaires d’honneur se réglèrent dans l’île, où les grands tas de bois offraient des emplacements discrets convenablement abrités des regards de messieurs les exempts.

Au XVIIIe siècle, achetée par la ville 61.500 livres, l’île Louviers continua à être louée aux marchands de bois et à former une pittoresque pointe en avant des ports de Paris, tout près du port Saint-Paul, très animé, rempli, en outre du mouvement si important de la batellerie ordinaire, de celui des arrivées des coches d’eau de la basse Seine.

Les hautes piles de bois, les édifices de bûches entassées disparurent de l’île Louviers en 1843, lorsque le petit bras de Seine qui la séparait de la rive fut comblé. Les maisons des rues Coligny et Schomberg s’élevèrent. L’île Louviers avait cessé d’exister.

L’extrémité de l’île Saint-Louis est restée pittoresque avec la grande estacade de bois supportant une passerelle, qui rattache la pointe où fut le grandissime hôtel de Bretonvilliers à l’ancienne île des marchands de bois, jadis dominée par les ombrages du mail, par les pavillons de l’Arsenal et par les bâtiments des Célestins. Tout a bien changé ici, disons-nous, heureux cependant de garder encore la pittoresque estacade.

[Illustration: UNE PORTE, 15, QUAI BOURBON]

[Illustration: LE PONT-NEUF AU XVIIe SIÈCLE]

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